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Tome 4, Chapitre 34 « Tystnäd - Silence » Tome 4, Chapitre 34

La grille se refermait dans un grincement plaintif. Puis le silence.

Marika, dont l’esprit était en tempête, était demeurée sur le pas de la cellule, fixant sans grand intérêt la serrure dans laquelle elle laissait distraitement la clé.

— Eh bien, cardinale Marika ! Quelle agréable surprise que de vous rencontrer en ces lieux !

Une main affirmée s’était abattue contre les barreaux juste au-dessus de son épaule pour l’obliger à se retourner, ce qu’elle avait fait sans hâte aucune, affrontant sans sourciller Abel de Vaastiriäs. Par-delà lui, elle avait remarqué d’autres soldats qui ramenaient en sa geôle une énième victime de la question et qui râlait pitoyablement.

Elle avait détourné le regard, écœurée par le spectacle pour darder sur le grand inquisiteur un égard sévère.

— Est-ce vraiment une surprise ?

— Sous-entendez-vous que je me suis arrangé pour vous rencontrer ? s’amusait Abel en la relâchant pour s’incliner devant-elle.

— C’est cela.

— Certes un peu. Mais n’oubliez pas que les geôles sont mes seconds quartiers…

— Vous voulez savoir ce que votre sœur a bien pu me confesser, n’est-ce pas ?

Abel s’était raidi. Puis l’ayant toisée d’un regard glaçant, avait seulement rappelé qu’ils avaient un marché.

Et à Marika d’acquiescer, dévoilant qu’elle n’avait point fait confession de quoi qui ait pu le mettre en mauvaise posture.

Abel avait un infime instant laissé transparaitre son soulagement puis s’était repris aussitôt.

— Ma sœur, dites-vous ?

— Pas de fable avec moi. J’ai vu son nom et le vôtre conjointement sur les documents que nous avons brûlés.

Le coin de sa bouche s’était crispé à ce rappel.

Il avait trouvé Marika en pleine nuit tandis qu’il jetait au feu les dits documents, ceux-là même qu’il avait falsifiés, et elle l’y avait aidé en échange de plusieurs demandes. L’une était de confesser cette femme qui s’était admirablement défendue lors de son procès. L’autre…

— Concernant son exécution, s’était soudain exclamé Abel comme s’il se souvenait soudain de ce sujet, je regrette mais je ne respecterai point mon engagement.

— Comment ?!

— Eh bien, ma parole a été oubliée par le vœu d’obéissance que j’ai formulé à Sa Sainteté. Il a exigé une mise à mort exemplaire, et il l’aura…

— Foutaises que cela ! Dans un élan d’humeur, Marika s’était jetée sur son vis-à-vis, saisi le col de son aube pour le secouer furieusement : Vous m’avez dupée ! Sa Sainteté n’a cure des exécutions, pourvu qu’elles soient faites quand lui le désire ! Mais vous… Vous ! Vous avez bien des raisons de l'exécuter aussi terriblement! Vous êtes bien assez sadique pour cela!

Abel avait eu un sourire narquois à son intention, ses iris verts brillants d’une moqueuse satisfaction. Marika s’était contenue, quoique toute prête à le rouer de coups tant elle était submergée de rancœurs, dardant sur lui un regard brûlant.

— Peut-être bien…, avait-il ri sans honte en se libérant vivement d’elle. Ne faites point pareille face, cardinale Marika. Il faut bien qu’emploi soit fait et que branche pourrie soit coupée comme il se doit. De plus…qu’avez-vous cure du devenir de cette femme ? Aurait-elle gagné votre sympathie si facilement ?

Marika ne l’écoutait déjà plus. La gorge nouée par la colère, elle l’avait dépassé sans plus de révérence, ses jambes courant plus que marchant. Elle ne voyait plus, n’entendait plus. Seule l’obsédait l’urgence d’arrêter l’exécution atroce.

Moea s’était assise lourdement sur sa paillasse.

Les dix coups sonnaient.

Elle s’était recroquevillée, les mains sur les oreilles pour ne point les entendre.

Puis elle avait laissé sa peine éclater, poussé des cris désespérés.

Ana, qui ne savait rien du tragique de la situation, était restée engourdie un instant, ses yeux braqués sur son aînée. Puis ayant tendu la main, elle l’avait posée sur le bras tremblant de Moea, l’interrogeant d’une voix blanche. Avait poussé une exclamation en constatant son lobe blessé, voulu y appliquer une compresse –car Simon leur en avait laissé une modeste réserve. Mais la danseuse l’en empêchait, sa poitrine transpercée de sanglots. Ana alors était seulement restée coite, caressant son bras pour la réconforter, attendant qu’elle retrouve suffisamment d’esprit pour parler.

— Ana… Comment j’peux t’dire ça…, avait-elle bredouillé entre deux reniflements.

Et attirant Ana contre elle, elle avait inspiré longuement, serré les dents, tentait de repousser au loin la peine qui lui crevait le cœur. Sur ses paupières closes, le sourire aimable de Linnea n’avait de cesse de ranimer cette terrible douleur qui pénétrait chaque parcelle de son être, et se serrait Ana plus encore, portant peu d’attention à ses questions et sa panique qui grandissait sans cesse, comme pour la chasser.

— Ana chérie, comment t’dire…T’sais, tout à l’heure… J’ai vu Linnea…

— Comment va-t-elle ?! Comment était-elle ? Comment as-tu pu la voir ?! Je veux la voir! Je veux la voir, entends-tu?!

— Ana, s’te plaît… Laisse-moi parler.

Et s’étant éloignée, Moea lui avait laissé voir son visage fané par les larmes. Son sourire grimaçant avait fait trembler Ana tandis que sa réflexion fournissait réponses à ses questions.

— Écoute…Linnea m’a transmis quelques messages pour toi…Elle…Elle pourra pas t’les dire elle-même…

— Non ! Non ! Non, tu mens !

— Ana…

— C’est pas vrai ! C’est une farce ignoble, Moea ! Quelle horreur de me faire cela ! N’as-tu donc aucune pitié, aucune humanité pour me faire tant de mal ?!

— Ana.

— Tu mens !

Ana rouait ses cuisses de coups à chaque cri, toujours plus fort. Moea, la considérant recroquevillée contre elle, subissait les assauts en silence, gardait ses propres douleurs pour elle.

« Dites-lui pour moi. »

Elle avait pris une lente inspiration, calmé ses sanglots. Puis d’une voix tremblante, s’était fait l’écho de la voix qui résonnait dans sa tête. Et à mesure qu’elle prononçait ces mots, les poings d’Ana s’amollissaient pour demeurer finalement inertes sur sa chair.

« Ce n’est pas de sa faute. »

Puis enfin, Ana s’était mise à sangloter silencieusement, prenant pleine mesure de la situation et des derniers mots de son professeur. Le visage enfoui dans le giron de son aînée, elle laissait ruisseler ses larmes comme autant d’amertume, autant de culpabilité, autant de chagrin de ne pas avoir pu faire ses adieux à celle qui lui avait tant apporté.

« Même si je pars, je ne l’abandonne point. »

Moea passait ses doigts dans ses cheveux, couvrait sa tête de caresses, gardait ferme sa voix, les yeux clos, récitant religieusement, craignant d’omettre ne serait-ce qu’un seul mot. Puis il y avait eu un long instant de silence, à peine brisé par les pleurs étouffés d’Ana. Moea avait passé sa main sur ses yeux, dissimulant ses larmes, les dents plantées dans sa lèvre.

Chacune à sa douleur, elles refusaient de défaire le calme qui enveloppait le matin, refusaient de se regarder porter précocement le deuil, car alors celui-ci revêtirait une dimension réelle qui les effrayait toutes deux. Et soudain, comme les campagnes chantaient, insensibles à leur affliction, comme les rappelant à cette réalité qu’elles avaient omise, Ana avait poussé un cri pitoyable, presque une plainte, avant de se redresser vélocement, ses joues ruisselantes de larmes, sa bouche grimaçante de laquelle enflaient des sanglots de plus en plus déchirants. Son cœur lui faisait mal, comme prêt à se déchirer. Ses cris enflaient, l’assourdissaient. Sa douleur semblait lui déchiqueter la peau et la réduire à rien. Et si Moea ne l’avait pas serrée contre elle, si elle ne l’avait point accompagnée dans sa peine tout en tentant de la dompter, sans doute se serait-elle détruite de ses ongles pour oublier sa douleur.

— Ana…Ana, ça ira…ça ira…

Mais Moea, à peine parlait-elle que les sanglots la prenaient plus fort qu’alors ; aussi bredouillait-elle plus qu’elle ne parlait véritablement. Puis ses mots mourraient en elle, et seules demeuraient ses plaintes.

La rumeur qui enflait au-dehors, les huées et les quolibets qui étaient lancés à grands cris, seuls ceci avaient réussi à les arracher à leur torpeur, les faisant se hisser difficilement jusqu’au soupirail de leur cellule.


Texte publié par Yukino Yuri, 26 août 2021 à 12h10
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