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Tome 4, Chapitre 29 « Tredje fördömd - Troisième condamnée » Tome 4, Chapitre 29

Quand l’on l’avait jetée sans aucune considération dans la bouche béante, sombre du in pace, Linnea avait heurté de plein fouet les marches menant à sa cellule, s’était effondrée lourdement contre le sol encrassé. Haletait, la bouche grande ouverte, les yeux écarquillés, comme démente, le visage tuméfié par les coups. De sa gorge, de simples sanglots éraillés, accompagnant les larmes qui roulaient sur ses joues gonflées.

Elle avait froid, terriblement froid. Presque nue, la chair offerte au vent et à l’eau croupie, elle grelottait, hagarde, n’ayant plus la force de s’entourer de ses bras pour s’apporter un peu de chaleur. Ses chevilles, à chacun de ses mouvements, semblaient plus lourdes, plus douloureuses qu’alors. Elle ne voulait pas regarder, se répétait-elle en fixant le crucifix enfoncé dans le mur. Elle ne voulait pas voir ce que l’on lui avait fait, tandis qu’elle sentait sur sa peau la moiteur poisseuse de ses tendons sectionnés. Un nouveau sanglot l’avait violemment saisie, soulevant sa poitrine flagellée. Un désespoir douloureux la submergeait tandis que l’asthénie de ses sens se dissipait, que son esprit reprenait son trône de régent.

— Prie, lui avait ordonné l’inquisiteur avant de refermer sur elle les grilles de sa prison. Prie, et le Très-Haut aura peut-être pitié de toi.

Seul un hurlement lui avait répondu, crevant le silence lugubre.

Je m’appelle Linnea de Vaastiriäs. Linnea Agnese de Vaastiriäs. Je suis née le vingt-sixième jour de Nueriedera de l’an quarante-neuf de l’ère de Paix. Et je vais mourir.

Elle avait frémi, clos fermement ses paupières pour se dérober au monde.

Depuis combien de temps suis-je ici ? Je n’en sais rien.

J’ai été jugée hier. Cela, j’en suis sûre. Car depuis, je n’ai point dormi. J’ai vu le soleil se coucher, puis les étoiles, puis l’aube. À mon procès, il n’y avait que les évêques, les cardinaux et Sa Sainteté. Et Abel…

Sur ses paupières closes, le visage de son frère aîné lui était apparu tel qu’il l’avait été lors de l’audience. Suffisant. Goguenard. Cruel.

Il avait réussi à falsifier les documents officiels, l’avait faite disparaître du livret de famille, effacé le nom de leur mère sur son certificat de baptême et d’entrée au séminaire. Elle n’était plus que la fille de ce père qu’elle n’avait jamais vu. Une bâtarde. Ainsi, personne n’avait rien su de leur parenté. Elle n’avait rien laissé paraître pour ne point le trahir. Peu lui importait cela.

L’audience a été si rapide que je n’en ai point souvenir. Je sais seulement que demain, jour de la Sainte-Croix, je vais être exécutée. Haute-trahison, complicité de rapt sur personne consacrée et parjure. Voilà ce que l’on a retenu contre moi. Et j’en suis satisfaite.

Linnea se répétait inlassablement ces quelques mots, autant pour se distraire que pour empêcher son esprit de sombrer dans la folie. Elle se repaissait de ces délicieux souvenirs, savourait ces images d’un temps qu’elle savait révolu. Puis les chimères de Sollnästeå, de son existence douce, des joies qu’elle avait connu là-bas et dont elle était reconnaissante ; tout cela donc, comme l’ivresse après une nuit festive, s’évaporait et la réalité se jetait sur elle. Ses hurlements pourfendaient alors le silence tandis que la cruauté de son sort lui apparaissait toujours plus claire.

La sentence à peine rendue, l’on l’avait abandonnée aux mains de l’Inquisition, avec pour seul ordre de la restreindre afin qu’elle ne soit point en mesure de s’échapper ou de résister lors de son exécution. Elle avait alors été soumise aux pires sévices auxquelles elle avait échappé naguère grâce à son appartenance au clergé. Las, comme l’Église l’avait, en plus de la condamner à mort, excommuniée, elle s’était retrouvée sans protection aucune et abandonnée sans résister aux mains cruelles des bourreaux.

« Laissez-la en vie. ». C’était là la seule consigne qu’ils avaient reçu. La cruauté humaine, le vice des inquisiteurs s’étaient alors empressés d’apposer sur sa chair leurs atroces marques. De cela, elle n’en avait que de vagues réminiscences. Seul son corps, à l’agonie, était témoin. La douleur lui avait fait tout oublier.

Elle avait contenu un haut le cœur en constatant ses jambes atrophiées, s’était laborieusement hissée sur ses coudes pour régurgiter bruyamment, crachant le sang qui n’avait de cesse d’affluer dans sa bouche. Le goût de rouille qui envahissait sa gorge la rendait malade. Dans le rouge, le blanc des morceaux de dents que l’on lui avait arrachée. Elle s’était figée, les considérait d’un œil las, essuyant sans plus de considération ses lèvres entaillées. Puis ses forces l’avaient trahie et elle s’était écroulée à terre, s’y cognant sans résister. L’odeur du sang l’avait assaillie. Son nez cassé s’était remis à saigner.

Avant, je vivais à Sollnästeå.

Elle avait étouffé un nouveau cri, ravaler le désespoir qui grossissait, tel un mal incurable, dans sa poitrine.

Lui revenaient l’effluve salin de la mer, le chant doux du carillon accroché dans sa cour, le froissement léger de son aube, le magnifique vitrail qui perçait le mur de sa cellule et y lançait des formes colorées lorsque l’aurore pointait, les sourires de ses élèves, sa joie lorsqu’elle constatait leurs progrès… Elle avait ri, tout en pleurant à chaudes larmes. Elle se rappelait ces plaisirs simples, ces moments humains qu’elle affectionnait tant et qui ne seraient plus. Ses sanglots redoublaient alors.

J’ai toujours servi le Très-Haut avec fidélité…Je l’ai aimé de toutes mes forces et jamais Il ne m’a abandonnée. Jamais…

Vraiment ?

Linnea se sentait envahie par la nuit. La mort, l’après la terrifiaient. Soudain, toute son existence lui apparaissait vaine, ses croyances insipides. Assaillie par les doutes, une frayeur surnaturelle l’avait saisie. La foi qui l’avait toujours animée, qui la faisait se réjouir de mourir pour rejoindre son Créateur, après toutes ces épreuves, s’était retirée. Ne restaient que cette froideur, cette obscurité, ce vide en elle qui l’éloignait du Ciel et la laissait à l’agonie. Le Très-Haut lui-même semblait s’être dérobé, la laissant aux prises des démons qui, dans les ténèbres, se gaussaient d’elle, de ce bonheur qu’elle attendait par-delà la mort et qui n’existait point.

« Tu vas vers le néant », lui soufflaient-ils d’une voix railleuse ; et Linnea, défaite face à eux, persuadée que le Très-Haut s’était détourné d’elle, ne pouvait qu’approuver : elle allait mourir jeune, sans consolation possible.

Sa chair à vif, tandis qu’elle essayait de se redresser, lui avait arraché un nouveau cri animal.

Le Très-Haut l’avait abandonnée.

Ces mots résonnaient en une lente litanie dans son esprit. Elle avait battu le sol de ses poings brisés, sanglotant hystériquement.

Tous ses efforts n’avaient servi à rien. Et elle allait mourir en vain.

Les ténèbres en son cœur s’étendaient plus encore. Son désespoir la dévorait.

Elle s’était tournée vers l’immense crucifix qui se dressait, imposant, sur le mur dextre. Son ombre grandissait à mesure que la lune atteignait son zénith, semblait prête à s’abattre sur Linnea. Par habitude, plus que par réel désir, elle s’était signée laborieusement. Avait fixé d’un œil suppliant le visage éreinté du Sauveur crucifié qui l’enveloppait de son regard mélancolique. Sans qu’elle ne le réalise, ses lèvres avaient esquissé une prière sans que sa voix rauque ne parvienne à la porter jusqu’à celui à laquelle elle s’adressait. Le cœur, hélas, n’y était point. Et la nuit, lentement, s’était étirée.

S’étant trainée jusqu’à la croix, elle s’y était laissé choir comme l’aurait fait un enfant dans les bras de sa mère. Contre le bois usé, elle se sentait soudain soulagée, presque illuminée par ce simple contact. Elle était restée là, le front apposé sur le crucifix, les membres gourds tandis que Bô, le dieu soleil, faisait couler par le soupirail ses rayons dorés.

Puis la grille du cachot s’était ouverte.


Texte publié par Yukino Yuri, 19 juillet 2021 à 14h21
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