Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 4, Chapitre 32 « Flätan - La tresse » Tome 4, Chapitre 32

Elle savait que Moea comprendrait.

Elle savait que Moea saurait fidèlement transmettre ses mots.

Que Moea aurait assez de force pour soutenir Ana dans cette épreuve.

Qu’elle saurait lui annoncer sa funeste fin et l’épauler. Qu’elle pouvait lui parler à cœur ouvert, sans pudeur, sans retenue.

Avec Ana, elle n’y serait point parvenue. Par excès d’affection pour elle, elle aurait amoindri ses tourments et ses sentiments ; ainsi dénaturée, sa dernière confidence n’aurait fait que peser une plus grande amertume sur son cœur.

Contrairement à Moea, Ana n’aurait su comment encaisser. Moea saurait. Elle le sentait au plus profond de ses entrailles.

— Il ne sert plus à rien de se morfondre à mon sujet, car il n’y a plus rien que vous puissiez faire. Comme je vous l’ai dit tantôt, dans une heure, je serai exécutée sur ce qu’ils nomment si justement la Cour des Exécutions. Je ne serai plus là…pour participer à la suite du voyage.

Et comme sa voix se brisait, elle avait seulement posé son front contre l’épaule de Moea, se contraignant à respirer calmement.

— Je ne sais si j’ai vécu une vie honnête… depuis toute cette histoire, j’ai des doutes… Ai-je été utile sur cette terre ? Peu importe tout cela à présent. Cela n’a guère grande importance. Seule une chose m’inquiète.

— Quoi qu’donc ?

Son accent trainant trahissait son émoi. Elle s’était mordue la langue pour lui imposer le silence.

— Vous trois. Et Linnea, ayant relevé la tête, avait dévoilé à sa cadette un regard fébrile et brillant : Je ne puis me défaire de mes craintes à votre sujet, point plus que je ne parviens à m’ôter de l’esprit que je n’ai point pu vous protéger suffisamment. Non Moea, ne me discréditez point ! Prenez cela comme une confession. L’on ne contredit pas une confession ! avait-elle ajouté en riant. Mais trêve de larmes sur ce dont je n’ai point été capable. En vérité… Je désirerai demander deux choses de vous.

— Tout ce que vous voudrez !

— Oh, comme vous y allez ! Vous ne savez même point ce que je m’apprête à vous mander.

— Eh, j’suis capable d’aller loin pour ceux que j’aime.

Cet aveu si naturellement prononcé, si profondément enfoncé dans son cœur, en plus de la faire sourire, l’avait confortée dans l’idée consolatrice que Moea l’exaucerait sans défaut.

— Moea, je ne pourrai plus revoir Ana. Je n’aurais point le loisir de m’entretenir avec elle comme je le fais avec vous, je ne pourrais pas lui témoigner mon amitié, mon affection, ma fierté avant de partir. Ni lui dire simplement au revoir. Ni lui sourire une dernière fois. Alors…Alors…Ah…

Elle s’était reprise de justesse, respirant à grandes goulées, contenant l’angoisse, le chagrin qui montaient en une lame violente de son sein pour l’étrangler. Avait laissé un unique sanglot, un seul ! traversé ses lèvres.

— Dites-lui pour moi, s’il vous plaît. Dites-lui que je suis fière de la femme forte et juste qu’elle est devenue. Que même si je pars, je ne l’abandonne point. Que jamais, jamais elle ne prenne sur ses épaules la responsabilité de ma disparition. Ce n’est pas de sa faute, répétez-le lui autant de fois qu’il le sera nécessaire ! Je ne veux pas qu’elle porte la responsabilité de ma mort ! Je veux qu’elle vive sans que mon souvenir ne soit source de culpabilité et de peine pour elle. Vous devez penser que je fais preuve d’orgueil de penser qu’elle me pleurera, et c’est sans doute vrai, mais je la connais bien assez pour savoir qu’elle se blâmera. Et ce n’est point ce que je veux !

Abattue la pudeur. L’appréhension la tendait, faisait enfler sa voix tandis qu’elle pressait les mains de la danseuse contre son front.

— S’il vous plaît…

— Bien-sûr…Bien-sûr, je le lui dirai !

Moea l’avait attirée brusquement contre elle, la serrant étroitement. Linnea l’embrassait plus encore, gloussant doucement dès que la gorge de Moea se soulevait en un lourd sanglot. Elle riait en essuyant les larmes qui roulaient sur leurs joues, ses pouces allant de son visage à celui de la danseuse joyeusement comme elle l’aurait fait pour une enfant. Souriait.

Si c’était Moea qui gravait en son cœur ses derniers mots alors elle pouvait se retirer sans crainte.

Épuisée par la douleur, elle s’était soudain laissée tomber contre Moea.

— Eh, je suis un peu fatiguée… Mais j’ai encore tant à vous dire. Une heure ne suffirait point.

Il lui faudrait l’éternité. Mais elle ne l’avait pas.

— Merci pour tout, Moea. Ça me fait du bien que vous soyez là. J’ai moins peur comme cela.

La poussière dansait dans les rayons endormis du soleil. Voltigeait comme des lucioles défaites de leur lumière.

Linnea avait souri : ces grains de poussière ressemblaient aux lampyridés qu’elles avaient contemplés une nuitée tandis qu’elles cheminaient au bord d’une rivière à l’ouest.

Puis ils s’extrayaient des rais de lumière, disparaissaient et le songe se dissipait.

— Votre oreille, avait remarqué la prêtresse tandis que le soleil soulignait la plaie de son lobe.

— Ça ? Et Moea, fièrement, avait présenté son profil gauche pour cacher l’abattement qui tirait ses traits. Ça m’fera un autre signe distinctif !

Elles avaient ri franchement, avec légèreté. Puis la réalité, de sa chape de plomb, avait écrasé cette insouciance et Moea avait alors repris, questionnant la prêtresse sur la seconde chose pour laquelle elle mandait son aide, si étant qu’elle n’ait plus envie de se confier davantage.

Alors Linnea s’était assombrie, et passant rêveusement ses doigts dépourvus d’ongles, elle avait lancé sans autre préambule :

— Coupez mes cheveux.

— Quoi ?!

— Je veux que ce soit vous qui me les coupiez. Pas eux.

— J’comprends point.

— Qu’importe comment je serai exécutée, je ne doute point que l’on prendra un malin plaisir à m’humilier plus encore en m’arrachant ce qui fait ma fierté et ma féminité. Ces hommes-là, ceux qui m’ont fait tout cela… Pour me faire payer le déshonneur que mes actes ont jeté sur l’Église, voyez jusqu’où ils sont allés. Et pourtant, rien n’a été fait à mes cheveux. Pourtant, quelle torture auraient-ils pu inventer ! Alors je crains…que l’on ne me fasse subir cette dernière offense publiquement pour se gausser de moi et m’avilir dans la mort.

Et comme elle coulait vers elle un regard saisissant, Marika avait confirmé son pressentiment d’un signe de la tête.

Depuis le seuil, pipe en bouche, elle se tenait à l’écart pour offrir aux deux compagnes une intimité de circonstance, guettant le retour de la milice.

— Autant que ce soit vous qui me les coupiez. Car vous, vous n’aurez aucune mauvaise pensée en les taillant.

— Si…Si vous voulez…, peinait à articuler Moea car cette requête la stupéfiait et la peinait. Mais en êtes…vous bin sûre ? J’veux dire…

— Non, je n’en ai pas envie… Mais entre cela ou subir pareille humiliation devant des hommes, je préfère encore…Que ce soit vous qui m’arrachiez mon dernier bien.

Linnea l’embrassait d’un regard déterminé. Moea avait alors acquiescé. Marika s’était approchée d’elles après avoir été mandée, glissant à Moea une paire de ciseaux usée qu’elle employait parfois pour couper ses bandes d’hygiène.

Elle n’a pas peur, avait souligné la danseuse en considérant attentivement l’outil. Si l’envie lui prenait, même enchaînée, elle pourrait l’attaquer et l’annihiler sans mal. Ce serait si aisé…

Mais Marika l’avait-elle suffisamment jaugée pour deviner qu’elle n’aurait point commis pareille erreur ? Toujours était-il qu’elle lui avait tendu ses ciseaux sans hésiter et restait à portée, l’observant gravement. Puis sans mot dire, elle avait tourné les talons et était remontée jusqu’au seuil, à son poste de garde.

— À l’ouvrage, Moea. Le temps presse…

Linnea avait délié sans cérémonie le lien qui fermait sa tresse.

Ses cheveux roux, sous l’impulsion sèche de ses doigts, s’étaient déroulés, dévoilant leur flamboyance aux reflets dorés, l’élégance de leurs boucles. Retombaient en cascade sur ses épaules jusqu’au bas de son dos, lui conféraient une sensualité nouvelle que Moea ignorait et admirait. Sa poitrine s’était serrée davantage.

Elle s’était placée dans le dos de la prêtresse, avait rassemblé cette longue chevelure puis approché les lames des ciseaux. Avait coupé une première mèche. Linnea, à chaque coup de ciseaux, frémissait, tremblait comme si l’on la meurtrissait au plus profond de sa chair. À chaque coup de ciseaux, Moea plantait plus fort ses dents dans sa lèvre pour retenir ses plaintes, s’obliger à continuer. Les mèches s’échouaient à terre en un tas qui grossissait petit à petit.

Et avec lui, les larmes de Linnea.

C’est drôle, se disait-elle en reniflant, autrefois, elle était toujours admiratives des femmes de romans qui vendaient leurs cheveux pour quelques nobles causes. Elle rêvait d’en faire de même un jour si l’occasion, la pauvreté, la nécessité se présentaient.

Mais la destinée en avait prévu autrement pour elle, et quelle ironie au final de s’en séparer par pur orgueil !

Lorsque Moea en eu fini, elle était restée coite. Passait avec peine sa main blessée sur sa nuque.

Un soupir. Ses épaules s’étaient affaissées, et Moea avait pu y discerner l’abattement qui l’accablait.

— Merci.

Elle avait cherché à terre une mèche, serré entre ses doigts ce dernier vestige de ce qu’elle considérait comme sa féminité.

— Les voici qui viennent, avait prévenu Marika d’une voix assez forte pour être entendue.

Pour appuyer ses dires, l’écho des discussions des miliciens qui enflait.

Linnea s’était retournée, jetant à Moea un regard sombre. Résigné.

Comme s’il eut été un agrément, cette dernière avait tendu les bras, et la prêtresse s’y était plongée avec furieux plaisir ; et Moea l’avait embrassée dans une étreinte ténue comme si le monde était preste de s’écrouler.

— Ne m’laissez pas partir, murmurait-elle comme une formule magique pouvant stopper la course cruelle du temps. Lili, je vous en prie…Ne m’laissez pas partir d’là sans vous !

— C’est qu’il le faudra bien, riait Linnea pour endiguer ses larmes.

Et les gardes, brisant le silence, avaient dévalé les degrés jusqu’à elles. Rompu leur étreinte à grands coups. Tiré Moea en arrière, l’avait trainée jusqu’au sortir du in-pace.

Marika, sur son passage, avait discrètement récupéré ses ciseaux. Et toutes deux, animées par différents sentiments, gardaient les yeux rivés sur Linnea.

À l’intention de Moea, elle avait souri malgré ses larmes. Puis ses lèvres avaient esquissé un dernier remerciement et son ultime message :

— Au revoir.

Les jambes de la danseuse s’étaient dérobées sous elle, et elle s’était laissée trainer sans résister, s’abandonnant à son chagrin.


Texte publié par Yukino Yuri, 10 août 2021 à 01h47
© tous droits réservés.
«
»
Tome 4, Chapitre 32 « Flätan - La tresse » Tome 4, Chapitre 32
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1833 histoires publiées
837 membres inscrits
Notre membre le plus récent est panda54170
LeConteur.fr 2013-2021 © Tous droits réservés