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Tome 5, Chapitre 13 « Framgång - Réussite » Tome 5, Chapitre 13

Marika s’était tenu tout du long auprès de Simon, laissant Magdala s’avancer.

La gorge nouée par l’angoisse, elle la couvait du regard avec une appréhension sororale, toute prête à se jeter à son côté si d’aventure Erling ou Åke esquissaient un geste menaçant à son endroit. Tendait l’oreille pour ne rien rater de l’échange.

Elle avait observé, le souffle écourté par la surprise, celui qui l’avait tant terrorisée petite, à qui elle devait tant de ces cicatrices qui marquaient sa chair réduit à l’état de misérable vieillard, courbé au balcon, le corps secoué de tremblements nerveux. Elle le découvrait terriblement humain, drapé dans son manteau de désespoir.

Le constater ainsi la déroutait, comme si elle avait ce besoin de le craindre, de le savoir rester cette figure redoutable pour se sentir toute à son aise.

Elle l’avait vu pâlir tandis que Magdala, la voix tranchante de colère, lui assénait cette vérité qu’elle ne connaissait que trop bien mais semblait si douloureuse à ouïr. L’Église avait fait bien trop de mal depuis des décennies. Elle s’était écartée de sa voie principale. S’était faite un instrument de pouvoir. Était devenue ce temple de marchands que le Sauveur avait réduit en poussière et condamnait sans pitié aucune.

Marika le savait.

Pourtant…L’entendre était comme autant de coups à encaisser.

L’Église, pour sûr, allait abdiquer.

Et après ?

C’était cet après qui l’étranglait de peur.

— Notre Créateur saura faire le reste.

Un sursaut l’avait arrachée à sa torpeur. Lui avait fait redresser l’échine, poser des yeux implorants sur la vestale en laquelle elle avait mis toute sa foi. Dans la lumière crue de midi, sa silhouette gracile semblait se confondre avec celle d’une autre femme plus imposante encore, plus écrasante. Comme si l’enfant avait quitté son corps, laissé sa place à une autre.

Elle avait plissé les yeux, éblouie un instant. Devant-elle, elle avait l’impression de distinguer Sina soutenir sa fille puis se tourner vers elle. Lui sourire. Et sa voix se superposer à celle de son enfant chérie, celle à qui Marika devait apporter son aide.

— Nous avons réussi.

La cardinale avait étouffé un cri, le poing crispé sur sa croix. Les battements de son cœur résonnaient si puissamment en son sein qu’elle craignait qu’il ne s’extirpe de sa chair. L’air lui manquait.

Très-Haut.

Très-Haut, avez-Vous entendu mes prières ?

Marika avait machinalement levé les yeux au ciel, exhalé de soulagement. Son pouce avait esquissé sur son torse un signe de croix.

— Grâce Vous en sois rendu, avait-elle murmuré d’une voix tremblante de reconnaissance.

« Nous avons réussi ». Cette simple phrase aux accents victorieux, emplie d’espoirs, l’avait transportée de joie, chassant la peur qui l’étouffait. Comme si le seul regard de Magdala l’avait faite fuir.

Ne restait dans son corps que ce seul écho qui la ranimait et l’aurait poussée, si elle n’avait point appris à brider ses émois les plus naturels, à embrasser celle qui avait rendu possible ce miracle.

Elle s’était contenue, ravalant ces élans d’allégresse qui la transportaient plus qu’elle ne l’aurait cru possible ; avancée d’un pas hésitant, saisi la main qui était tendue à son intention. L’avait serrée comme si son existence en dépendait.

Magdala lui avait rendu son étreinte. Fixait sans ciller Erling qui, agrippé fermement à sa crosse pontificale, dressé de tout son être, dominait de toute sa hauteur le monde qui le rejetait. Comme pour le défier, faire montre de son arrogance, une dernière fois.

— Citoyens de Lathium !

Sa voix avait tonné dans le silence. Marika avait frémi, incapable de détourner ses yeux d’Erling. Retenait son souffle, sans doute comme tant d’autres avec elle, prête à graver dans son esprit ces paroles prestes de changer la face de son pays. Prestes de réformer son destin.

Magdala s’était pressée contre elle. De doux effluves de réglisse lui chatouillaient le nez à chacune de ses exhalations. Elle avait osé un rapide coup d’œil vers elle : la vestale semblait captivée, le sang colorant ses joues, incapable de décrocher son regard de ce tableau irréel. Sans doute, également, incapable de réaliser qu’elle était là, première témoin de ce renouveau, quand deux mois auparavant, elle se gardait loin du monde, confinée dans ses landes sudistes.

— Moi, Erling de Lathium, Chef de la Sainte Église de Lathium, ai entendu vos revendications. J’ai entendu vos exigences. J’y ai prêté une oreille attentive, soyez en assurés.

Marika avait la gorge sèche, le cœur à peine palpitant.

Elle avait senti Magdala serrer son épaule, Simon s’approcher d’elle. Tous trois, religieusement silencieux, tendaient le cou, l’oreille, tout leur être. Pendus aux lèvres de leur supérieur, de celui qui avait, quoique l’on puisse en dire, le destin de Sveeriagë entre ses mains avares.

— Très-Haut…, avait à peine chuchoté Simon dans un souffle fébrile ; et Marika s’était jointe à sa prière, implorant depuis la plus intime part d’elle-même, espérant, patientant après un prodige céleste.

— Sachez que je ne puis rester sourd à vos prières, dignement portées par herre Åke. En conséquence…

Åke avait souri.

Triomphant.

Lancé vers la foule, repliée jusqu'au portail, un regard victorieux.

Croisé celui, éclatant de joie, de Magnus.

Ils avaient réussi. Ils avaient réussi ! Ils avaient réussi !

Cette seule pensée l’obsédait, le rendait ivre d’allégresse.

Il avait envie d’hurler, de laisser éclater sa fierté, de la partager avec chaque âme qui était à l’origine de cette rébellion.

Il voulait descendre là, tout de suite, échanger une poignée de mains avec son compagnon, constater dans ses yeux cet éclat de fier orgueil. Cette émotion.

Ils avaient réussi.

Quand tout serait fini…

— J’ai décidé…

Ils iraient fêter cela à la taverne habituelle, celle du père de Magnus. Ce serait sa tournée, pour qui demanderait. Et peu lui importerait le lendemain, les sermons de sa famille, les maux de crâne et les nausées.

Ils fêteraient cela.

La naissance d’une nation.

Leur nation.

— De vous condamner à mort.

Quoi ?

Åke avait vacillé, comme frappé par la foudre. Tel un aigle sur sa proie, le poing d’Erling s’était abattu sur sa gorge.

— Que… ?!

Il s’était senti perdre pied. Son cœur avait raté un battement.

— Retourne à l’enfer auquel tu appartiens, mécréant.

D’un coup sec, avec une force que l’adrénaline décuplait, le pontife l’avait fait basculer par-dessus le balcon.

Quoi ?

— Gardes ! avait-il entendu tandis qu’il se sentait choir, observait le ciel bleu, comme dans un rêve. Tuez-les ! Tuez-les tous !

Marika s’était jetée au balustre, avait tendu la main vers Åke. La bouche grande ouverte, sans parvenir à crier, elle observait avec horreur le corps du jeune homme s’approcher du sol.

Non. Non. Non !

Un gémissement effaré lui avait échappé, tout son corps s’était tendu de rage.

La seconde suivante, la tête du malheureux s’était écrasée sur les pavés de la cour.

La suivante, le hurlement strident de Magdala avait crevé le silence.


Texte publié par Yukino Yuri, 26 décembre 2021 à 13h32
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