Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 5, Chapitre 5 « Tro - Foi » Tome 5, Chapitre 5

Sa voix, dans sa gorge, s’était éteinte.

Toutes, de concert, avaient sursauté.

Une furie échevelée s’était ruée dans la cellule, la dague dans un poing, le voile dans l’autre, essoufflée. Marika n’avait eu le temps de réagir que déjà la jeune fille lui tombait presque dans les bras, manquant d’enfoncer sa lame dans son épaule.

— Min Däm ?!

Elle avait repris ses esprits, fixait avec stupeur cette masse de boucles brunes qui se pressait contre son torse.

Ana, sonnée par cette apparition soudaine, étouffait à force de tirer sur les baleines de son corsage. Blanche comme un linge.

— P’tiote ?

Moea, qui pesait de tout son poids sur la porte pour la maintenir close, semblait ressuscitée. Au comble de la joie, autant que cela lui était possible.

— T’vas bien ? I’t’ont rien fait ?! l’assaillissait-elle de questions tout en l’arrachant à Marika pour l’observer sous toutes les coutures : Qu’es’ce tu t’es fait à la gorge ? C’pas eux, j’espère ?!

— Non…Non, Moea. C’est…moi. Mais je vais bien. Mieux même, depuis que je vous ai retrouvées ! Car je me languissais de vous, croyez-le bien !

Elle avait l’air comme entre deux mondes, hésitante entre deux natures, deux états, oscillant entre la candeur et la gravité, entre son visage juvénile et celui, plus solennel, des Magdala. Comme elle lui échappait pour lui revenir quelques instants plus tard, Moea avait ramolli sa poigne sur ses épaules, braquant sur elle un regard circonspect.

Elle allait bien, se rassurait-elle en constatant sur sa peau aucun autre dégât physique que celui qu’elle s’était infligée elle-même. Elle allait bien, s’assurait-elle sans véritablement y croire. Car elle le sentait bien et cela lui tordait les entrailles : cette captivité avait détruit quelque chose qui faisait celle qu’elle était autrefois et qui ne reviendrait point. Comme Linnea.

Un instant, Moea avait senti son âme se déchirer douloureusement, s’envelopper de chagrins plus lourds qu’alors ; car deux de ses plus tendres amies n’étaient plus et elle ne pouvait rien faire pour les arracher au trépas.

Magdala, la sainte, avait pris le pas sur Lavende, ainsi qu’elle le devinait à son air solennel et à l’ombre qui s’était étendue dans ses yeux.

Magdala, contrairement à Lavende, n’avait pas peur. Elle se dressait là, attendant, décidée, ce qui était preste de s’abattre sur elle, comme une agonisante le baiser de la Mort.

Ana, tapie dans un recoin de la pièce comme pour se faire oublier de son amante, avait frémi : car il lui semblait, à elle aussi, que seule Magdala avait survécu à cet isolement forcé, au deuil, et qu’il ne restait de la personne qu’elle aimait passionnément que l’enveloppe charnelle qu’elle avait honoré sous les étoiles. Cette constatation lui déchirait le sein, faisait grossir la boule dans sa gorge ; et lorsque Magdala avait posé sur elle un regard las, son cœur s’était glacé et elle avait immédiatement baissé le front, comme lors de leur première rencontre.

Quand elles n’étaient pour l’une comme pour l’autre que des étrangères que le statut social séparait.

Magdala s’était détournée d’elle, se désespérait-elle la poitrine serrée.

Comment aurait-elle pu lui en vouloir ? Elle l’avait rejetée la première. Pour son bien, qu’elle avait égoïstement défini comme les prêtres avant elle. Son omission lui apparaissait plus terrible qu’alors. Elle était devenue ce que Magdala exécrait. Comment lui en tenir rancune, de ce fait ?

— Bon, maint’nant qu’t’es là, ptiote, on peut s’tailler ! Just’l’temps d’te panser ta plaie et…

— Non.

Moea, qui farfouillait dans sa sacoche fraîchement retrouvée afin d’en extraire ses bandes et onguents, s’était figée. Poussé un soupir amusé, presque un rire incrédule.

— Non ?

— Non.

— T’as perdu l’sens ?! On va s’faire trucider si on reste là !

— Pourtant, je reste.

— Pas question !

— Ce n’était guère une prière. Je reste.

— Tu rigoles là ?! La voix de Moea enflait, prenait des accents terribles : On a risqué not’peau, failli crever dans une geôle pourrie, signé not’arrêt d’mort pour te sauver la mise, et v’là comment tu sabotes nos efforts ?! Qu’es ce qu’y a, à la fin ?! Ca y est, t’veux r’venir dans ton sanctuaire, alors tu nous fous dans la panade ?! Parce qu’on partira pas sans toi, ptiote ! Mais réagis, bon sang !

À chaque réplique, comme pour ponctuer ses dires et les graver dans sa chair, la danseuse secouait Magdala qui, sans ciller, la fixait sérieusement. Comme elle ne faisait, ni ne disait rien, les secousses devenaient plus vigoureuses.

— Je ne partirai pas, avait-elle seulement déclaré d’un ton ferme en se dégageant sans effort.

Et comme Moea poussait un râle exaspéré, levant les mains au ciel en un geste d’impuissance, comme Marika, adossée au vitrail, soupirait de dépit, Magdala avait ancré ses iris violets sur Ana.

Happée. Étouffée par ce mauve si singulier. Le monde extérieur autour d’elles s’était évanoui, n’était plus qu’une étendue floue. Ana avait dégluti, incapable de s’extraire de ces prunelles profondes.

Ne restait que Magdala, sa Magdala. Mise à nue, défaite de son manteau divin. Et dans ses yeux où défilaient les ombres qui jamais ne la quittaient, elle pouvait apercevoir cette douceur qu’elle aimait tant, mêlée à une culpabilité douloureuse qui lui murmurait au creux du cœur : « Je veux arranger tout cela. ».

— Ana, s’il vous plaît, avait-elle murmuré d’une voix suppliante.

Et comme le monde reprenait couleurs et consistance, comme son âme retournait en son corps, elle avait senti sur sa main la chaleur de celle de Magdala.

— Soutenez-moi…

Son souffle avait une odeur de réglisse.

Cette soudaine intimité lui faisait mal, tant elle lui paraissait calculée, presque inconvenante en pareilles circonstances. Cette intimité qu’elle recherchait autrefois en tout temps, en tout moment était un supplice dont elle était à la fois la victime et le bourreau. Car si elle se consumait d’envie de sentir sa peau contre la sienne, ses lèvres, son parfum, les mots qu’elle lui avait lancé à la figure, ces mots qu’elle regrettait amèrement étaient comme autant de fers qui l’en empêchaient. Des fers que la culpabilité rendait incassables.

Elle s’était dérobée, soustraite à la main aimante, avait osé demander d’une voix mal assurée :

— Qu’attendez-vous de moi ?

— Permettez-moi de rester ici et d’essayer d’accommoder cette malheureuse situation. Je n’obéirai qu’à vous seule.

— Comment espérez-vous arranger tout cela ?

— J’irai parler à Erling, je saurai lui faire entendre raison. Cette folie a bien assez duré, il est temps d’y mettre un terme.

— L’on ne vous écoutera point.

— Comment pouvez-vous le savoir ?!

— Vous a-t-on écoutée lors de votre procès ? Quand vous étiez retenue captive ? Quand vous avez tenté de la soustraire à son sort ?!

— Que nenni, mais…

— Nous ne sommes que des femmes ! Que des enfants aux yeux de l’Église ! Personne ne vous écoutera !

— Parce que je suis du sexe faible ? Ana, est-ce vraiment ce dont vous êtes persuadée ?

Ana, les lèvres pincées, gardait obstinément le silence. Magdala insistait plus encore, mue par des aspirations qui l’effrayaient mais la transcendaient comme rien ne l’avait fait naguère.

— Eh bien, je ne m’en contente pas ! Je veux que l’on m’écoute, entendez-vous ?! Pourquoi n’en serait-il point ainsi ?! « Parce que je ne suis qu’une femme », allez-vous me dire ? Ah ! C’est bien là un argument sans aucune valeur ! À qui a-t-on demandé de garder le voile de Mariam de Magdala ? À des femmes ! À qui demande-t-on d’enfanter, d’éduquer, de former ceux et celles qui seront notre lendemain ? À des femmes, assurément, autant qu’à des hommes ! Alors l’on m’écoutera ! Il le faut !

Sa voix enflait dans sa gorge, se muait en un cri tandis qu’elle révélait cette pensée secrète qui la tourmentait depuis Växjä. Depuis qu’elle avait vu jusqu’où l’on était prêt à aller pour la retrouver.

— Je suis responsable de tout cela ! Je me dois de fait d’arranger ce que j’ai troublé !

Dans un coin de la cellule, la pleureuse riait vicieusement tout en laissant couler sur ses joues livides des larmes sombres.

— C’est d’la folie… C’est d’la folie, j’pense qu’tu réalises pas à quel point ! Y vont t’tuer, tu l’sais non ?!

— Ils ne le peuvent point.

Face aux paires d’yeux qui s’étaient tournées vers elle, Marika avait recouvert son maintien raide, celui qui seyait à son statut de cardinale :

— Personne ne peut attenter à la vie de Däm Magdala. Pas tant qu’elle ne s’est point accouplée avec l’un de nos haut-placés, pas tant qu’elle n’a point donné descendance. L’Église a besoin d’elle, quand bien même ne l’admettra-t-elle jamais. Malgré cela, êtes-vous bien sûre de vouloir vous heurter à tout cela ? Je ne dis point cela pour vous décourager ; bien au contraire…Cependant, pensez à votre désarroi si l’on ne tend point l’oreille à vos demandes. Saurez-vous-vous résoudre à abandonner ? Ne point tomber dans l’abattement ?

— Pasque vous l’encouragez ?!

— Si fait. Car j’ai foi que Däm Magdala soit la première pierre de notre future Église. Une Église juste. Cette mère protectrice qu’elle aurait dû toujours être.

— Vous…Vous voulez risquer sa vie pour vos putains d’histoires d’politique ?!

— Non, ne vous méprenez point sur mes intentions. Jamais je ne permettrai que l’on attente à sa vie. Seulement, et je l’avoue sans honte aucune, j’ai espoir que l’intervention de Däm Magdala fasse changer ce que nous, simples cardinaux, n’avons su corriger.

— Vous êtes tous fous…, avait murmuré Moea en se laissant choir sur son séant. Vous ne réalisez pas…Tu ne réalises pas, ptiote…

Elle passait frénétiquement ses doigts dans ses cheveux noirs, faisait tinter, à force de secouer la tête, son unique boucle d’oreille quand Magdala, s’étant avancée de sa démarche ondulante, avait posé ses mains sur les siennes.

— Moea.

Un souris confiant flottait sur ses lèvres, comme un baume qui apaiserait les doutes. La danseuse avait eu un mouvement de recul instinctif. Sur ses gardes face à ce visage sacral qui se tenait penché au-dessus du sien.

— Cela ira. J’en suis persuadée.

Elle n’en était point seulement persuadée, se répétait Moea en distinguant dans ses yeux une chimère qu’elle n’avait que trop aperçue durant leur périple.

Elle le savait. Elle le savait, et Moea s’en effarait.

— Tout a déjà été décidé, avait-elle murmuré au creux de son oreille ; et un frisson glacé était remonté de ses reins à sa nuque.

Puis s’étant redressée, Magdala avait finalement déclaré d’un ton qui n’admettait aucune réplique :

— Je vais voir Erling. Je saurai faire en sorte d’être entendue. Faites-moi seulement confiance.

Le monde irradiait, comme défait de son caractère dramatique par la confiance sans faille de la vestale.

Elle avait foi. Avançait les yeux levés vers le Ciel, ses attentes toutes dirigées vers Lui, entièrement offerte aux desseins de son Créateur en lequel elle plaçait toute sa confiance.

Une confiance aveugle, auraient pu dire certains. Mais qui la poussait à aller plus loin que n’importe qui, à espérer plus grand.


Texte publié par Yukino Yuri, 4 novembre 2021 à 12h35
© tous droits réservés.
«
»
Tome 5, Chapitre 5 « Tro - Foi » Tome 5, Chapitre 5
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
2085 histoires publiées
921 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Lone Wolf
LeConteur.fr 2013-2022 © Tous droits réservés