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Tome 4, Epilogue Tome 4, Epilogue

Troisième jour de Siptembera de l’an soixante-quatorze de l’ère de Paix

Magnus du quartier des taverniers

L’aurore était venue sans que Magnus n’ait eu le temps de voir la nuit.

D’ordinaire, à cette heure, il descendait au comptoir de son tavernier de père et y prenait un café fort pour le réveiller avant de courir au premier cours à l’université royale de droit.

Mais ce matin-là, pas de café, pas de cours. Il n’y avait point eu de coucher. Point de café, car tout comme lui, son tavernier de père était dans la rue.

Comme les autres de sa profession, comme les bouchers, les tisserands, les paysans, les artisans, les meuniers, jusqu’aux teinturiers, aux cartonniers, aux tailleurs, aux éleveurs de toutes les contrées. Tous, sans parler la même langue –sinon avec des accents qui rendaient parfois la compréhension ardue-, animés par un même sentiment de colère révoltée, un espoir qui s’était propagé aux confins du pays ; tous donc ! comme une vague joyeuse, se muait jusqu’à l’arsenal royal.

Magnus, entouré de ses fidèles compagnons des premières heures, ceux qui avaient encouragé ses projets, menait le corps de la révolte. Le cœur battant, l’esprit en feu, la chair frissonnante, les documents écrits de sa main pour son peuple bien rangés dans la poche de son veston d’occasions, il souriait aux premières lueurs de ce jour qui marquait un tournant dans l’histoire du pays.

Cela aurait pu ressembler à un pèlerinage, les armes, la rageuse euphorie en moins.

Sur leur passage, bourgeois et haut-nés clôturaient portes et volets, mandaient valets et gardes royaux pour assurer leur protection. Mais ce cortège d’ordinaires, à cet instant, de la noblesse n’avait cure.

À la dixième heure, l’arsenal était défait de ses canons, ses munitions et son stock de poudre, abandonné aux mains des révoltés par une garde dépassée par pareil soulèvement. La demi-heure suivante, le flot humain entamait sa montée, tirant les canons, brandissant les armes nouvellement acquises tout comme celles de fortune qui étaient autrefois des outils de chaque jour –houe, faux, fourche, jusqu’aux simples lames de cuisine-, chantant à plein cœur des airs qui gonflaient le sein de courage et rassemblaient les âmes.

La lointaine Maison-Mère, qui semblait de jour comme de nuit faire planer sur la cité ses yeux inquisiteurs, s’approchait d’eux à mesure qu’ils allaient à sa rencontre. Son ombre, sur la route précisément pavée, s’étirait à mesure que se levait le soleil au ponant, s’étendait sur les hommes, les femmes qui faisaient corps contre elle et la piétinaient, cette ombre menaçante, forts de cette union qui les rendaient puissants.

À mesure qu’ils approchaient de l’imposante cathédrale, son clocher haut, sa flèche emmêlant les nuages, les chants grossissaient, enflaient en cris jetés à pleins poumons contre les vitraux, la pierre vieillie, les ogives, les arches, les cloîtres ; tout ce qui était d’Église afin de la faire trembler.

Aux fenêtres, des visages déjà apparaissaient puis se retiraient prestement. Une odeur âcre de chair brûlée montait de l’arrière du bâtiment, d’une cour qui se dérobait à leurs regards, étourdissait, étouffait. Le portail, s’élançant vers les cieux de ses arabesques en fer frappées de la croix couronnée, était clos comme d’ordinaire.

Seulement, ce n’était point jour ordinaire.

Les premières mains s’y étaient alors agrippées, le secouant vigoureusement pour le faire céder. Mais à l’image du clergé qu’il protégeait, il ne cédait point. Demeurait droit, digne, incassable. Alors la colère sourde, comme face à un visage impassible à laquelle elle se heurterait, redoublait. L’on avait empoigné le bélier avec lequel l’on avait forcé l’entrée de l’arsenal, pour l’enfoncer violemment dans les panneaux qui, à chaque coup, gémissaient, grinçaient, comme endoloris par ces frappes régulières. Il avait soudain basculé, épuisé par l’assaut, comme une carte sous le vent, plié en son centre, pour s’étendre dans un éclat terrible.

Silence.

Puis les vivats, la perverse joie que cette chute leur inspirait. La terre sous leurs pieds avait frémi. Le second panneau avait chu pareillement, quoiqu’avec davantage de facilité.

Puis s’était mise à sonner la cloche qui ne sonnait jamais et appelait à l’aide tandis que la rosace qui ornait la façade de la Maison-Mère explosait en mille morceaux sous un premier tir de canon.

— À la garde ! s’égosillait quelqu’un depuis l’œil crevé de la cure.

Magnus, bombant fièrement le torse, arquebuse en main, auréolé de cette gloire prématurée que lui conférait son statut de meneur, avait posé le pied dans la cour.

— Voici le temps venu ! clamait-il puissamment tandis que le tiers-état se pressait à sa suite.

Et ces simples mots, comme une prière, glissaient de lèvres en lèvres de la tête au bout de cette file populaire qui s’épanouissaient dans cette cour qui leur était autrefois interdite.


Texte publié par Yukino Yuri, 28 septembre 2021 à 08h58
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