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Tome 5, Chapitre 3 « Hotar - Menace » Tome 5, Chapitre 3

— Qu’allons-nous faire ?

— Très-Haut, ils sont déjà à nos portes ?!

— Vont-ils entrer ? Que nous feront-ils alors ?!

— Sœur Ida, je vous en prie, n’y pensez point. Il nous faut prier. Le Sauveur nous viendra en aide.

— Mais…mais ne vous rappelez-vous point des récits des guerres de l’ère de Sang ? Ce que l’on fit aux religieuses…

— Cessez. Ne parlez point de cela devant Däm Magdala.

Il y avait eu des regards furtifs en sa direction. Un silence gêné.

Feignant d’être en prière, agenouillée devant le crucifix, Magdala ne prêtait cure aux murmures des nonnes. Recluse sous son voile, sa « petite chapelle » ainsi qu’elle l’appelait, elle réfléchissait. Pesait les dires, les décortiquait pour en extraire des informations capitales pour s’en sortir. Des ragots, elle avait ainsi pu apprendre que la milice avait été réquisitionnée afin de protéger le Chef de l’Église, ainsi que la Maison Mère, des insurgés ; que les révoltés, ivres de colère, les réduiraient certainement en pièces, elle ainsi que tous les membres du clergé.

Elle avait levé les yeux vers le vitrail barricadé.

La lumière du jour se glissait entre les interstices, crevait la pénombre qui écrasait la cellule. Aucun écho du siège ne leur parvenait plus. La cloche sonnant l’alerte s’était tue.

« J’aurai préféré ne jamais vous avoir rencontré. »

Elle avait frémi. Pressé ses poings contre sa poitrine, comme pour écraser son cœur crispé.

Elle savait pourtant qu’elle ne devait point y porter crédit, qu’elle ne pouvait se laisser à croire de telles horreurs. Que la langue d’Ana n’avait pas été inspirée par d’autres sentiments que la peur, cette même peur qui la faisait trembler devant-elle, cette peur qui lui avait arraché des aveux qui l’avait incriminée et l’avait réduite, elle, Magdala, au simple rang de pauvre victime.

Pourtant, elle enrageait !

Elle enrageait parce qu’elle se trouvait poings liés par les déclarations d’Ana. Parce qu’elle n’était abaissée qu’à un misérable rôle de demoiselle en détresse, de sainte qu’il faut protéger et excuser. Parce qu’elle ne savait ce qu’il était advenu d’Ana. Parce qu’à cause d’elle, Linnea avait été froidement exécutée.

Elle avait serré les poings, planté ses dents dans sa lèvre jusqu’au sang. Quelque chose en elle lui soulevait brutalement le cœur, quelque chose de plus puissant, de plus sourd que cette colère bouillonnante qui grossissait dans sa poitrine.

« Vous êtes naïve… »

Elle avait levé les yeux vers le Sauveur sur sa croix. S’était relevée sans un mot, sans cesser de le fixer.

— Sauveur bien-aimé, permettez-moi de ne point flancher, avait-elle murmuré du bout de lèvres.

Dans son dos, elle avait senti les sœurs se tourner vers elle. Puis elle-même leur avait fait face. Tendant vers elles la lame qu’elle avait subtilisée à une servante.

Les religieuses avaient étouffé un cri d’horreur, s’étaient reculées face à la dague dressée.

Celle qui faisait figure d’autorité lui avait ordonné d’une voix frêle de baisser son arme.

— Non.

— Däm Magdala, vous perdez l’esprit ! Baissez votre lame, n’allez point blesser quelqu’un !

— Laissez-moi sortir.

— Il n’en est guère question !

Et comme elle ordonnait à une novice de mander la garde, la religieuse s’était postée devant la porte.

— Vous ne pouvez sortir.

— Vous m’avez mal comprise. Il s’agit là d’un ordre, point d’une demande.

— Vous ne pouvez sortir, vous dis-je !

— Eh bien tant pis.

Magdala avait alors retourné la dague vers sa gorge, affermi sa poigne sans hésiter sur la garde.

— Que… ?

— Réfléchissez bien, ma sœur. Vous pouvez recevoir un châtiment pour m’avoir laissée fuir ou être condamnée à mort parce que vous n’avez pu m’empêcher de m’ôter la vie.

— Vous tentez de nous duper ! Vous…

Mais la religieuse s’était tue. Le regard grave de Magdala, le regard froid de Magdala, le regard sacral de Magdala lui avait coupé le souffle. La sainte qui se tenait droite devant-elle avait planté dans son cou la pointe de sa dague. Une bulle de sang s’était formée sur sa nuque, avait souillé la lame d’un filet rouge foncé. Sur sa toilette immaculée, des tâches écarlates qui s’étendaient. Elle ne cillait point, comme si la douleur et les pulsations de ses veines l’indifféreraient.

— Je ne tends guère à vous duper, ma sœur. Je suis bien déterminée à m’ôter la vie si vous ne m’obéissez point.

— Menteries…

Pour toute réponse, Magdala avait enfoncé plus encore la lame dans sa chair.

— Si c’est ce que vous pensez, eh bien ! Qu’il en soit ainsi. Regardez-moi commettre le plus épouvantable péché qui soit. Vous en répondrez devant notre Créateur.

Elle avait souri d’un sourire terrible. Serré plus fort le manche de sa dague. Dans ses iris violets, un éclat fou.

Il faut que ça marche, espérait Magdala en serrant les dents.

Il fallait que la nonne craque maintenant, sans quoi elle n’aurait guère le courage de passer à l’acte.

Mourir ?

Maintenant ?

Jamais.

Craque, exigeait-elle. Craque, hurlait chaque part d’elle-même. Craque ! Craque ! Magdala avait retenu son souffle, tous ses sens focalisés sur sa nuque brûlante et ses mains moites.

Craque !

« J’aurai préféré ne jamais vous avoir rencontré. »

Ana…

Ses iris s’étaient faits plus déterminés qu’alors. Elle n’allait pas mourir ici. Elle avait imaginé la mort tant de fois qu’elle ressemblait presque à un souvenir ; et ce souvenir-là ne correspondait point à cette cellule sombre qui l’étouffait. Elle voulait mourir entourée de ceux qu’elle aimait, se tourner vers le Ciel et partir en confiance. Pas avec cette colère qui la dévorait. Pas de ses propres mains. Car comme la religieuse qui se signait, elle craignait la punition divine. Elle craignait les flammes de l’Enfer.

— Poussez-vous.

Cependant…

— Ou vous aurez ma mort sur la conscience.

Elle craignait plus encore de vivre sans Ana.

— Très-Haut…vous avez perdu l’esprit…, geignait la religieuse en tremblant.

— Poussez-vous.

Elle avait détaché chaque syllabe, d’un ton menaçant. Du sang collait à ses doigts crispés.

— Tant pis…

Elle avait arraché de la plaie sa lame, fait mine d’y jeter de nouveau sa gorge pour l’y enfoncer plus profondément et en finir.

— Très bien ! Très bien !

Le cri de la religieuse l’avait interrompue, suspendu son geste. Magdala avait jeté un regard en sa direction : elle avait quitté son poste, s’était éloignée de la porte d’un pas mal assuré pour se poster au pied de la croix, comme pour se protéger du mal qui semblait posséder la vestale.

— Vous pouvez fuir, Däm Magdala, nous saurons bien vous retrouver.

— C’est ce que nous verrons.

Elle avait atteint la porte, fait tourner la poignée d’une main sûre.

Aucune résistance.

La lumière du jour l’avait éblouie.

— C’est ce que nous verrons…, avait-elle murmuré pour elle-même.

Et dans un élan vif, s’était précipitée à toutes jambes dans le corridor.


Texte publié par Yukino Yuri, 28 octobre 2021 à 19h40
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