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Tome 4, Chapitre 30 « Bekänna - Confesse » Tome 4, Chapitre 30

Marika avait contenu l’émoi que l’état de Linnea avait suscité en elle. Elle s’était glissée au bas des marches, avait posé sans mot dire le pied sur le sol glacé puis fait signe au milicien, qui se tenait sur le seuil, de la laisser seule. La grille, pour toute réponse, s’était refermée en grinçant. Ne restait que le silence, que leurs deux respirations dérangeaient.

— Je suis prêtresse et je viens te préparer à mourir.

Les deux iris verts la fixaient intensément tandis qu’elle s’approchait.

— Vous êtes…, avait murmuré Linnea d’une voix rauque, la cardinale…

— Marika de Lathium.

S’étant agenouillée à sa hauteur, elle avait trempé un linge d’un mélange d’eau et de thym odorant pour laver le visage de celle dont elle venait écouter la dernière confession. Un sourire fané l’en avait remercié.

— J’ai beaucoup de choses à confesser, j’espère que le temps ne vous presse point.

— Je suis toute à vous, s’était gravement inclinée son interlocutrice en souriant, pendant les deux prochaines heures.

— Deux heures…

Linnea avait poussé une exhalaison à fendre l’âme. Le poids sur ses épaules semblait comme s’envoler car la mort, à défaut de la mener auprès de son dieu, la libèrerait de ce corps à l’agonie.

— Dans deux heures, je serai bien….

— Mère Linnea…

— Je ne suis plus prêtresse, l’avait coupé amèrement la nordique en secouant la tête, ne vous embarrassez point…

Elle avait eu un rire glaçant, misérable.

— Absolvez-moi, car j’ai péché bien des fois.

— Je vous écoute.

Pour l’encourager, Marika avait glissé entre ses lèvres une coupe emplie d’eau dont elle s’était délectée comme si elle eut été un plat divin. Puis enfin, Linnea s’était confiée à cœur ouvert. À chaque faute, elle se confondait en mea culpa, se frappant vigoureusement la poitrine. À chaque faute avouée, Marika la pardonnait, mouillait plus encore son front brûlant.

Les doigts orangés de l’aube déchiraient le voile sombre de la nuit. Dans deux heures, Linnea de Vaastiriäs serait exécutée. À cette pensée, Marika sentait un frisson remonter le long de son dos jusqu’au creux de sa nuque.

— Linnea… Pourquoi avez-vous fait tout cela ?

La question lui avait échappé. Linnea, prise de court, n’avait pu réprimer un sursaut. S’était redressée, posant ses mains à terre pour mieux embrasser la cardinale d’un regard grave.

— Cela ?

— Ce que vous venez de me confesser.

— Emmener Däm Magdala loin de son sanctuaire ?

— Si fait.

— Fuir jusqu’aux confins de notre pays, se dresser contre la milice, cacher Däm Magdala des jours durant ?

— Oui.

— Parce que c’était ce qu’il y avait à faire.

Marika était restée interdite. Était-ce tout ? Était-ce là la seule raison, la seule explication à ce sacrilège ? Elle ne pouvait y croire. D’autant que la nordique – Ana Flor de Sollnästeå- avait clamé avoir eu pour projet de la vendre… Qu’en était-il alors ?

Elle avait serré fermement sa croix, passé une main fébrile sur son front comme pour confesser des incertitudes qui l’animaient. Que s’était-il vraiment passé ? Cette terrible interrogation résonnait en elle comme un coup de tonnerre, l’ébranlait, donnait soudain aux verdicts rendus une dimension fantasque, factice.

Quelle était la véritable histoire de Magdala ?

— Comment cela ? avait-elle articulé, dardant sur Linnea un regard inquisiteur.

— J’ai seulement fait ce que je considérais comme juste.

— Juste ? Désobéir à l’Église, commettre pareil sacrilège, faire rapt sur une jeune femme consacrée par le baptême au Ciel, voici ce que vous considérez comme juste ?

— Si fait.

La réponse, portée par une voix étrangement claire, avait tonné dans le silence.

— Comment pourrais-je me convaincre du contraire, après avoir constaté de mes propres yeux le bonheur de Däm Magdala ? Comment admettre que j’ai commis un grave péché quand j’ai pu connaître sa joie, sa curiosité jamais rassasiée, ce plaisir qu’elle semblait éprouver chaque matin jusqu’au soir ? Non, ma Mère, ne m’absolvez point de ceci. J’ai fait ce que je considérais juste, pourquoi m’en repentirais-je ?

Elle avait battu des paupières, comme soudain prise d’une extase. Ses pupilles s’étaient figées, son regard avait perdu de son éclat. Marika, inquiétée par cet état soudain, avait posé sa main sur l’épaule de Linnea. Mais celle-ci, non point tombée en béatitude, revoyait seulement les veillées agréables, les longues marches, les échanges édifiants, ces moments qui l’avaient comblée. Un sourire terrifiant, empreint d’une folle mélancolie, d’une délicieuse félicité, étirait ses lèvres.

Les cloches sonnaient la huitième heure du matin. Comme si le son si familier des campagnes l’avait arrachée à ses chimères, Linnea, dans un sursaut, avait repris part à la réalité. Posé sa joue contre le crucifix.

— Sans doute n’est-ce point ce que le Ciel attendait de moi…Mais si je me présente devant le Très-Haut avec l’âme purifiée et la certitude d’avoir fait le bien pour mon prochain…Alors je n’ai plus peur.

Ah maudit orgueil, maudite pudeur qui lui faisaient dissimuler ses doutes et cette terreur qui lui dévorait le cœur !

Maudites ténèbres qui obscurcissaient son esprit et lui rendaient toute consolation inaccessible !

— Le temps file, finissez donc votre besogne. Je n’ai plus rien à confesser.

— En ce cas, je vous pardonne au nom de notre Créateur qui est au ciel. Qu’Il vous accueille auprès de Lui et vous fasse entrer dans la vie éternelle.

— Qu’il en soit ainsi.

Elles s’étaient signées d’une même mesure, jaugées du regard comme pour prolonger l’entrevue. Marika voulait la questionner. Comprendre plus encore. Découvrir la véritable histoire qui lui demeurait étrangère et dont elle se souciait plus que de mesure. Néanmoins, elle s’était retenue. Qu’est-ce que cette vérité changerait, à présent que les sentences étaient décidées et les exécutions programmées ? Rien. Absolument rien.

— Voulez-vous voir quelqu’un avant d’être exécutée ?

Linnea avait acquiescé, articulé un nom. Puis l’avaient interrogée :

— Avez-vous déjà suivi votre propre définition de la justice, Mère Marika ?

— Je suis celle de l’Église, elle me suffit.

— Vraiment ?

Marika s’était retournée tandis qu’elle posait le pied sur la dernière marche de l’escalier. Dans ses iris bruns, une ombre. Elle avait serré les poings pour mieux dissimuler le trouble qui l’obsédait tandis qu’elle frappait sur la grille pour attirer les gardes, répondu de nouveau par l’affirmative. Dans son dos, un soupir amusé.

— Tant mieux pour vous. Car mieux vaut mourir en juste que vivre en lâche toute sa vie.


Texte publié par Yukino Yuri, 24 juillet 2021 à 17h01
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