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Tome 5, Chapitre 12 « Bot - Pénitence » Tome 5, Chapitre 12

Åke, abasourdi, le dévisageait sans mot, n’y croyant point, le cœur bondissant de joie.

— Vous acceptez ? avait-il demandé d’un ton incrédule.

— Si fait.

Nouveau sursaut de satisfaction qu’il avait contenu sous un masque imperturbable. Il avait perçu dans le silence le soupir de soulagement de Simon.

Le parfum soudain, sophistiqué, mélange de vanille et de santal, d’une femme lui avait saisi le nez, le détournant un court instant de son épiphanie intérieure, surpris par cet effluve féminin qui était si inattendu.

Une jeune fille se tenait à ses côtés, un voile virginal sur ses boucles brunes. Il était resté coi de surprise, coulait vers elle un regard stupéfait.

Il ne l’avait pas entendue arriver.

— Herre Erling.

Un frisson avait parcouru chaque parcelle de son corps, comme si cette voix l’ensorcelait.

Si Erling ne l’avait guère intimidé, cette femme-là l’impressionnait. Elle avait quelque chose d’étranger, d’inconnu, une prestance qui ne s’illustrait ni par sa toilette, ni par ses bijoux. Une présence écrasante. À son côté, Åke se sentait soudain ridicule.

— Däm Magdala ? Vous n’avez rien à faire ici, très chère.

Åke avait réprimé de justesse un cri de surprise.

C’était elle ?!

Elle pour qui l’on mettait à sac des villages et des églises, elle pour qui l’on commettait rapt sur rapt ? Pour cette fille-là ? Il s’était attendu à une femme élégante, sorte de princesse d’un pays lointain pour qui faire tant d’horreurs serait justifié en ne posant sur elle qu’un regard.

Mais elle ?!

Il avait dégluti.

Car malgré cette image qu’il s’était créé de Magdala, il ne pouvait nier qu’elle avait cette singularité innée, ce sacral qui transcendait sans effort cette enveloppe humble et presque banale. En d’autres circonstances, en dépit de son athéisme dissimulé, sans doute aurait-elle réussi à lui faire fléchir le genou devant-elle.

Le ton paternaliste, glacial d’Erling l’avait surpris.

Lui qui, un instant plus tôt, se dévoilait si fébrile, avait revêtu face à la jeune fille un manteau de sévère condescendance. Elle ne s’en était point offusquée. Comme habituée. À peine avait-elle cillée, quand une grande dame se serait offusquée d’être traitée comme une simple enfant que l’on gronderait pour quelques menues sottises.

Que se tramait-il ? s’interrogeait Åke en observant tantôt le pontife, tantôt la vestale, conscient qu’un détail essentiel lui échappait.

— Herre, vous faites le choix du juste, à n’en point douter.

— Le croyez-vous ?

— Si fait. C’est le choix le plus sage, et vous pouvez vous féliciter pour votre bravoure.

— Qui a eu l’impudence de vous laisser aller hors de votre cellule ?

— Cela n’a point d’importance.

Un sourire flottait sur ses lèvres, comme si le devenir de cette rencontre se déroulait prématurément devant ses yeux.

— Herre, tout ira bien. Le Très-Haut garde Sa main sur notre Église. En vous retirant, vous lui assurez un destin glorieux. Plus glorieux encore que si vous restiez à sa tête.

— Ou elle courra à sa perte, démembrée par ces fous.

— Non, cela n’arrivera point. Il est temps, herre, de prendre une saine décision pour notre institution.

— Ce que j’ai fait toutes ces années ! s’était élevé Erling en frappant violemment le balustre de pierre de la tribune.

— Vous vous trompez.

Le visage de Magdala s’était froissé, empli d’un dégoût mordant. Ses yeux brillaient de cet éclat menaçant qui faisait glacer l’être et semblait comme autant de mauvais présages. Son corps s’était tendu plus encore, comme soutenu par un monstre de colère vieux de plusieurs siècles.

Åke avait esquissé un pas en arrière sans pourtant parvenir à poser le talon, piqué jusqu’à la moelle d’une peur animale qui lui était étrangère. De jeune fille banale, Magdala se modelait en cette sainte recherchée qui portait sur ses épaules des années de rancœur, des années de sacrifices, des années de destins contrariés.

Un bref instant, il avait eu l’impression de distinguer derrière-elle plusieurs femmes, plusieurs profils vêtus du même voile fixer le pontife, cette Église qui les avait muselées.

— Vous avez gangréné cette Église. Comme tant d’autres avant vous.

Les joues livides d’Erling s’étaient empourprées de colère. Sa main avait quitté la balustrade dans un élan de rage qu’il avait contenu à grande peine. Magdala, elle, n’avait point bougé. Indifférente.

« Lavende… »

La pleureuse, derrière-elle, sanglotait douloureusement. Elle avait retenu son souffle.

« Sauvez-nous toutes. »

Et les larmes qui montaient de son cœur à ses yeux.

— Vous avez commis tant de crimes, sali notre Église par votre orgueil. Vous avez oublié tant de choses essentielles et qui semblent n’être à leur place que pour les apparences. Vous nous avez laissé mourir, Erling. Qu’importe que cela ait été volontaire ou involontaire, pour plaire aux desseins d’un dieu qui n’est pas celui que je connais ou pour satisfaire vos propres désirs de domination perverse. Vous, les pontifes, vous avez mise à genoux notre Église lentement, de décennies en décennies, sans jamais vous remettre en question, sans jamais utiliser la foi pour autre chose que pour terroriser ou asseoir un pouvoir quelconque.

— Taisez-vous, misérable ignorante.

— Votre renonciation est un bien maigre tribu pour tout ce qui a été fait pendant des siècles. Mais il est temps que l’Église telle qu’elle est devenue rende son dernier souffle. Alors ne rendez point la tâche plus ardue qu’elle ne l’est déjà.

— Vous êtes folle.

— Nous nous ressemblons, Erling.

La voix de Magdala tremblait.

Face à Erling, elle avait l’impression de se voir elle-même, pétrie qu’elle avait pu l’être de certitudes qui n’étaient que de vils mensonges ou de simples aprioris sur ce qu’elle ignorait. Elle se revoyait dans son sanctuaire, craignant ceux de l’extérieur, les qualifiant dans ses prières de « mécréants », de « pécheurs » sans rien savoir d’eux, de leur existence, de leur nature.

Erling et elle étaient pareils : ils craignaient les autres, ils craignaient ceux qu’ils voyaient comme des pécheurs.

Ils craignaient la souillure. Ils craignaient l’offense divine.

Mais Magdala avait ouvert les yeux.

Parce qu’il y avait eu Ana.

Parce qu’il y avait eu Moea.

Parce qu’il y avait eu Linnea et Marika.

Et contrairement à Erling, ses convictions, aussi mauvaises avaient-elles pu être, ne concernaient qu’elle. Elle ne dirigeait point un pays.

Erling la dégoutait d’autant plus.

Car contrairement à elle, il était familier avec cette réalité que l’on avait déformée pour la contraindre à rester volontairement cloitrée au fin fond des landes.

— Nous avons peur de ce que l’avenir nous réserve.

Mais avoir peur n’était pas une raison suffisante pour le pardonner et le laisser plonger davantage le pays dans le chaos.

— Mais il serait impensable de vous soustraire à cette pénitence et de refuser ce que ce pays demande. Les voies du Très-Haut sont impénétrables, dit-on… Eh bien, acceptez le châtiment qu’Il vous a réservé et qui prend forme par cette révolte. Faites pénitence, Erling. Notre Créateur saura faire le reste.

Åke s’était raidi, dardait sur Magdala un regard perçant.

Elle semblait tant en savoir. Trop, sans doute, pour un homme aussi pragmatique que lui. Une suspicion nouvelle à son égard grossissait en son sein, lui rendait la vestale presque menaçante, un danger pour ses propres desseins.

Et si l’abdication si subite du pontife n’était qu’une mascarade, le prologue d’une farce qui se retournerait contre lui ?

Et si tout avait été ordonné pour endormir ses soupçons ?

Il avait dégluti. Repris ses esprits.

— Il vous faut à présent faire annonce de votre renonciation, herre, l’avait-il pressé sans autre forme de politesse. Le peuple patiente après vous.

Il avait observé le léger tremblement qui faisait frémir les lèvres sèches d’Erling, les jointures de ses doigts robustes qui blanchissaient à mesure qu’il resserrait son étreinte sur le balustre de la tribune.

Il voulait l’entendre. Il voulait ouïr ces mots qui résonnaient en lui comme un fantasme.

— Citoyens ! avait-il hélé, et tous s’étaient tus pour braquer leurs yeux sur lui. Citoyens ! Écoutez !

Il voulait accélérer la course du temps. Il voulait sentir là, tout de suite, la joie de ses compatriotes.

Il voulait que la renonciation d’Erling ne soit plus qu’une parole en l’air dont lui seul avait été témoin, mais un tournant décisif dans l’Histoire de Sveeriagë.


Texte publié par Yukino Yuri, 21 décembre 2021 à 18h58
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