Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 5, Chapitre 7 « Fara - Danger » Tome 5, Chapitre 7

— Surtout, gardez le front bas. Et quoiqu’il puisse arriver, n’ouvrez point la bouche.

Marika avait achevé de tresser les longs cheveux de Magdala puis les avait fermement coincés dans une de ces coiffes que les religieuses portaient sous leur voile monacal. Dessus, elle y avait rabattu la large étole grise dont les servantes vêtaient leur front.

Magdala s’observait changer une nouvelle fois d’apparence dans le verre coloré du vitrail, sans que cela ne l’ébranle.

Comme si sa tristesse, son appréhension, sa peur étaient recouvert par une cascade qui dissimulait leurs cris. Comme si, hors de son corps, elle observait une autre, un personnage, changer une énième fois d’identité.

Elle avait serré contre son cœur son propre voile, humé son odeur. Puis l’avait glissé sous ses jupes, fixé contre sa cuisse avec plusieurs liens de jute qui lui brûlaient la peau.

Elle avait rassemblé tout son courage, toute sa détermination. Puis avait assuré à Marika qu’elle ne ferait rien qui pourrait les trahir, tandis qu’elle adressait à Ana un regard se voulant rassurant, sinon confiant.

Cette dernière avait seulement détourné les yeux, et Magdala en avait été blessée. Elle devinait la raison de ce détachement sans pour autant la cautionner. Car il aurait suffi d’un geste, d’un mot à son endroit pour qu’elle lui pardonne ses paroles cruelles. Sans, elle sentait qu’une acrimonie intolérable n’aurait de cesse de tourmenter sa bonne volonté et de la ronger. Elle avait beau aimer Ana, elle préférait renoncer à leur avenir que de vivre avec cette ombre dissimulée au fond de son cœur.

Car elle avait peur – et ne pouvait savoir à l’avance – qu’Ana devienne un jour l’être qu’elle détesterait le plus au monde. Cela, elle ne pourrait le supporter.

— Ana…

— Min Däm ?

Sa voix était, aux oreilles de la vestale, aussi glacée qu’un matin d’hiver.

— Faites attention à vous, s’était-elle entendue articuler difficilement.

— Vous aussi…

Très-Haut, pourquoi ne pouvait-elle point passer outre l’affront qui lui avait été fait ?

Elle voulait la serrer dans ses bras ! Elle voulait sentir son odeur, sa peau, tout son être contre le sien ! Elle voulait au moins aller à son destin avec ce dernier souvenir de son amante ! Pourtant, tout son corps lui paraissait lourd comme du plomb, ignorait ses plus simples désirs.

Dans le coin le plus sombre de la cellule, la pleureuse gloussait.

« Ton péché te rattrape, Magdala. »

Elle avait inspiré longuement, banni au fond de son âme la peur brûlante que cette cauchemardesque figure lui inspirait. Tendu sa main vers celle d’Ana sans néanmoins parvenir à s’abandonner à ses désirs affectueux.

— Eh bien…J’y vais.

Ana lui avait souri. Mais comme Magdala en attendait bien plus, ce souris lui avait semblé bien fade.

Marika, qui attendait patiemment après leurs adieux –car elle avait bien compris quelle affection interdite liait les deux femmes-, avait à cette annonce entrouvert le cœur battant la porte de la cellule.

Le couloir baignait dans un silence pesant.

Elle avait osé un pas, examiné les recoins, les ombres, laissé son instinct la guider. Mais rien ne l’alertait. Aucun religieux, aucun milicien. Seul le vent qui faisait ronfler le verre des vitraux, seul le soleil qui dessinait sur le tapis pourpre des formes abstraites.

— Y allons-nous, Däm Magdala ? avait-elle murmuré.

Un « oui » étouffé lui avait répondu. Une pression sur son poing serré lui avait indiqué qu’il était temps. Pour se rassurer, sinon pour éloigner d'elle le mauvais sort, elle s’était signée discrètement.

Il était temps.

Elle l’avait imaginé tant de fois, cet instant où elle affronterait Erling. Tant de fois scénarisé, tant de fois imaginé son dénouement. Toujours heureux, le dénouement. Elle s’était vue seule, accompagnée de Simon, des cardinaux, de l’Église toute entière. S’était sentie auréolée de gloire, soutenue par le Ciel à chaque fois.

Mais ce jourd’hui…ce jourd’hui, elle se sentait si petite, si dépourvue de force comparée à cette héroïne que son esprit lui illustrait à chaque fois qu’elle s’accrochait de tout son cœur à sa foi et à cet amour divin qui la consumait et lui faisait espérer que le Très-Haut lui-même l’approuvait.

Elles avaient traversé en silence les longs corridors des quartiers réservés aux femmes, s’étaient glissées dans le cloître qui reliait l’aile ouest à l’aile administrative. Le soleil baignait la courrelle. Les simples qui y étaient cultivés exhalaient une odeur délicieuse, entêtante. Un instant, Magdala avait ralenti le pas pour mieux savourer ce paisible tableau. Il lui rappelait son petit jardin, celui qui avait pendant longtemps été son monde. Paisible, rassurant. Comme une parcelle du paradis tombée en ce bas-monde.

— Min Däm…, avait murmuré Marika ; et Magdala, se reprenant, avait retrouvé son maintien humble, le front incliné.

L’aile administrative, contrairement aux autres quartiers de la Maison-Mère, débordait d’âmes.

Miliciens comme prêtres, religieuses comme inquisiteurs se mouvaient, se questionnaient, s’effrayaient face à cette situation inattendue, face au silence de leur pontife, face au danger.

Instinctivement, Marika avait cherché Simon du regard, sans le trouver. S’était placée devant Magdala pour la soustraire aux possibles regards. Mais tous étaient à leurs conciliabules, la milice était par trop occupée à surveiller le peuple depuis le haut porche ouvragé pour les remarquer. Pour un peu, Marika s’autorisait un soupir de soulagement en remerciant le Ciel.

Seulement :

— Cardinale Marika.

Son souffle s’était coupé net.

L’aube noire qui lui barrait le passage empestait le sang.

Elle s’était dressée plus encore pour dissimuler la vestale aux yeux perçants de son interlocuteur.

— Grand inquisiteur Abel. Quelle sombre situation, n’est-il point ?

Fort heureusement, son ton ne l’avait point trahie. Il était aussi apathique, aussi grave que d’ordinaire. Trop ordinaire, peut-être, en cette crise sinistre qui les menaçait.

L’éclat vicieux qui flamboyait dans les yeux d’Abel s’était dangereusement intensifié :

— Las, las, nous saurons bien la faire tourner en notre faveur. J’ai ouï dire que Sa Sainteté va recevoir l’un de ces scélérats, sous vos bons conseils.

— Si fait.

— Quel étrange projet que celui-là ! Ces petites gens ne s’écoutent point, ils se musellent. Qu’ont-ils à dire, sinon se plaindre d’être toujours traités trop durement quand nous nous montrons toujours par trop doux à leur égard ? Mais vous n’avez que faire de ces choses-ci, n’est-il point ?

Marika allait ouvrir la bouche pour poliment l’assurer du contraire, mais Abel avait balayé cette tentative d’un geste impatient de la main :

— C’est bien normal, allons ! Vous ne côtoyez guère le peuple, seulement en notre bonne église. Vous ne voyez point leurs travers, qu’ils dissimulent sous des voiles de piété lors de l’office…

— Oh, comme vous vous méprenez à mon endroit.

Un gloussement méprisant lui avait répondu.

— Je me doute que nos paroissiens ne sont pas irréprochables. Mais c’est là le lot de chacun d’entre nous, n’est-il point ?! Qui donc pourrait s’assurer irréprochable devant le Ciel ?

— Il y en a bien dont l’âme n’a point été souillée par les bassesses de ce monde… Point comme celle de cette petite bagasse qui nous écoute !

La main de l’inquisiteur était partie si vite que Marika n’avait guère eu le temps de réagir.

Horrifiée, elle avait constaté la joue rougie de Magdala, le sang qui perlait de son nez, son expression stupéfaite puis son regard effaré. Fort heureusement, son voile gris n’avait point glissé, dissimulant de ses pans les yeux violets –seule caractéristique de la vestale connue de tous et donc fort à même de la trahir.

— Grand inquisiteur Abel ! avait-elle rugi en s’interposant vivement. Comment osez-vous porter la main sur elle ?!

Mais déjà, elle s’apercevait que la situation lui avait échappée.

Abel fixait la prétendue servante, un rictus torve tordant son visage. Puis l’avait dévisagée, elle, avec cette même expression sinistre. Elle avait soudain réalisé qu’ils s’étaient avancés, au fil de leur entretien, jusqu’au corridor vide menant au prétoire du Conseil Judiciaire.

Son sang s’était glacé dans ses veines.

Sous ses pieds, la Justice brodée sur le tapis d’orient la dévisageait d’un air étrangement mélancolique, comme consciente de sa disparition en ces temps sombres.


Texte publié par Yukino Yuri, 11 novembre 2021 à 22h30
© tous droits réservés.
«
»
Tome 5, Chapitre 7 « Fara - Danger » Tome 5, Chapitre 7
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
2085 histoires publiées
921 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Lone Wolf
LeConteur.fr 2013-2022 © Tous droits réservés