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Tome 4, Chapitre 31 « Senaste intervjun - Dernière entrevue » Tome 4, Chapitre 31

— Toi ! Tu viens avec nous !

Moea, l’esprit engourdi par le sommeil, avait à peine réfléchi. Elle avait quitté sa paillasse, repoussée, lasse, une mèche de jais qui lui obstruait la vue. Puis sans résistance, s’était laissé mener par les gardes à travers le dédale des boyaux pénitenciers, jetant de temps à autres des regards désappointés aux cellules qui trouaient la pierre enveloppée dans son manteau d’ombre que l’aube, à travers les soupiraux, peinait à déchirer. Tantôt debout, tantôt recroquevillées, des silhouettes anonymes patientaient, attendaient une mort qui trainait, une vie de bagnard qui était preste de commencer.

D’aucun aurait émis des hypothèses, avancé des raisons à l’emprisonnement de ces âmes étrangères, se serait interrogé quant à leur possible innocence.

Moea, elle, s’en contrefichait. Innocents ou non, peu lui importait. Elle se contentait seulement de rester concentrer sur son propre sort. Les autres, tant pis pour eux ! Les menaces, en ces murs, étaient bien trop nombreuses pour elle pour se payer le luxe de s’intéresser à autrui.

Seule Ana faisait figure d’exception. Soudain, elle s’inquiétait à son sujet. L’avait-on menée en ces couloirs pour mieux l’éloigner de sa cadette et profiter de cette absence pour lui faire du mal ?

Dans un élan instinctif, elle avait fait volte-face, tentant de rebrousser chemin.

La poigne des miliciens sur ses épaules s’était accentuée, la contraignant, l’obligeant à rester immobile. Un coup dans le ventre avait eu raison de son opposition ; et tandis qu’elle régurgitait bruyamment le maigre bouillon qu’elle avait avalé le matin même, son imagination s’activait pour mieux la tourmenter, mieux alimenter son anxiété.

Ana, seule dans leur cellule. Ana, encore convalescente soudain réveillée par la garde, abusée par elle, déshonorée, laissée sans autre considération, nue, salie…ou morte.

Un sursaut avait secoué son corps tremblant. La menait-on, elle, à la potence ? Comme cela, sans autre cérémonie ?

Un sourire narquois avait étiré ses lèvres : bien-sûr, à quoi s’attendait-elle ? À un tapis rouge, une haie d’honneur ? Elle n’était pas croyante, personne ne viendrait écouter ses dernières paroles. Pourtant elle en avait, des choses à se faire pardonner, sinon à exorciser. Mais qui s’en souciait ? Elle n’était qu’une moins que rien. Une apostate. Une apostate qui ne méritait point une mort digne.

Un rictus amer avait déformé ses traits. Son trépas serait à l’image de son existence : indigne.

— Où esce qu’on qu’va ? avait-elle osé demander en crachant la bile qui lui brûlait la gorge.

Mais personne ne lui avait répondu, sinon par des grognements agacés, et l’on l’avait tirée plus vigoureusement qu’alors vers les cellules les plus isolées –celles réservées aux clercs.

— Eh ! Vous allez m’répondre, oui ?!

— Ferme-la, ta grande gueule de catin !

L’un des gardes l’avait saisie par la nuque, cognée contre le mur pour racler férocement sa joue sur les pierres rugueuses. Moea, plus par surprise que par réelle douleur avait poussé un cri étranglé. Le fermoir de sa boucle d’oreille s’était rompu, le bijou brisé à terre dans un son clair.

— Allez, c’bon, elle a compris, s’était exclamé un autre soldat.

Elle avait porté la main à son oreille, frottant son lobe égratigné, essuyant le sang qui perlait de son nez en râlant entre ses dents ; tandis que l’on reprenait emprise sur elle, la poussait brusquement à grandes saccades.

— Moea d’Ystead ?

Au fond du boyau, l’aube blanche d’une prêtresse l’avait interpellée. En dehors du Père Simon de Lathium, elle n’avait point remarqué d’autres religieux en ces bas-quartiers, encore moins des prêtresses. D’un regard brûlant, elle l’avait dévisagée sans ciller, plus encore lorsque la jeune femme avait fait signe aux miliciens de la relâcher, l’interrogeant de nouveau d’une voix ferme mais aux accents cordiaux.

— C’moi, s’était-elle contentée de maugréer, et la prêtresse lui avait alors souri avec chaleur. Mais vous, j’vous r’connais. Z’êtes la cardinale…

— Marika de Lathium.

Elle avait eu un soupir amusé. L’on ne se souvenait donc jamais de son nom.

— Qu’esce qu’vous m’voulez ?

— Moi, rien.

Face au regard suspicieux de la danseuse, elle s’était inclinée avant d’extraire de la poche de son aube une clé usée qu’elle avait insérée dans la serrure d’une cellule. Puis ayant poussé la grille, elle avait dévoilé la bouche béante du in-pace que les doigts rosés de l’aube caressaient faiblement. Moea s’était figée d’horreur ; avancée jusqu’à Marika, la transperçant d’un regard brûlant de soupçons. Cette dernière cependant, guère impressionnée par cette œillade brûlante, lui avait adressé un sourire avenant, la précédant dans la gorge sombre pour, sans doute, faire montre de sa bonne foi puis s’était effacée au bas des marches afin de laisser passer la danseuse.

Elle avait posé ses pieds nus sur les degrés glacés, frémissait, plissait les yeux pour mieux les habituer à la pénombre. La cellule était plus exigüe que la sienne, un imposant crucifix ornait le mur, une mauvaise paillasse pourrissait dans l’angle opposé que l’aurore boudait. Elle s’était raidie, fronçant les sourcils. Puis le relief d’un corps étendu au pied de la croix lui était apparu plus nettement et elle s’était figée, comme glacée, face à cette forme inerte.

— Moea ?

Son sang pulsait dans ses veines, empourprait ses joues. Son corps s’embrasait d’effroi, se dressant jusqu’à la plus modeste parcelle de sa chair. Elle avait reconnu cette voix. Cet accent tranchant. Et soudain, Linnea s’était révélée à ses yeux effarés.

Son corps, plus rapidement que son esprit gourd, avait agi ; ses jambes à folle allure l’avaient transportée jusqu’à sa camarade. Ses bras, dans un élan de sauvage spontanéité, l’avaient enveloppée dans une étreinte à la fois douloureuse et fougueuse que la prêtresse lui avait rendue avec désespoir. Sa gorge s’était serrée, et elle avait dû se mordre la lèvre jusqu’au sang pour contenir les sanglots déchirants qui roulaient en son sein.

— Qu’esce….qu’ils vous ont fait ? répétait Moa d’une voix blanche tandis qu’elle examinait le visage tuméfié de la prêtresse.

À chaque constatation, elle ravalait à grands efforts la rage brûlante qui enflait en elle.

Ils l’avaient détruite.

À chaque plaie, chaque ecchymose, chaque trace de sang qui tâchait sa chair, sa fureur n’avait de cesse de croître. Et même le sourire doux, la paume glacée de Linnea sur sa joue ne parvenaient à l’apaiser.

— Moea…

La danseuse l’embrassait plus encore, jalousement, jetant à Marika des œillades lourdes de reproches. Elle était responsable de ces sévices. Elle était aussi coupable que ceux qui avaient tranché la chair et broyer les os. Elle ne les en avait point empêchés. Elle était aussi coupable que les bourreaux !

Tous ses membres tremblaient, inspirés par les sombres idées qui obsédaient Moea. Et si elle l’étranglait, là, tout de suite ? Elles pourraient s’enfuir. La voie serait libre, vu que cette maudite cardinale avait remercié les gardes et que la grille de l’in-pace était restée ouverte. Ce serait si facile. Ce serait si facile !

— Moea…même si l’on pouvait s’enfuir, je ne pourrais point fuir avec vous, lui avait murmuré Linnea, comme devinant les desseins qui obnubilaient son amie. Ils m’ont coupé les tendons d’Achille…

— Linnea…

Sa lèvre tremblait tandis qu’elle constatait les dires de la prêtresse. Un cri étranglé lui avait échappé, cristallisant l’horreur, la fureur, le désespoir qui remuaient avec violence en elle. Puis enfin, les larmes. Sans qu’elle ne puisse les arrêter.

— Ne pleurez pas, Moea…Ne pleurez pas, tout va bien. Il n’y a aucune raison de sangloter ainsi. S’il vous plaît, écoutez-moi. Le temps presse et mon heure arrive.

La danseuse, d’un geste vif, avait essuyé son visage. S’était reprise, reniflant sans retenue, bannissant son chagrin aux confins de son cœur pour se faire attentive aux aveux de son amie. Des questions lui venaient soudain, à présent que la peine se retirait et la laissait pleine maîtresse de sa raison.

— Votre heure… Attendez…Vous voulez dire…. ?

— Oui, je serai exécutée sous peu ; et comme Moea avalait l’air, les yeux écarquillés, comme pour donner plus de puissance à l’exclamation de son désarroi, elle s’était hâtée de poursuivre d’une voix qui n’admettait aucune interruption : Dans une heure, pour être précise. Et justement, j’ai encore tant à faire, tant à transmettre avant de mourir. Alors écoutez-moi, je vous en prie. Écoutez-moi attentivement.

Pour appuyer son ordre, elle avait cerné de ses mains le visage de la danseuse afin de mieux la forcer à la regarder.

Leurs regards s’étaient accrochés pour ne plus se dérober. Et Linnea alors s’était mise à rire. Non point du malheur qu’elle discernait dans les iris sombres de Moea, mais de l’étrangeté de cette inimité, de cette émotion, de cette communion que, naturellement, elle s’était imaginée partager avec Ana.

Voici qu’elle passait ses derniers instant avec celle pour laquelle elle avait éprouvé tant de mépris, tant d’incompréhension, tant de colère ; celle avec laquelle elle s’était entendue le moins et qu’à présent considérait comme celle qui la comprenait le mieux.


Texte publié par Yukino Yuri, 29 juillet 2021 à 14h57
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