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Tome 4, Chapitre 33 « Tobak - Tabac » Tome 4, Chapitre 33

— Une dernière chose, Mère Marika ?

— Dites toujours ?

— Fumez-vous ?

— Oui.

— La pipe ?

— Oui. J’ai tantôt eu le loisir d’essayer le narguilé, offert par un ambassadeur d’un pays du golfe à Sa Sainteté, mais ce n’était pas à mon goût.

— Jamais essayé ! Bref, si je vous demandais cela, c’est que j’aimerai fumer une dernière fois.

— Tabac fleuri ou d’herbes ?

— D’herbes.

— Voilà qui est heureux, je ne fume guère que cela. Me tiendrez-vous rancune si nous partageons ?

— Point.

Marika s’était assise aux côtés de Linnea, adossée au même mur, observait le même autre mur gris et lugubre, sentait son aube s’imprégner de l’eau qui suintait, la mort lui saisir la peau.

Elle avait tendu sa pipe à Linnea, frotter une allumette puis fait gonfler le tabac. Linnea avait à petites bouffées tirer la fumée lentement, savourant ces saveurs qu’elle ne connaîtrait plus, qui l’apaisait et était aussi profitable à son âme que sa foi, du moins était-ce ainsi avant puisqu’à présent, plongée dans les ténèbres, elle ne lui était plus d’aucun réconfort.

Une fois délectée à loisir, elle défaisait de ses lèvres le bec de bruyère pour le tendre à Marika, qui alors tirait avec autant d’entrain qu’elle. Les volutes bleutées, de leurs deux bouches, coulaient, ondulaient dans l’air. De temps à autres, elles formaient des ronds, des arabesques élégantes. Dans une étroite et étrange communion, l’une inspirait quand l’autre expirait sans qu’aucune n’ait décidé de s’accorder. L’odeur du thym se mêlait à celles, plus entêtantes, du réglisse, de l’anis et du romarin.

L’on ne sentait plus la mort.

Elle se tenait loin, comme rebuté par cet effluve. Ce parfum de l’été fané.

— Dites, qu’arrivera-t-il au rite de passage ?

— Las, je présume qu’il sera supprimé.

— Quelle misère…

Car cela l’était, pour sûr. L’on allait défaire sans mal ce que d’autres avaient mis des années à mettre en place. Les prêtresses alors deviendraient des chimères d’un passé que l’on dirait formidable et que l’on regretterait. Les femmes aspirant à entrer en religion seraient alors forcées à prendre le voile et annihiler leur éducation au bénéfice d’une communauté monacale tournée vers le Ciel sans autre réflexion, autre élévation que la Règle. Elles disparaitraient du paysage clérical, elles qui avaient tant lutté pour y faire percer la blancheur de leur aube.

Linnea s’en horrifiait. Elle qui n’avait connu que ce monde d’équité qui lui avait été si profitable se retrouvait démunie face à cet avenir.

— Et celles qui sont déjà prêtresses ? Celles qui sont plus jeunes que nous, celles qui viennent d’entrer au séminaire ?

— Je ne sais. Nous n’avons guère tenu conseil à ce sujet. Seule la rumeur de la disparition future des prêtresses me fait raisonner en ce sens, et je sais que Sa Sainteté serait on ne peut plus satisfait de cela.

Elle avait tiré une nouvelle fois sur sa pipe, sourcils froncés.

Ah ça, il en serait satisfait ! enrageait-elle. Cela n’avait jamais été secret, qu’il exécrait le clergé mixte et aspirait au retour d’un clergé exclusivement masculin. Si elle était cardinale, ce n’était que parce que l’on l’avait nommée par voix et qu’il ne pouvait s’y opposer. Sinon, elle n’aurait été cantonnée qu’à de petites places.

À cette seule idée, elle bouillonnait.

C’était si peu juste ! Pourquoi était-ce si compliqué dans ce monde qui instituait la tolérance et l’amour du prochain d’être, simplement d’être ?! Car ce n’était point être femme qui était en soi ardu, les hommes également avaient leur lot de difficultés. Seulement, eux avaient la chance d’être plus solides, non pas par nature comme le disaient les serpents mais parce que les us des temps anciens qui forgeaient la société les soutenaient fort.

— Sans doute garderons-nous celles en poste, mais point les séminaristes.

— Très-Haut, quel gâchis…

— N’est-ce point ?

Une sororité nouvelle naissait entre elles. Non point qu’elles se soient estimées pour quelques qualités que ce soit –quoique Linnea ait remarqué l’intégrité de Marika ; et Marika la force de caractère de Linnea. Mais ce sentiment amer qu’elles partageaient créait entre elles un lien ténu.

— Ne pourriez-vous point y changer quelque chose ?

À côté d’elle, Marika avait recraché bruyamment la fumée qu’elle inhalait.

— Comment ? Je ne le pourrais point seule, qu’importe ce que vous imaginez quant à mon pouvoir politique.

— Peut-être n’êtes-vous point la seule à répugner ce projet ?

— Je n’en sais rien.

— Eh bien, peut-être faut-il que vous fassiez le premier pas ? avait soupiré Linnea tandis qu’elle portait la pipe à ses lèvres. Il en va de votre devoir. Vous êtes cardinale, vous êtes une femme…Vous devez faire quelque chose.

— Qu’avez-vous tous avec cela…. ?

— Je vous en prie. Ne nous laissez pas devenir de simples souvenirs.

Marika sentait sa mâchoire se crisper sur le bec. Elle avait cessé de respirer, laissant les braises tomber, le fourneau s’éteindre.

— Non, pas moi, avait-elle décrété en se levant vivement, comme prête à s’enfuir.

— Pourquoi pas ?!

— Parce que je ne suis guère la mieux placée pour cela.

— Vous êtes cardinale ! Très-Haut, qui est mieux placée que vous ?!

— Je le suis par je ne sais quel miracle !

— Peut-être est-il temps pour vous d’en faire un, de miracle !

— Je ne suis pas la Vierge Mariam !

— Ah quel dommage, quand l’on se nomme Marika !

Linnea avait gratté une nouvelle allumette, la portant à bout de bras entre elle et son interlocutrice qu’elle fixait ardemment à travers la flamme.

— Un miracle…Cela doit être aussi simple que d’allumer une allumette, si l’on s’en donne la peine.

Puis sans rien ajouter, elle avait d’une impulsion envoyée l’allumette à terre. La flammèche s’y était éteinte.

— Voyez où cela vous a menée, de forcer le miracle, avait amèrement constaté la cardinale en écrasant la bluette. Si je suivais votre exemple, l’on m’exécuterait sur le champ.

— Balivernes.

— Si vous voulez.

Elle avait tapé contre le dos de sa main le fourneau de sa pipe, laissait tomber à terre les cendres grises.

— Cependant, à quoi servirai-je morte ?

Linnea, toute preste à lui asséner une acerbe pique, s’était mordue la langue.

Sa violence était soudain réduite à rien face à cette observation. D’un geste vif, elle avait arraché la pipe des doigts de la cardinale, l’allumant pour tirer une bouffée salvatrice. Rien ne servait de se déchirer à présent : elle n’avait qu’à apprécier ce dernier petit plaisir.

Ne pouvait-elle rien faire de mieux que cela, de surcroît ? Y avait-il mieux à faire ?

Certes non.

— En effet…, avait-elle murmuré avant de souffler lentement la fumée qui nimbait sa gorge. Eh bien, vivez ! Voyez les prêtresses disparaître petit à petit, si c’est ainsi que cela doit être.

Elle avait tiré une nouvelle fois, jetant à Marika une œillade mauvaise.

— Mais j’ose espérer, Mère Marika, que vous vous en repentirez amèrement au jour de votre mort. Que cette lâcheté dont vous semblez vous repaitre vous apparaitra aussi monstrueuse qu’elle m’apparait à l’instant.

— Si vous prenez ma mesure pour de la lâcheté, c’est bien que vous n’avez guère connaissance des sournoises convenances de l’Église. Vous pensez véritablement que l’on impose ainsi ses décisions et que l’on est entendu aussi facilement que cela ? Allons, nous ne sommes point en terres nordistes ! Ici, c’est Lathium, la belle Lathium ! Tout se mêle à la politique. Et l’on n’est point entendu par la force!

Disant cela, le profil blessé de Magnus lui avait sauté à l’esprit, lui coupant la voix. Comme pour se rassurer, elle s’était avancée vers le soupirail. Jetait au loin un regard attentif, comme pour distinguer la foule se levant, la révolte se glisser dans chaque rue, chaque boyau, le feu du peuple se dresser au-dessus des hautes flèches. Mais il n’en était rien.

Seul le jour repoussant le drap d’ombres se levait, indifférent.

— Je ne laisserai point l’Église se perdre, ni tomber à genoux, avait-elle juré à elle-même davantage qu’à Linnea.

Et dans son esprit, sa résolution était aussi solide qu’une montagne face au vent en tempête.

— Alors pensez bien ce que vous voulez ! s’était-elle exclamée en lui retirant avec douceur la pipe des lèvres pour la glisser entre les siennes. Mais nous ne disparaitrons point aussi facilement.

Linnea, interdite, la fixait suspicieusement.

Mille intrigues se disputaient son esprit, mille suppositions quant à ce « nous » qu’elle imaginait tantôt d’Église, tantôt de prêtresses. Elle espérait silencieusement qu’il était de cette seconde classe, sans vraiment y croire. Marika ne lui avait-elle point dit qu’elle s’en lavait les mains, par pure crainte des répercussions ? S’en était-elle prématurément repentie, et se rachetait-elle en se promettant d’œuvrer pour leur cause ?

Un sourire cynique avait tiré ses traits.

Non, certainement pas.

Assez de cet outrageant optimisme.

Cela ne l’avait menée nulle part, et elle ne voulait point espérer en vain en ses derniers instants.

Elle avait chassé d’un mouvement brusque de la tête ses idées noires, s’était perdue dans la contemplation morne du ciel sans nuage qui se dessinait à travers les barreaux.

La cloche sonnait le troisième quart de la neuvième heure.

Dans un quart d’heure, elle serait bien.

Elle avait clos ses yeux, revoyait avec une sérénité nouvelle les quelques images de sa vie, les quelques délices, les quelques visages qui demeuraient encore en son esprit engourdi par la douleur.

« Ma Lili, tu es toi et cela suffit. »

Elle avait souri. Elle n’avait été qu’elle toute son existence. Ni sainte, ni modèle, elle n’était demeurée qu’une humble âme sans grand intérêt. Et tandis que la noirceur enveloppait son cœur et étouffait la dernière lueur de foi, elle s’en découvrait satisfaite.

La campagne de la cathédrale chantait dans l’air parfumé.

Dehors, l’on s’agitait à l’endroit où elle devait tomber. Les aubes noires formaient dans la cour un sombre nuage lourd des murmures et de lugubres présages. Les habits plus clairs –ceux des religieuses- étaient comme autant de mouettes s’évaporant derrière le triste brouillard d’hiver.

« Comme le froid est mordant… »

La voix d’Ana résonnait dans son esprit, seule réminiscence, en dehors du gris mélancolique du céleste hivernal et du souffle glacé venant de la mer du nord, d’une journée lointaine.

Avaient tonné les bottes des miliciens dans le corridor.

Elle s’était retournée sans guère d’empressement, constatait que Marika se tenait devant elle comme pour faire barrière de son corps. Elle s’en sentait rassérénée, tout en s’amusant de cette précaution inutile. Ce n’était pas elle, qu’importe son pouvoir, qui allait l’empêcher de rencontrer la mort.

— Herrar, l’entendait-elle déclarer d’une voix altière, je présume que vous venez quérir votre condamnée. Puis-je seulement exiger de vous que vous la traitiez avec quelques révérences ?

— C’t’une condamnée, avait répliqué, quoiqu’avec mal assurance, le capitaine de l’unité. Qu’esce qu’c’t’histoire d’révérences ?

— Un ordre de ma part.

— Z’êtes point notre supérieure.

— Certes non, mais je suis bien amie avec celui qui vous donne vos instructions, et je ne doute point qu’il ne me tiendra rancune d’y ajouter une clause.

— Vous, avec l’grand inquisiteur ? Eh ! Permettez-moi d’en douter…

— Remettriez-vous en question les paroles de l’une des cardinales de la Sainte Église de Lathium ? avait grondé Marika avec cette autorité gagné avec le temps et qui seyait à sa position.

— Point….

— Eh bien ?

— Nous f’rons l’nécessaire pour pas trop la rudoyer.

Et l’ayant contournée, les miliciens avaient entouré Linnea, l’étouffant de leur essence menaçante, la transperçant de leurs regards graves.

Elle avait souri, davantage pour chasser la peur qui lui retournait les entrailles que pour les absoudre de leur cruauté.

Deux bras puissants l’avaient soulevée, la soutenaient par la taille avec une étrange galanterie, veillant à ne point la blesser davantage.

Était-ce seulement pour satisfaire Marika, ou avait-ce été leur dessein depuis le début ?

Peu importait.

Ainsi, comme si l’on la menait à la noce, Linnea, épuisée, se laissait faire avec plaisir.

— Très bientôt, je serai bien…, avait-elle murmuré pour sa seule âme.

Très bientôt, elle se laisserait embrasser par cette mort qui tantôt l’effrayait et appelait à présent de ses vœux.

À cette pensée, son sourire s’était élargi plus encore.


Texte publié par Yukino Yuri, 15 août 2021 à 12h17
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