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Tome 4, Chapitre 36 « Avrättning - Exécution » Tome 4, Chapitre 36

La première pierre l’avait atteinte à la tempe, rebondissant douloureusement contre sa peau.

Elle avait sursauté, davantage de surprise que de douleur, s’était tournée lentement vers le jeune clerc qui venait d’ouvrir le bal. Ce dernier, l’air orgueilleux, la fixait d’un œil empli de fureur, guère impressionné par le regard dur que lui lançait la condamnée.

Puis le regard s’était adouci.

Il n’y peut rien, ce sont les ordres, se prêchait-elle.

Mais seule une colère sourde, plutôt que le pardon, grandissait à mesure que d’autres, enhardis par le geste de leur cadet, lançait leur propre pierre.

Linnea alors, comprenant qu’il n’y avait plus rien à espérer, s’était machinalement recroquevillée contre le billot, les bras enroulés autour de sa tête. Les roches s’enfonçaient dans sa chair, l’entaillaient, pleuvaient sur elle comme une pluie apocalyptique.

Un roc, plus massif que les autres, avait atteint son épaule, la brisant en un craquement sonore qui l’avait fait hurler. Une douleur insoutenable avait irradié son bras, suivie de tant d’autres qui l’avaient mise à terre. Autour d’elle enflaient les rires, les cris enragés, les psalmodies dans un mélange assourdissant, un bourdonnement terrible. L’air peinait à atteindre ses poumons. Elle se sentait suffoquer, partir sans que son âme ne se décide à relâcher son emprise sur son corps. Un projectile avait ouvert son front, un second enfoncé sa mâchoire. Un jet de sang avait jailli de ses lèvres elle avait renâclé et craché bruyamment tandis que les pierres semblaient devenir plus lourdes encore.

— Assez !

Au cœur du brouhaha, il lui semblait ouïr une voix plaidant miséricorde à son endroit. Puis il y avait eu un silence étrange, presque sourd. Des chuchotis à peine perceptibles dans cette glaçante atmosphère tandis qu’elle percevait, à travers l’odeur de son propre sang, celle plus douce du tilleul. Une dernière pierre avait sifflé dans l’air sans l’atteindre.

De son seul œil qui voyait encore clair, elle avait osé une œillade vers la silhouette –celle qu’elle croyait être céleste, d’un ange venu à son secours- qui se tenait devant-elle. Du sang coulait de sa main, que la pierre avait entaillée.

Son souffle l’avait abandonnée.

— Vous ? avait-elle à peine murmuré d’une voix trahissant sa stupeur.

Et elle s’était laissée retomber à terre, abandonnée par ses forces, incapable de mander à son corps usé plus d’efforts. Seuls lui parvenaient sa respiration rauque, le gargouillis du sang qui emplissait sa gorge.

Idiote.

Les yeux des clercs la fixaient avec grande stupeur. Elle sentait dans son dos Erling, les inquisiteurs, les évêques et les cardinaux –car l’on avait rassemblé tout le monde- s’agiter, leurs regards lui brûler la nuque. Elle avait dégluti. Inspiré longuement. Lancé au jeune ecclésiastique qui l’avait blessée de son projectile un regard sévère pour le contraindre à s’abstenir de répéter cette erreur.

Idiote.

Sa main la piquait, sa tête était en feu. Son esprit réfléchissait plus rapidement que d’ordinaire sans vraiment parvenir à raisonner correctement, à évaluer la gravité de sa position, à contenir cette bravoure soudaine, cette indignation qui la poussaient hors de ses limites, la transcendaient dangereusement.

Idiote.

Qu’ils avaient été beaux, ses grands discours sur la prudence, sur la retenue, elle qui à présent se dressait ouvertement contre son état ! Elle ne s’y était point tenue longtemps, sinon guère assez depuis le début de toute cette affaire. Mais il y avait ce elle ne savait quoi, cette compassion que les années de religieuse retenue avaient muselée, la laissant seulement s’exprimer dans le cadre de ses devoirs les plus essentiels. Cet étrange élan sororal qui la poussait à protéger sa sœur, à se dresser contre cette perverse cruauté qui lui faisait honte.

Idiote !

— Mère Marika, grondait Erling d’une voix aux accents railleurs, faut-il que vous entraviez sans cesse les affaires de notre Église ?!

Un frisson l’avait glacée, la faisant se raidir. Elle allait devoir lui faire face. Elle ne pouvait point baisser le front, s’effacer humblement, se confondre en mea culpa et se joindre au massacre.

Elle avait avalé une large gorgée d’air, gonflant la poitrine.

« Le Très-Haut est mon berger », résonnait en elle le psaume alors qu’elle faisait volte-face, montrant à la haute hiérarchie un visage qu’elle voulait d’une sereine gravité, d’un calme marmoréen pour mieux dissimuler la fièvre qui engourdissait son esprit et dévorait son sein.

« À ses côtés, rien ne saurait m’effrayer. »

Les ecclésiastiques murmuraient, désapprouvaient à voix basses, s’étonnaient, se taisaient, avides de plus, curieux de cette nouveauté étrange. Lorsque le visage lunaire de Marika s’était tourné vers eux, il y avait eu ce silence presque contenu, plus d’indignation que de respect ; ces regards fixés sur elle, gris de morosité, sombres de cette admonestation qu’ils ne pouvaient faire éclater librement. Ce soulagement qui se lisait sur le visage de ceux qui n’approuvaient point mais n’avaient le pouvoir de se dresser contre celle à laquelle ils avaient prêté allégeance. Face au visage blanc de peur que seul le rouge des lèvres rendait vivant, plusieurs réactions, plusieurs sentiments.

Cette même angoisse cependant, que de furtives œillades vers Erling trahissaient.

Seul Abel de Vaastiriäs, qui se tenait en retrait, semblait curieux. Se réjouissait, non point de cet acte de rébellion, mais seulement d’avoir l’occasion de constater que celle qu’il respectait réellement –autant qu’il le lui était possible, c’est-à-dire bien peu- gagnait plus encore sa calculatrice sympathie. Que va-t-elle faire ? se questionnait-il avec une liesse malsaine que seuls ceux auxquels la situation n’échappe jamais peuvent ressentir. Jusqu’où ira-t-elle ?

— Marika, poussez-vous.

— Pardonnez mon impudence, Votre Sainteté, mais je ne puis.

Erling avait imperceptiblement cillé, ulcéré par cette désobéissance à laquelle il n’avait point l’habitude. Contenu un geste d’impatience qui aurait trahi son ressentiment –pourtant, tous le devinait déjà- en ordonnant d’une voix de stentor à son sujet de se retirer. Mais celui-ci avait une nouvelle fois refusé, décuplant sa fureur.

Sale gamine ! grinçait-il intérieurement tandis qu’une violente envie de la réduire à rien le prenait tout entier. Maudite qu’il avait eu la bonté d’épargner tantôt et qui lui rendait ainsi sa mansuétude !

« Elle sera la cause de la chute de notre Sainte Église. », résonnait cette sombre prophétie qui le hantait.

Il avait jeté vers la vieille prêtresse qui avait eu ce sombre présage une œillade furtive : elle était là, voûtée sur sa canne, méprisant celle qui allait contre la volonté du Ciel.

Sale gamine qu’il aurait dû tuer quand il en avait l’occasion !

— Votre Sainteté.

Les chuchotis s’étaient tus.

— S’il vous plaît, permettez-moi d’écourter cette cruelle condamnation.

Puis avaient repris plus fort qu’alors.

— J’en appelle à votre compassion, Votre Sainteté. Il n’y a point utilité à faire montre de pareille cruauté envers notre prochain, même pour faire exemple ! Nous vous sommes acquis corps et âme…Cette horreur n’a point raison d’être.

Elle avait constaté le sourire d’Abel, le regard terrifié de Simon. Les rumeurs grossissaient, elle y avait deviné quelques murmures approbateurs. Ce seul soutien l’avait rassérénée un instant. Dans son dos, elle sentait Linnea se mouvoir laborieusement, faire peser sur sa nuque un regard qu’elle imaginait soit surpris, soit réprobateur.

— Vous voulez épargner cette pècheresse ?

— Si fait.

— Votre Sainteté, permettez-moi de m’y opposer ! avait laissé entendre Abel en s’avançant pour s’incliner devant le pontife. Cette femme ne mérite point de grâce, et ce que j’ai entendu d’elle me pousse à détourner d’elle ma propre mansuétude.

Et comme il avait toute sympathie d’Erling, il osait davantage, discourait sur l’équité de pareille demande.

— Cette pécheresse mérite son châtiment comme l’enfant désobéissant le bâton qui le ramène dans le droit chemin. Lui retirer cela serait comme accepter son péché et la condamner aux flammes de l’Enfer.

— N’est-ce point assez ?!

— Non.

Marika s’était sentie dépossédée de sa soudaine force, écœurée par cette sècheresse de cœur avec laquelle elle évoluait usuellement et qui l’effarait à présent.

Ses pieds s’étaient mû lentement, ses genoux fléchis comme si elle voulait se prosterner. Fallait-il qu’elle s’humilie plus, qu’elle s’agenouille, qu’elle implore encore ? Un sourire narquois avait déformé ses lèvres. Non, c’était inutile. Elle en était intimement convaincue, et le regrettait. Car si la cause en valait le prosternement, elle n’avait point assez d’orgueil pour ne pas poser front contre terre.

Las, cela ne servirait à rien.

Car Abel l’avait trahie.

Car Erling n’avait point assez d’estime pour elle.

Car face à l’Église, que pouvait-elle faire seule ?

Son impuissance l’ulcérait.

— Pouvons-nous continuer, Votre Sainteté ?

Et sans attendre son accord, Abel avait lancé une pierre.

— Si elle ne veut point se retirer d’elle-même, nous saurons bien l’y contraindre. Si non, eh bien ! Nous couperons deux branches pourries d’un même coup de cisaille !

Si elle mourrait, sa parenté avec Linnea mourrait avec elle, se réjouissait-il en secret.


Texte publié par Yukino Yuri, 3 septembre 2021 à 09h48
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