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Tome , Chapitre 1 « Sorg - Deuil » Tome , Chapitre 1

Lorsqu’Ana avait repris conscience, sa poitrine s’était comprimée à l’étouffer comme pour lui rappeler ce dont elle ne voulait point se souvenir.

L’air s’était coincé dans sa gorge, les larmes bousculées sur ses joues. Elle voulait hurler, mais sa voix cassée ne parvenait qu’à produire de ridicules râles affligés.

Linnea était morte, se répétait-elle en une lancinante psalmodie qui lui déchirait les entrailles et lui labourait le cœur.

Linnea était morte, et la vision de son amie lacérée par les pierres revenait la hanter, comme pour rendre le deuil plus ardu encore, nourrir sa rage malheureuse, son désespoir bestial.

Je ne pourrais plus lui parler, réalisait-elle sans pleinement y croire encore.

Je ne pourrais plus la voir, ni entendre son rire, ni me reposer sur elle, ni converser avec elle, ni lui demander conseil…

« Je ne t’abandonne pas, Ana. »

Pourtant, c’était tout comme, constatait-elle amèrement en se recroquevillant, les ongles plantés dans la chair de son crâne, le cœur en désordre, le corps secoué de spasmes douloureux. C’était tout comme !

Ses yeux s’étaient taris, l’abandonnant hagarde, hébétée à cette solitude nouvelle qu’elle découvrait et qui l’étranglait.

Las, son corps s’était détendu, revêtant l’aspect souple d’une chair preste de mourir mais à laquelle la vie ne parvenait à se défaire.

Graduellement, par paliers infimes, elle avait levé le front. Le Sauveur, sur sa croix, semblait avoir terriblement honte de ce qu’Il avait laissé faire sur terre. Incapable de supporter le regard orageux d’Ana.

Dans son cœur, une rancœur qui n’avait plus d’entrave. Ses jambes s’étaient dressées, la soulevant sur la couche sur laquelle l’on l’avait étendue et dont elle n’avait fait cas. De là, le Sauveur était presque ridicule, presque une misérable idole. Le feu qui la dévorait s’était emballé davantage. Elle voulait parler à ce Sauveur au Ciel tout en craignant d’entrouvrir les lèvres. Car elle savait que si une seule parole les traversait, elle ne pourrait plus que vomir son chagrin.

— Pourquoi ?

Et alors, elle n’avait pu s’arrêter :

— Pourquoi avez-vous laissé faire cela ? Pourquoi est-ce que vous avez laissé faire pareille injustice ? Pourquoi ne pas m’avoir empêchée de commettre ce sacrilège, plutôt que de punir une femme aussi vertueuse que Linnea ? « Œil pour œil », c’est cela ? « Tu paieras vie pour vie, dent pour dent, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure. », n’est-ce pas ? Il a fallu me faire payer ? Mais pourquoi elle ?! Pourquoi comme cela ?! Pourquoi pas moi à sa place ?! J’aurai voulu mourir avec elle plutôt que de la voir porter le poids de mon crime ! Prenez-moi à sa place ! Foudroyez-moi, envoyez-moi dans les limbes si vous le voulez ! Mais rendez-la-moi ! S’il-vous plaît…

Son poing, à chaque supplique, battait le bois de la croix devant laquelle elle était tombée à genoux.

— Ramène-la et prends-moi à sa place, bon sang ! C’est ton rôle, non, de faire des miracles ?! Alors fais-en un maintenant ! Allez, Dieu !

L’appel avait fait frémir les murs, éclatait du fin fond de son être ; et elle avait insolemment levé les yeux, les bras en croix comme pour défier ce maître céleste et en accepter le châtiment.

— Je suis là ! Prends-moi ! Remonte le temps, condamne-moi à sa place ! Prends-moi ! Laisse-moi mourir à sa place!

Sa voix s’était étranglée, brisée par une nouvelle lame de sanglots. Face au silence, au regard misérable du Sauveur supportant patiemment son supplice, aux images refaisant surface, au sourire de Linnea qui éclairait son esprit douloureusement, elle s’était laissé choir sur son séant, la main sur le front, inhalant péniblement.

— Cela ne sert à rien…, avait-elle fini par admettre, et ses pleurs avaient alors repris de plus belle.

— Ana ? avait appelé la voix de Moea.

Elle avait ouï le battant d’une porte s’ouvrir, des pas légers glisser sur le sol lustré jusqu’à elle, senti deux mains à la chaleur familière se poser sur les siennes, quelqu’un s’asseoir auprès d’elle sur la couche aux draps défaits. Puis deux bras rassurant l’avaient enveloppée, la gardaient serrée dans une étreinte réconfortante, la calmait, sinon lui permettait de reprendre infime possession de ses sens après avoir pleuré ce qui lui avait semblé être une éternité.

Elle avait alors réalisé qu’elle n’était plus enfermée entre les quatre murs insalubres de l’in-pace, qu’aucun fer n’entravait plus ses poignets. Il faisait bon. Dans la pièce flottait une odeur citronnée et sucrée.

— Où…où sommes-nous, Moea ?

— Dans la cellule réservée aux novices. Et avant qu’Ana puisse lui demander d’autres détails, elle avait ajouté : Simon et Marika. Lui, t’vois qui c’est mais pas elle n’est-c’pas ? C’la cardinale qu’a défendu…qui…

Elle s’était éclairci la gorge pour y faire glisser la boule qui y grossissait.

— C’sont eux, articulait-elle laborieusement, qui nous ont sorties d’la geôle où on était. Soit disant qu’l’pape a accepté d’nous transférer parc’qu’ton état était alarmant…Mais j’y crois pas.

— Tune penses pas que….Ca n’aurait aucun sens…

— Pas plus qu’une prêtresse qui s’jette d’vant une condamnée.

— Non Moea…N’en parle pas, s’il te plaît…

— Pardon…Bref, j’pense qu’ils tentent d’nous sauver la mise…J’sais pas pourquoi et ça m’travaille.

Pire, cela l’obsédait presque car elle n’y comprenait goutte.

Elle avait cru l’Église une unité compacte, un solide ensemble partageant une même pensée comme cela était parmi le bas-peuple où régnait cette solidarité qui faisait de l’ennemi d’un celui de tous. Comme elle imaginait cela, l’attitude de Simon, l’humanité de Marika lui semblaient anormaux, inspiraient davantage sa méfiance que son amitié.

Et si l’on tentait d’endormir ses soupçons pour mieux les piéger ? se répétait-elle en frissonnant d’horreur. Allait-on les berner pour mieux les exécuter froidement ?

Son cœur s’emballait à cette pensée, elle avait assuré sa poigne sur l’épaule d’Ana pour la défaire de l’emprise des spectres menaçants qui semblaient prestes de se jeter sur elles.

— Moea…dis…

— Quoi ?

— Est-ce vraiment arrivé ? Je ne sais plus…si j’ai fait un simple cauchemar ou…

— Ana…

Sa gorge s’était serrée. Oui, c’était arrivé. Mais elle avait peur de le confirmer à haute-voix. Comme si ce non-dit permettait un infime espoir.

Mais elle le savait, il n’y avait point de retour en arrière possible.

Linnea ne reviendrait point. Sa haine, toute dirigée vers le monde, alors redoublait à cette constatation. Elle voulait lui dire que cela irait, sans que ces mots ne puissent atteindre ses lèvres tant ils lui paraissaient vides de sens. Cela irait ? Et comment ?

Elle s’était seulement contentée de la serrer plus fort, comme si sa vie en dépendait, et ainsi étaient-elles restées un instant.

— Magdala…

La voix d’Ana l’avait arrachée à ses pensées, arrachée à ses souvenirs. Elle lui avait jeté un regard surpris, voulait l’interroger quand un nouveau coup de canon l’avait fait sursauter, se tourner vers le vitrail frissonnant.

— Qu’était-ce ?

Ana tremblait contre son sein. Elle s’en était débarrassée, agacée par cette crainte qu’elle ne partageait pas et qui irritait son excitation. S’était ruée au vitrail, pressant son visage contre le verre : des silhouettes imprécises se dessinaient dans la cour intérieure, une foule compacte l’occupait en brandissant haut ce qu’elle devinait comme des armes et des outils dont les lames brillaient sous le soleil.

— Ça y est, avait-elle murmuré d’une voix aux accents joyeux, ça commence.

— Quoi donc ? l’interrogeait Ana avec fébrilité.

Et comme Moea lui adressait une œillade grave par-dessus son épaule, elle s’était raidie, les yeux écarquillés d’angoisse.

— C’est la révolution.


Texte publié par Yukino Yuri, 12 octobre 2021 à 15h02
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