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Tome 4, Chapitre 38 « I skuggan av träden - A l'ombre des arbres » Tome 4, Chapitre 38

Elle avait manqué de choir, emportée dans son élan. S’était retrouvée à genoux, les mains enfoncées dans la terre humide. Ne restait que le billot ensanglanté, les pierres abandonnées dans la bouche funeste dans laquelle les gerbes de sang dessinaient des arabesques étranges et maladroites.

— Pourquoi tu m’as empêchée de la protéger ? avait-elle demandé d’une voix grave de rancœur.

— Ai-je besoin de répondre alors que c’est l’évidence même ?

— Oui Simon. Oui, il faut que tu me répondes, parce que ton évidence me répugne ! Je voulais empêcher cette horreur ! Tu voulais me protéger ?! De quoi ?! De cette violence ? Pourquoi moi et pas elle, en ce cas, puisque tu considères que cette exécution est une farce sanguinaire ?! Pourquoi t’être opposé à ma volonté ?! Réponds-moi, Simon ! Tu es d’accord avec cela ? C’est cela, la Sainte Église de Lathium ? Notre Église ?! Ce sont eux, les justes ? Eux ?! Réponds, bon sang ! Tu dois savoir, non ?!

— Veux-tu l’enterrer ?

— Quoi ?!

— Veux-tu l’enterrer ? avait-il articulé, sans faire cas de ce flot de mots furieux, tout en se dirigeant d’un pas égal vers les bûchers.

— C’est ta seule réponse ?

En s’appuyant sur lui –car elle était prise de vertiges-, elle boitillait à ses côtés.

— Oui.

— Simon !

— Marika. Et comme sa voix était inhabituellement sévère, elle s’était tue dans l’instant : Assez.

Ils avançaient dans un silence religieux vers la milice, serrés l’un contre l’autre. D’aucun aurait réprouvé cette proximité. Mais personne, pour ceux qui en étaient témoins, n’y trouvaient à redire ; car il n’y avait aucune ambiguïté entre eux, et il n’y en avait jamais eu.

Arrivés au pied du bûcher, il avait obtenu, avec l’aide de quelques pièces glissées sous cape, de récupérer le corps de Linnea.

Enveloppé dans un linceul de fortune, Simon et Marika l’avaient emporté. Sans savoir où ils allaient, elle suivait docilement son aîné à travers le bois sur lequel ouvrait le portillon arrière, soulevant à pleine force le suaire tiède.

— Ce ne sont pas eux, les justes, avait-il finalement murmuré en s’arrêtant, posant soigneusement le cercueil.

Il n’avait rien dit de plus, creusant la terre qu’il avait déjà évidée. La fosse faisait taille humaine, était profonde d’une bonne longueur de bras. Sur son visage tanné vieilli par les ans, une gravité qu’elle ne lui connaissait pas. Celle de rigueur en pareille situation ? Elle n’osait lui demander.

Ils avaient descendu le corps en silence, refermé le caveau. S’étaient assis face au tas de terre. Sans se signer, ni réciter une prière, ils demeuraient là dans un silence clos.

— Je t’ai causé du souci, j’en suis contrite.

Simon avait seulement posé une main miséricordieuse sur sa tête.

— Elle avait l’air d’être fort respectable.

Était tout ce que Marika avait pu prononcer. Sa colère, comme une boule dans sa gorge la restreignait.

— J’aimerai au moins mettre des fleurs sur sa tombe…

— Ça attirerait trop l’attention.

— Je le sais bien.

Le tas de terre était seulement négligemment recouvert de branchages. Pas de croix, pas de fleurs comme dans le cimetière toujours grandissant de la Maison-Mère.

Marika avait plongé son front blessé dans ses bras. Le sang qui en coulait imbibait son aube, y formant des fleurs écarlates.

Doucement, la voix profonde de Simon était parvenue jusqu’à elle tandis qu’il entonnait lentement le psaume réservé aux défunts et qui en appelait à la miséricorde du Ciel, à l’espoir d’une vie nouvelle.

À la strophe « Si j’ai été persécuté, délaissé ou honni par mon prochain, permets que j’entre dans Ta maison sans ressentiment pour lui. », elle avait lié sa voix à la sienne, assurant les aigus dans une unité que les années de chants liturgiques rendaient satisfaisante, quoiqu’un peu fébrile. Elle sonnait différemment que lors des enterrements, car la cathédrale avait une bien meilleure acoustique que les bois.

Une odeur de chair brûlée leur parvenait. Puis le silence, tandis qu’ils plongeaient tous deux dans un recueillement de mise et dont ils avaient l’habitude.

— Tu sais…, avait-il finalement soupiré tout en se signant pour la première fois, j’ai regretté mon statut de religieux. À cet instant, j’aurai voulu n’être que moi, me dresser contre cette infamie, cette institution cruelle qui condamne froidement comme les bien-pensants la femme adultère des Textes. J’ai revêtu la robe noire du Sauveur pour lui consacrer ma vie, et voici qu’elle est devenue ma croix. J’ai renoncé à tout pour vivre selon Sa volonté, et voilà que l’aube de prêtre me retire le droit de pardonner et d’aider ceux qui pèchent, alors que c’est précisément ce que le Sauveur a ordonné. C’est absurde !

— Je l’avais remarqué il y a déjà longtemps…

Et comme Simon lui jetait une œillade circonspecte, Marika avait seulement murmuré, le cœur serré :

— L’on voit plus facilement les flétrissures de l’Église sur du blanc que sur du noir.

— Ce n’est pas tant de ne pas voir, je ne suis pas naïf, grognait Simon que la puanteur environnante rendait irritable. Seulement la lassitude de l’âge qui me retire cet assentiment qui tantôt me portait.

Assentiment qui l’avait agrippé si fort qu’il n’avait pu défendre la seule personne qu’il avait aimé. Erin. La mère de Marika.

Cette dernière avait quitté son état prostré, glissé sa main dans la sienne. Il l’avait serrée en retour. Elle était devenue grande, avait-il remarqué. Comme c’était étrange pour lui, qui l’avait tenue dans ses bras au commencement de sa vie.

— Je suis bien aise de ne point t’avoir conditionnée à cet avilissement volontaire. Même si tu me causes bien du souci.

— Parait que je suis comme ma mère, avait ri Marika en se redressant.

— Pire qu’elle.

Il avait eu ce sourire triste, cette mélancolie douce qui apparaissait quand le spectre d’Erin se glissait dans la conversation.

Elle avait serré son bras, posé sa tête contre son épaule. Elle savait quels tendres sentiments il avait voués à sa défunte mère, quelle admiration les avait liés et quelle peine demeurait en son cœur quant à son absence.

Elle lui en était plus reconnaissante alors, car elle imaginait à quel point il avait dû être ardu pour lui de l’élever des années durant, elle qui était comme un rappel de son amour contrarié.

Elle avait souri pour elle-même : il n’avait pourtant jamais dit du mal de son père.

Qui aurait pu en faire autant pour son rival ?


Texte publié par Yukino Yuri, 14 septembre 2021 à 19h37
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