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Tome 5, Chapitre 15 « Fel - Erreurs » Tome 5, Chapitre 15

Moea avait évité de justesse une horde d’hommes enragés qui, arme au poing, se ruait en direction de la cour ; s’était hâtée à toutes jambes dans leur sillage, serrant contre son sein le couple de dagues courbées que son mentor lui avait confié.

Devant-elle, le chaos.

Au-dessous d’elle, le chaos.

La milice, obéissant aux ordres de leur supérieur, avait mis en joue la foule paralysée par l’horreur.

— Derrière la barricade ! avait hurlé Magnus.

Les balles avaient sifflé, atteignaient leur cible. Les cris retentissaient, mélange de peur, d'effroi.

Marika était pétrifiée, penchée au-dessus du corps d’Åke qui gisait plusieurs toises plus bas. Elle s’était sentie tomber à genoux, incapable de quitter des yeux le sang qui coulait du crâne fracassé et se répandait sur le pavé.

Nouveau tirs.

Elle avait cessé de respirer, dévorée par le désespoir.

Ils auraient dû réussir.

Magnus avait gardé son sang-froid.

Enfin, il avait essayé.

Car s’il perdait son assurance, s’il montrait à ses partisans qu’il ne savait quoi faire, tout prendrait fin.

Appuyé contre la barricade de fortune qu’ils avaient eu l’excellent présage de monter, il chargeait son arquebuse en tremblant, la gorge douloureuse, un poing comme enfoncé dans ses entrailles.

Åke était mort.

Åke était mort.

Ces chiens l’avaient tué.

Ce fils de putain d’Erling l’avait tué.

Une fureur bestiale avait tendu ses traits.

Il allait le tuer.

Il avait serré plus fort son arme. Une bile acide avait empli sa bouche, sa colère comme un monstre déchaîné tambourinait contre son torse.

Il allait le tuer.

Il s’était senti se dresser sur ses jambes lentement.

— Qu’esce qu’tu fais, Magnus ?!

L’un de ses camrades l’avait tiré en arrière, le rabattant vitement derrière la barricade. Une balle avait sifflé au-dessus de sa tête. Le canon avait grondé en retour, envoyant son boulet puissamment vers l’unité en armure, fauchant deux soldats sur son passage avant de s’enfoncer dans l’une des colonnes ornant le porche, la réduisant en morceaux.

— Tirez ! Faut qu’on entre ! avait ordonné Magnus d’une voix forte. Tirez !

— Magnus !

— C’fini d’attendre qu’on nous écoute ! On tire, c’tout !

Il avait dirigé l’œil de son arquebuse vers les miliciens.

Plus de pitié.

Ils auraient dû réussir.

— Votre Sainteté, je vous en prie !

Magdala avait saisi le bras d’Erling.

— Faites cesser tout cela ! Je vous en prie ! Il ne faut pas ! Il ne faut pas !

Le regard narquois qui lui avait répondu l’avait glacée.

— S’il vous plaît…

Sa voix s’était réduite à une plainte fébrile.

Le monde était à feu et à sang.

À cause d’elle.

L’on s’entretuait à ses pieds.

À cause d’elle.

— Arrêtez cela…

Erling avait eu un rictus fou.

Presque satisfait.

— Taisez-vous.

Il l’avait giflée avec un élan tel que Magdala avait perdu l’équilibre. Sa tête avait heurté le coin du bureau pontifical, lui arrachant un cri. Elle avait porté la main à sa tempe, gémi en constatant le sang qui tâchait ses doigts. Des étoiles dansaient devant ses yeux.

— Däm Magdala !

Simon s’était jeté devant-elle, avait encaissé un coup de crosse en pleine poitrine. Le souffle coupé par le choc, peinait à avaler l’air, les bras tendus pour protéger Magdala de son corps.

— Poussez-vous.

Pour la première fois, il avait refusé. Allait contre l’une des trois vertus religieuses auxquelles il avait juré obéissance. Il n’obéirait pas. Ni ne supplierait.

— Poussez-vous, Simon !

Un coup de crosse l’avait atteint à l’épaule. Son os avait craqué sous l’assaut, le faisant gémir, baisser sa garde un instant. Un nouveau choc et il manquait de choir front contre terre, retenu de justesse par cet élan protecteur qui lui imposait de demeurer roc impassible devant Magdala. Cette dernière, derrière-lui, tremblait comme une feuille, poussait des cris aigus à chaque avanie, les bras devant son visage, recroquevillée comme pour disparaitre.

Il avait osé poser une main rassurante sur sa tête.

Il ne la laisserait pas sans protection aussi aisément.

Car elle était pièce fondamentale pour les projets qu’ils –Marika et lui- consentaient depuis des mois.

Car elle était innocente, comme toutes ces filles dont il n’avait pu épargner le sort.

Car elle était cet enfant fragile que le Sauveur exhortait de protéger.

Comment aurait-il pu, de fait, demeurer revêtu de Son habit, s’il s’était effacé sous les affronts de son supérieur ?

— Pourquoi avez-vous fait cela ? s’était-il entendu articuler d’un ton courroucé.

Le monstre de fureur qu’il avait su museler et enchaîner rugissait en lui, embrasait ses entrailles. Il avait esquissé un élan pour se relever mais s’était ravisé, se gardant prêt de la vestale plutôt que cédant à ses pulsions.

Nouveau coup. Son nez le lançait, saignait sans sembler vouloir s’arrêter. Son sang glissait entre ses lèvres, un goût de rouille avait envahi sa bouche. Une nouvelle attaque avait fait s’affaisser son bras dans un craquement terrible, et un cri étouffé lui avait échappé.

— Pourquoi voulez-vous condamner notre Église au trépas ?!

Autre gifle pour le faire taire. Il avait ravalé la rancœur qui emplissait sa bouche et se mélangeait à son sang. Posé cette même question encore et encore en une litanie enflant de colère, recevant coup pour mot avec une macabre joie : qu’il frappe, qu’il frappe. Que chaque gifle soit une confirmation du bien-fondé de ses propres espoirs.

— Nous pouvions sauver notre Église…et vous avez réduit notre maison en cendres !

Ce n’était pas sa voix. Ce n’était pas lui qui avait repoussé Erling. Ce n’était pas lui qui avait essuyé un nouveau coup de crosse.

Son corps s’était affaissé malgré lui, l’abandonnant pantelant contre la vestale effrayée.

Le cri de Magdala avait résonné en Ana. Ébranlé son corps, fait se dresser chaque poil de son corps. Puis les tirs d’arquebuses, les cris, les grondements des canons, la pierre qui gémissait à chaque coup, le sol qui semblait sur le point de se briser sous ses pieds.

À tâtons, elle s’était agrippée au vitrail, avait glissé un regard dans la cour.

Au-dessous d’elle, le chaos.

Un couinement d’horreur s’était arraché à ses lèvres ; et elle avait manqué perdre pied, ne gardant l’équilibre qu’en s’accrochant au crucifix de la cellule. Si elle avait eu l’intime conviction d’être entendue, elle aurait formulé une simple prière, un ridicule « faites que cela ne soit point vrai. ». Mais elle savait, plus par lucidité que par manque de foi, que cela n’aurait pas de sens ; car elle avait beau se pincer les joues, le cauchemar demeurait réalité.

Lavende.

Ce simple nom avait fait tressauter son cœur.

Lavende.

L’angoisse lui glaçait le sang.

Lavende était là-haut.

Avec Erling.

Avec celui qui avait ordonné ce massacre.

Un mauvais pressentiment l’avait empoigné à pleine gorge. S’était logé au creux de son ventre, lui retournait les entrailles.

Lavende.

Les battements de son cœur lui faisaient mal au crane.

Lavende.

Elle avait vivement saisi son arc.

Lavende !

Elle avait été par trop candide, se morigénait-elle en quittant à toutes jambes la cellule.

Lavende !

Lavende !

Elle aurait dû rester auprès d’elle !

Lavende !

Elle lui avait promis de rester à ses côtés !

Lavende !

Elle avait dévalé les escaliers, ravalait les gémissements de douleur qui lui montaient aux lèvres à chaque mouvement.

Lavende !

Elle s’était évité de justesse de tomber, le souffle court. Son dos la brûlait.

Lavende !

Pourquoi n’avaient-elles pas réussi ?


Texte publié par Yukino Yuri, 22 janvier 2022 à 20h19
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