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Tome 5, Chapitre 14 « Moralisk - Morale » Tome 5, Chapitre 14

La saveur épicée du vin sudiste lui avait réchauffé la gorge, requinquée en un clin d’œil.

D’un geste distrait, Moea avait essuyé une goutte pourpre qui glissait de ses lèvres à son menton, lapé distraitement son doigt pour ne rien perdre de cette boisson exquise. Avait inspiré puis expiré longuement, comme en proie à un étouffement, n’osant relever le front, non point par honte mais par simple lassitude.

Elle était fatiguée.

Comme si raconter son périple l’avait fait voyager une nouvelle fois, fuir la milice une seconde fois, craindre pour sa vie plus terriblement qu’alors…Souffrir la perte de Linnea plus douloureusement encore, la revoir encore et encore périr sous les pierres.

Elle avait planté ses dents dans ses joues, ravalant les nouveaux sanglots qui menaçaient d’éclater. Le poids sur sa poitrine était toujours là.

— Eh, c’ti une sacrée histoire…

Les musiciens étaient assis autour d’elle comme des enfants, braquaient en sa direction des regards curieux. Elle s’était davantage prostrée, ramenant ses genoux contre son menton.

— Et ces filles-là…Qu’où qu’elles sont ? T’jours là-bas ?

— Oui.

— T’les as laissées ?

— Qu’esce qu’tu voulais qu’j’fasse ? s’était exclamée Moea en foudroyant l’homme d’un regard noir. Hein ? Qu’esce qu’tu voulais qu’j’fasse ?

Elle s’était tue, soutenant le regard réprobateur de son ancien mentor. La gorge nouée, elle y avait lu un éclair de déception, une onde de furieuse désapprobation. Puis dégluti, prête à riposter, comme elle sentait venir le sermon qu’elle redoutait.

— Assumer.

— J’te d’mande pardon ?

— J’ai dit « assumer ». C’pas si compliqué, si ?

— Assumer quoi ?

— Tes choix.

— C’pas mes choix, d’renverser l’Église.

— Et d’les accompagner, c’tait pas ton choix ?

— E’m’ont libérée d’mes obligations.

— Et t’es partie.

— Aya, si, j’vois point en quoi ça t’gène. On t’libère d’ton contrat, t’vas pas rester pour les beaux yeux du mästere, si?!

Elle avait étouffé de justesse un gloussement ironique, consciente de sa propre mauvaise foi.

Elle qui, des années durant, avait vertement tancé ceux qui se dégageaient sans remords de leurs engagements, avec ou sans bénédiction du tiers envers lequel le dit engagement était pris ; elle qui s’était toujours connue fidèle à ses principes, prête à mourir pour ses proches, elle pour qui la loyauté était vitale, un ciment de son être….

Elle avait grincé des dents, posé la main sur son lobe abîmé.

Quand donc la lâcheté s’était-elle ajoutée à la longue liste de ses défauts ?

— Ça t’a pas embêté tant qu’ça d’partir sans moi, non ? Aya, t’me’fais la morale mais t’as fait pareil à Lunthveit ! avait-elle raillé maladroitement pour se défaire de son embarras. H, j’aurai pu clamser dans l’ruisseau qu’t’aurais jamais su !

— Elles comptaient sur toi, d’ce qu’j’en ai compris.

— Et pas moi ?

Son rire éraillé ne parvenait à dissimuler le désarroi qui lui arrachait les entrailles, et elle avait fait mine de gratter les croutes de sang de ses doigts pour masquer l’humidité de ses yeux.

— C’toi qui t’ai passé d’not’ compagnie, c’pas nous qui t’avons abandonnée à ton sort ! avait âprement répliqué l’un des musiciens. Mélange ti pas tout !

— J’pouvais pas les aider ! La seule qu’j’aurai voulu sauver est morte ! J’peux pas leur être utile !

Sa voix s’était brisée et elle avait ravalé un énième cri désespéré. Serré son lobe meurtri. Un éclair de douleur avait transpercé sa chair, la faisant tressaillir.

— Alors, si j’peux pas les protéger, à quoi ça sert que j’reste ? avait-elle gémi piteusement.

— Aya…s’tu l’dis…

Il avait ce regard qui la faisait frémir, même à présent qu’elle était femme.

Désabusé. Déçu. Consterné.

Petite, ce simple regard qui semblait dire « cesse, tu t’embarques sur le mauvais bateau. » suffisait à lui ôter de l’esprit une bêtise ou une parole déplacée.

Aujourd’hui, il lui revoyait sans mot sa propre couardise. Sa colère douloureuse s’était décuplée, et elle avait poussé un soupir exaspéré.

— R’tourne là-bas.

— Pardon ?!

— R’tourne là-bas.

— Et tu crois qu’j’vais t’obéir ?!

— C’pas un ordre que j’te donne.

— Quoi alors ?!

— Un conseil.

— T’sais où tu peux t’les foutre, tes conseils ?! avait explosé Moea en frappant dans son baluchon. J’ai rien à faire là-bas !

— Pourquoi tu r’gardes sans cesse là-haut, alors ?

— Hein ?!

Son souffle s’était coupé net, lui arrachant les quelques piques acerbes qui lui brûlaient les lèvres.

Machinalement, elle avait dirigé son regard vers la Maison-Mère. Un lourd silence l’enveloppait. Prêt à éclater.

Avait-elle vraiment passé son temps à regarder ce bâtiment de malheur ?

— Tu t’es barrée pasqu’t’avais pas l’courage d’rester près d’elles. Alors qu’t’en crèves d’envie.

Moea avait planté ses dents dans sa lèvre, ses traits déformés par l’exaspération.

Elle était viscéralement frustrée, ballotée entre son désir de s’enfuir plus loin encore et son envie de retourner sur ses pas, alimentée par l’inquiétude grandissant en elle.

« Vas-y », l’encourageait une voix dans sa tête, pour l’instant suivant lui ordonner l’inverse et nourrir ses peurs.

« Non, n’y vas pas. Tu vas y laisser ta peau. »

Elle avait levé les yeux au ciel, reniflant de colère. Puis s’était figée, les yeux ronds, émerveillée.

Une échelle de Jacob transperçait le ciel, fendait les nuages en de larges rubans de lumière.

Son cœur s’était comme fissuré en deux.

« Regardez, le Très-Haut répand ses grâces. »

« Comme c’est beau ! »

« Venez voir, Moea ! »

Elle avait baissé le front.

Voyait Ana, Magdala et Linnea le nez en l’air, se délectant joyeusement du spectacle. Elle se voyait, elle, Moea, les observer joindre les mains, s’incliner devant ce signe de leur dieu vivant.

« Ce n’est pas cette vie que tu veux. »

Elle se souvenait de la sérénité extatique qui l’avait envahie, le serment qu’elle avait formulé pour elle-seule.

« Tu n’es pas faite pour vivre pour autrui. Tu ne vis que pour toi, tu te souviens ? »

L’air s’était glissé dans sa gorge dans un râle.

« Moea. »

Linnea s’était tournée vers elle pour lui sourire.

L’instant d’après, prise d’un éblouissement, Moea tombait à terre, le souffle court, entre deux mondes. Les voix de ses anciens compagnons lui parvenaient au loin, comme dissimulées par le grondement d’une cascade.

Elle avait lentement relevé la tête vers le ciel. L’échelle de Jacob semblait plus éblouissante que naguère. La colère sourde avait laissé place à la culpabilité.

— Moea…

Elle les avait laissées toutes seules.

Elle les avait laissées seules dans la gueule du loup.

Quelqu’un avait glissé quelque chose entre ses doigts, affirmé sa poigne autour du manche.

— Prend ça, ptiote.

Elle n’avait pas répondu, trop occupée à essuyer les larmes sur ses joues.

Un cri perçant avait brisé le silence.

Le cœur de Moea s’était arrêté. Elle avait fait volte-face, braquant son regard sur la Maison-Mère.

— Magdala !

La seconde d’après, elle s’élançait à travers la foule paniquée.


Texte publié par Yukino Yuri, 7 janvier 2022 à 10h12
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