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Tome , Chapitre 6 « Övergivenhet - Abandon » Tome , Chapitre 6

Ana avait dégluti, le cœur tambourinant.

Elle voulait tendre la main, toucher cette lumière qui émanait deMagdala, la toucher, elle. Récupérer une once de cette confiance qui illuminait chaque parcelle de sa chair. Se contentait seulement d’embrasser son propre corps, se gardant loin de son amante.

— Je vous fais confiance, s’était-elle entendue articuler. Faites ce que vous avez à faire.

— Ana !

Elle n’avait osé lever les yeux, affronter Moea, constater l’appréhension de Marika. N’osait point plus découvrir la reconnaissance qui, elle s’en doutait, éclairait les traits de la vestale. Demeurait les yeux tournés vers son propre être, modestement retiré dans l’ombre. S’était ouïe dire qu’elle n’avait point à s’opposer aux desseins de sa dame et qu’elle était prête à lui prêter assistance si tel était son désir.

Lorsque Moea, ne pouvant se résoudre à accepter telle folie, avait une nouvelle fois marquée son opposition, elle avait eu ce ton las qui trahissait la fatigue émotionnelle engendrée par toutes les épreuves passées :

— Tu savais dans quoi tu t’engageais en nous accompagnant. Maintenant, tu peux toujours t’en aller.

— Ana !

— Ce n’est plus vraiment ton histoire, Moea.

— Première nouvelle ! J’te rappelle qu’j’m’suis engagée à vous aider !

— Oui, et tu es à présent libérée de cet engagement. Tu peux t’en aller, Moea. Personne ne t’en tiendra rancune.

Le sourire fané de la nordique avait insinué en Moea un doute terrible, une hésitation qui l’ébranlait. La main sur la poignée, les sens aux aguets, l’esprit en feu, elle affrontait l’air décidé de ses compagnes.

Qui oserait lui tenir rancune, en effet ?

Elle avait jeté un œil à ses doigts bandés, encre douloureux, dont les ongles n’étaient plus. Une colère sourde lui soulevait les entrailles, un ressentiment terrible.

Et elle savait fort bien quelle en était la source.

— D’accord.

Elle n’était pas faite pour suivre le même chemin qu’autrui, ni prête à se sacrifier activement pour quelque chose dont elle n’avait, finalement, que fort peu cure. Elle voulait une vie tranquille, comme elle se l’était promise à son départ de Lunthveit.

Pas cela.

Pas être ici !

— J’vous souhaite bonne chance alors.

Elle avait rabattu sur son visage le capuchon de sa capeline. Elle sentait les bois, la mousse, le sang. La liberté. Des images lui revenaient. Elle revoyait le feu crépitant, les étoiles, ses camarades endormies.

Linnea.

Elle voulait partir ! Elle voulait oublier ! Ne plus ressentir ce sentiment de perte terrible ! Pas encore !

Moea avait inspiré longuement, comme si elle voulait emplir ses poumons de tout l’oxygène du monde. Banni la panique qui montait en elle. Repris contenance. Sa poigne s’était resserrée, la porte ouverte.

— Adiu, viatjeren.

Elle avait toute une vie à construire, et ce n’était point celle-ci dont elle voulait, se répétait-elle en refermant le battant sur ses souvenirs.

Elle était faite pour être seule, réaffirmait-elle en dévalant les marches que Marika lui avait désignées tantôt.

Tout cela n’était qu’un songe et à présent, il était temps qu’elle revienne à elle.

Ses jambes la portaient à travers les couloirs, la faisaient traverser à toute vitesse les quartiers des servants déserts, les cuisines.

Puis enfin, l’extérieur.

Elle avait filé à travers les arbres, dévalé le versant de la butte sur laquelle se dressait la Maison-Mère. Chu, passé pieds par-dessus tête, fini sa course le nez en sang, le dos douloureux contre un tronc. Levé les yeux au ciel, avait vu les cieux bleutés, les rayons du soleil se glisser entre les feuilles. Personne n’était à ses trousses.

Elle avait réussi.

Un rire victorieux s’était échappé de sa gorge, rebondissait sur les troncs, éclatait jusqu’au céleste.

Elle avait réussi.

Son rire s’était transformé en un cri gonflé de ressentiment, d’une rage bestiale qu’elle vomissait au monde comme pour le dessiner, réduire le ciel en lambeaux, atteindre ce dieu qui se gaussait certainement de sa personne depuis son balcon inatteignable.

Elle le haïssait, haïssait le monde, se haïssait. La douleur des adieux, couplée à celle du deuil, la rendait malade.

Démente.

Elle était faite pour être seule. C’était là la seule consolation que lui procurait son esprit.

Autour d’elle, différents patois se côtoyaient, formaient un brouhaha étrange à ses oreilles, lointain comme un songe.

Nombre de visages se pressaient, l’air anxieux, l’air impatient, différents teints, différents accoutrements.

Vacillante, Moea s’en allait. À contre-courant, comme de coutume, elle tournait le dos à cette Maison-Mère qu’elle haïssait mais, las, point assez pour en ébranler les fondations. Sans faire fi des bousculades, des regards, comme une âme égarée entre deux mondes, elle errait sans réfléchir. Une seule pensée l’obsédait : elle voulait partir.

Où ? Peu lui importait. Loin de cette peine qui lui rongeait la poitrine. Loin de cette lâcheté qui lui collait à la peau et à laquelle elle voulait se soustraire. Loin.

Elle avait rabattu sur sa nuque la capuche de sa capeline, laissé ses boucles de jais tomber en cascade sur ses épaules, le soleil passer sur sa peau ses doigts brûlants. Comme cela lui avait manqué, au fin fond de sa geôle ! Elle avait poussé un soupir d’aise, essuyant d’un geste vif les traces que ses larmes avaient imprimées dans la poussière sur ses joues.

Dans le vent, comme une voix familière :

— Aya !

Puis :

— Eh, c’ti pas not’ptiote Moea ?!

Puis :

— Mais qu’c’est elle ! Viens ti là !

Moea avait levé des yeux las qui, dans un même instant, s’étaient arrondis de stupeur. À peine sa gorge avait-elle eu le temps de faire entendre un son que deux mains puissantes s’abattaient sur ses épaules tandis qu’un petit groupe l’entourait joyeusement.

— Qu’esce qu’tu fais donc là ?! T’sais qu’on t’a bin cherchée ! T’es partie sans rien dire, on t’croyait prise par la milice!

— Aya, tu croyais ! Elle se s’rait pas fait avoir comm’ça !

Il y avait eu des rires, des embrassades. Moea aurait ardemment désiré se joindre à eux, mais seul un gloussement rauque s’était fait entendre tandis que ses traits se tiraient en une malheureuse grimace affligée.

— Bah, qu’esce qu’elle a donc ?

— Ça a été dur, hein ? Allez viens ti là.

Elle avait posé son front contre l’épaule familière, s’était laissée embrasser. S’épanchait à grandes plaintes.

S’accordait cette faiblesse qui lui permettrait par la suite de retrouver son courage.


Texte publié par Yukino Yuri, 7 novembre 2021 à 10h09
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