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Tome , Chapitre 11 « Hos påven - Chez le pontife » Tome , Chapitre 11

— Votre Sainteté.

Erling ne s’était point retourné lorsque Simon et Åke s’étaient présentés à lui.

Surveillant la foule qui se massait à présent jusqu’au bas du versant comme au jour de Pask – quelle ironie de se dire que l’on buvait ses paroles sur ces mêmes pavés des mois plus tôt !-, il réfléchissait. Refusait l’évidence, que son pouvoir de droit divin soit remis en question par une meute de chiens galleux, ignorants et dissidents.

Et malgré son orgueil qui lui hurlait le contraire pour le complaire, il avait peur.

Il avait peur de ce monstre d’âmes qui se pressait à ses portes, peur de cet inconnu qui l’étranglait, peur de perdre l’Église, sa chère Église comme l’on craindrait de perdre une épouse. Une possession.

Car si l’Église, toute son existence avait tour à tour occupé le rôle de mère, de sœur, d’épouse, elle n’était désormais, aux yeux d’Erling, qu’une chose, un outil qu’il se refusait céder à quiconque.

Sa raison d’être.

— Votre Sainteté ?

Il avait inspiré longuement, tant pour chasser sa peur que pour revêtir cette contenance, cette noblesse qui seyaient à son statut. Avait fait face, drapé dans son manteau de prestance, au représentant qu’il avait accepté rencontrer.

Åke, qui était issu d’une famille de la petite bourgeoisie de l’est, n’avait point été impressionné par le faste des galeries, la finesse des fresques, la beauté des tapis. Tout à sa mission, il était resté entièrement consacré aux feuillets contre lesquels battait son cœur, les récitant comme l’on psalmodierait une prière pour se rassurer. Organisait ses idées, lui, fin orateur de l’université royale de droit, afin d’être persuasif quant au sort de ces frères, non point de caste mais d’affection. Car s’il n’était point aussi démuni qu’eux, s’il n’était point familier avec la disette, la rudesse de l’hiver, l’oppression des puissants, il avait suffisamment porté attention aux plaines de ses pairs pour se les figurer le plus cruellement possible. Et encore, se raisonnait-il pour ne point s’enorgueillir de cette prise de conscience si inhabituelle chez ceux de sa caste, il ne pouvait vraiment savoir. Car l’existence l’avait épargné, lui.

S’il n’était guère intimidé par la beauté architecturale et artistique de la Maison-Mère cependant, il n’en était pas moins frappé par l’imposante stature d’Erling qui, drapé dans ses habits pontificaux d’or et de pourpre, le dévisageait avec une clémente lassitude.

Il était resté coi, affrontait ces yeux glacials.

Un, deux, trois.

Il respirait en rythme, autant pour dominer la furie grandissante qui le dévorait que pour feindre cette assurance tranquille qui l’avait quitté à mesure que s’écoulait le temps.

Quatre, cinq, six.

Il avait rendu à Erling son salut austère, veillant à ne pas s’incliner plus que nécessaire.

Sept, huit, neuf.

Avec mesure, il avait pris siège, acceptant courtoisement l’invitation de son vis-à-vis.

Dans son dos, Simon de Lathium se gardait au pied de l’imposant crucifix, son aube sombre se découpant sur le mur vierge. Au-dessus de lui, le Sauveur le couvait de son regard douloureux, le protégeait de son corps meurtri.

Étrangement, Åke se sentait fort aise de ne point se trouver seul dans les appartements pontificaux. Car Simon, sans qu’il n’ait échangé avec lui un seul mot, lui inspirait étrangement confiance.

« C’est un homme honnête. », avait déclaré Magnus ; et sans doute ce simple constat lui avait-il suffi pour le considérer avec plus d’estime qu’il ne lui en aurait accordé dans un premier temps.

Un, deux, trois.

Simon observait avec attention l’étrange tableau comme s’il découvrait ces moulures, ces draperies, ces vitraux pour la première fois. Comme s’il était rare, impossible qu’un autre que les cardinaux puisse se tenir à sa propre place.

Sans doute l’était-ce, après tout.

Peut-être rêvait-il encore, comme cela lui était arrivé tant de fois ? Peut-être allait-il s’éveiller là, dans sa cellule, comme à chaque fois ?

Une déception de plus ?

— Permettez-moi de me présenter : je me nomme Åke Tomas de Lathium, fils du haut-fonctionnaire royal Jörgen de Lathium. J’ai été désigné par le peuple de Sveeriagë comme représentant et je suis fort honoré de porter jusqu’à vous leurs exigences.

Non, tout cela était bien réel. Il n’avait point assez d’imagination pour rêver un tel discours. Ni pour imaginer l’éclat usé qu’il constatait dans le regard de son supérieur.

Quatre, cinq, six.

Åke de la maison des Ove.

Erling connaissait cette ancienne famille orientale.

Fidèle au roi –ou à la reine, plutôt-, ayant occupé depuis des générations des postes à haute-responsabilités au sein de l’administration royale – jamais comme conseillers cependant-, ils avaient toujours été fort appréciés par les différents pontifes, le Très-Haut seul savait par quelle manigance.

Erling, en revanche, n’avait jamais pressenti chez eux une quelconque vertu ; et s’était donc passé de former avec eux une alliance.

Sept, huit, neuf.

Quelle ironie, de fait, après avoir tant dédaigné cette honorable famille, de se retrouver face à l’un d’entre eux, dans pareille circonstance. Un enfant. Vêtu simplement, sans doute pour mieux se fondre dans la masse gueuse, cependant nettement érudit. Il n’arriverait point à abuser de lui comme il l’avait espéré.

Un, deux…

Un simple manant aurait été si aisé à duper.

Trois.

Une fraction de seconde, Erling avait retenu son souffle.

Quatre.

Une peur féroce le rongeait, dévorait ses os.

Cinq.

Sa chute lui apparaissait à présent si concrète que de lugubres pensées l’obsédaient.

Six.

Il voulait en finir.

Sept.

Åke avait sorti les feuillets de son veston, les lui tendait. Il avait à peine effleuré le papier, laissé le précieux projet tomber sur le bois vernis de son étude.

Huit.

Il était las.

Neuf.

Åke, sans relever ce désintérêt évident, avait entamé son argument d’une voix convaincue, usant de toute sa passion, tout son charisme pour que les mots ne soient point que des mots, que les espoirs deviennent des réalités. Il se sentait consumer par un feu brûlant, prêt à s’y immoler, porté aux confins des cieux pour la cause qu’il défendait. Son cœur tambourinait contre son torse, participait à l’euphorie grave qui dominait son esprit.

S’était-il passé une minute ou une heure ? Åke ne le savait point.

Comme dans un état second, il était revenu à la réalité.

Erling s’était avancé sur le balcon pontifical, lui tournait le dos, scrutait –du moins le pensait-il- la foule à ses pieds. Ses épaules basses semblaient porter le poids d’une croix trop lourd. Il restait silencieux, avait pris une lente inspiration. Tremblante. Fébrile.

— Vous attendez donc de moi que je rejette un don du Ciel et abandonne mon Église pour…ces gens de rien ?

— Sauf votre respect, herre.

Åke avait choisi avec soin cette désignation, se refusant à le nommer par son titre de pontife.

— Sans nous, sans les fidèles, cette Église n’est rien. Elle vit grâce à nous. À nos dons. À notre foi. Si vous refusez de nous écouter, vous n’aurez plus rien. Et vous êtes obligé de nous écouter ! Vous n’avez plus le choix !

Il s’était déplacé jusqu’à la tribune d’un pas sûr, comme l’aurait fait un juge vers un coupable.

Le soleil pointait à la verticale dans le ciel clair.

Midi. Aucune cloche n’avait sonné. En deuil.

Plus d’une heure s’était écoulée depuis son entrée dans les appartements pontificaux. Une heure qu’il tentait de convaincre Erling par les mots. La force viendrait ensuite. Mais il espérait éviter cette malheureuse fin.

— Herre. Si vous ne pliez point de vous-même, nous saurons fort vous y forcer.

— Et comment ? avait ri prétentieusement son vis-à-vis.

— Un homme contre vingt ne saurait longtemps nous résister, qu’importe la qualité de son armement. Vous pourrez bien nous saigner, lâcher sur nous vos chiens de garde, vos sbires, il en reviendra encore. De plus loin. De plus enragés. Mais vous…Combien d’hommes avez-vous sous vos ordres ? Quatre mille ? Cinq mille ? Nous sommes mille fois plus. Je ne doute point que vous réalisez, herre, la fragilité de votre institution, à présent que le peuple s’en est séparé. Si vous refusez nos doléances, eh bien ! Que votre tête tombe, et avec elle l’Église que vous étranglez.

Erling avait imperceptiblement frémi. Blême, il fixait l’horizon tel un vieillard égaré. Cent années semblaient s’être apposées sur son visage, comme si le Temps, dans son monde unique, s’était accéléré sans parvenir à l’arracher à l’instant présent.

« Est-ce que vous attendez de moi, Très-Haut ? », s’interrogeait-il tout en contemplant avec lassitude les échelles de Jacob qui transperçaient les cieux et fondaient vers la terre. Dans les tréfonds de son être, une voix ténue par trop souvent tue lui murmurait que oui. Il n’osait s’abandonner, horrifié par la nature de cette voix. Non, son dieu n’aurait point accepté cela.

— Eh bien…

Il avait dégluti. Sa gorge était si sèche que sa voix ne parvenait à franchir ses lèvres.

— J’accepte.

Le poids du monde lui semblait peser sur sa personne, comme prêt à l’écraser pour lui faire payer son offense.

Il gardait les yeux rivés sur le ciel, la tête en feu.


Texte publié par Yukino Yuri, 10 décembre 2021 à 22h43
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