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Tome 4, Chapitre 28 « Revolt- Révolte » Tome 4, Chapitre 28

L’air était lourd de poussière et de cendres.

Marika avait remonté sur son nez l’écharpe qui dissimulait le bas de son visage, tiré plus encore son capuchon sur son visage tandis qu’elle s’enfonçait dans les sombres ruelles de Lathium. Il ne fallait point que l’on remarque son aube, ni le tatouage qui colorait ses lèvres –preuve de son appartenance à la haute hiérarchie-trahissant de son affiliation à l’Église. Car, comme lors des guerres qui avaient autrefois secoué le pays, il n’était pas bon être religieux au cœur de la foule. Depuis la traque de Magdala, la hausse de l’impôt, la disette qui avait frappé les bas-quartiers, même l’Inquisition ne traversait plus la ville sans une solide escorte.

Il n’y avait guère que le jour de l’office où les tensions semblaient oubliées. Mais il n’y avait plus d’obole.

Elle s’était glissée par les allées crasseuses du quartier des bouchers, pataugeant dans un mélange de sang, de graisse et de boue qui empestait, évitant les caisses, les carcasses, les chiens errants qui s’y ruaient. Avait rejoint la grande artère où se regroupaient les bâtiments administratifs et les deux plus grandes universités de la capitale –l’université religieuse de théologie et de lettres et l’université royale de droit-, se glissant à travers la foule qui se pressait contre les étals ambulants, les échoppes, le lavoir, les visages tournés dans une seule direction. Elle avait essayé de s’approcher davantage de la fumée, suffisamment pour ouïr les éclats de voix, les chants profanes lancés dans l’air, l’odeur âcre du feu. Même à travers la flanelle qui lui couvrait le nez, elle pouvait la sentir. L’odeur du bois, de l’encre, du papier se décomposant sous les langues brûlantes.

Les universitaires donnaient vie à la révolte qui grondait depuis des mois sans jamais naître. Sur des pupitres entassés devant les hautes portes de l’université religieuse, les étudiants chantaient à pleine voix, lançant avec ivresse des manuels, des exemplaires des Textes dans le brasier qui crépitait sur le parvis. Certains autres scandaient des crédos novateurs, formaient des thèses sur le tas, déclaraient que l’Église outrepassait ses droits. Au plus haut des tours grossières, Magnus. Marika avait porté la main à sa croix, bien dissimulée sous sa cape sombre. Il avait commencé à façonner son rêve. Appelait ses confères, ceux que l’on oubliait, à faire entendre leur voix. Enflammait les cœurs, ou seulement glissait dans les esprits les graines d’une première réflexion, la première flamme qui allumerait le brasier.

— Det finns whisky i jarkärna, och prästen vill inte att nagon ska rörid det !

« Il y a du whisky dans les tonneaux mais l’curé veut pas qu’on y touche ! »

Des airs de tavernes éclataient au grand jour, des airs qui ne devaient point être chantés aux oreilles de tous, qui critiquaient le clergé moralisateur et pudibond, s’en jouaient, l’humiliaient. Des chants passibles de lourdes amendes, sinon de quelques mois de bagne. Pourtant aujourd’hui, la tension était telle que Marika ne parvenait guère à raisonner sur les risques qu’encouraient les jeunes gens, ou elle-même qui les écoutait.

— Peuple de Lathium ! L’Église n’a eu de cesse de saccager notre cité ! Par pur caprice, le pape et ses chiens ont fait brûler nos quartiers, nos foyers, nos frères et nos sœurs ! Nous demandant sans cesse de nous affamer pour plaire au Ciel pour mieux nous avilir et s’engraisser sur nos sacrifices ! On travaille et on crève de faim ! On bouffe de la terre et de la fange quand le curé nous sert le sang du Sauveur dans un calice doré !

Des acquiescements. Des grognements entendus. Au loin dans son dos, Marika pouvait ouïr le tumulte des troupes armées scindant la foule. Des sueurs froides lui couvraient la nuque tandis qu’elle sentait dans son dos les curieux se pousser, tomber à terre sous les coups de la garde, lancer des malédictions à leur égard.

— L’Église profite de son pouvoir pour nous asservir ! Où dans les Textes est-il écrit que les pauvres doivent se soumettre comme nous le faisons ? Ne nous demande-t-on pas plutôt de porter assistance à notre prochain ?! Est-ce que fait l’Église ?!

Plusieurs « non » enflés par la colère s’étaient élevés dans la marée humaine.

— On nous laisse crever ! On nous laisse dans la fange en nous reprochant de ne pas suffisamment nous battre, de ne pas suffisamment vouloir nous sortir de notre condition ! Nous sommes des fainéants pour les grands de ce monde ! Nous, le peuple ! Nous qui nous levons tous les matins pour creuser la terre !

— Bien dit !

— Il a raison ! C’est d’leur faute en plus si on crève de faim !

Des applaudissements extatiques.

— Prästen hoppadeä herdinnaren, men föreläser oss för att vi dricker !

« L’curé s’tape la bergère mais nous fait la morale parce qu’on boit ! »

Il y avait eu des rires gras à cette strophe, tant pour son comique que pour son réalisme.

— L’Église est une honteuse contradiction ! Une hypocrite machination ! s’égosillait toujours Magnus avec feu. La moitié de ce que disent les curés n’est même pas dit dans les Textes !

— Eh, comment qu’on qu’saurait ? C’est qu’il oublie qu’on a pas l’temps d’lire, nous !

— Il a raison !

— Eh ouais ! Je le sais, mes frères !

Un petit groupe adossé à la taverne que fréquentaient d’ordinaire les étudiants, avait éclaté de rire, applaudissant Magnus qui brandissait haut le drapeau de l’Église –celui qui se dressait d’un côté du porche de l’université- mutilé, déchiré, brûlé. Marika en avait frémi tandis que le feu sans cesse alimenté grossissait.

— Poussez-vous !

La garde royale, jouant de son autorité, avait finalement atteint la hauteur des promontoires de fortune Exhortait sévèrement les étudiants à cesser ce mouvement de révolte, les badauds à se disperser. Mais comme personne ne se soumettait aux ordres, le ton montait. Les lames s’extrayaient des fourreaux.

— Écoutez, on veut pas se battre contre vous ! Nous, on a pas de problème avec vous ! On a pas de problème avec la reine !

— Quoiqu’elle pourrait nous aider un peu et intercéder auprès de l’Église…

— Ah ça !

Les rumeurs roulaient de part et d’autre, enflaient comme pour engloutir la garde. Marika s’était dérobée plus encore sous sa capuche, le cœur battant. La milice arriverait certainement bientôt. Et si la garde royale était encore ouverte au dialogue –car tels étaient les ordres de la reine et du conseil interne de la noblesse-, la milice ne ferait certainement pas de quartier.

— Peu importe ! Faites cesser cette grotesque manifestation !

— Écoute Magnus ! l’avait interpellé le capitaine de l’unité. Tant que tu as affaire à nous, l’on peut encore oublier ce scandale.

— Je suis pas intéressé, merci bien !

Il avait saisi à pleine main la chope de bière qu’il venait de vider, l’avait lancée en direction des soldats. La pinte avait volé, s’éclatant à quelques pieds de Marika.

— Citoyens ! avait-il repris de plus belle tandis que ses camarades descendaient des barricades pour se dresser face la garde. Il est temps de vous faire entendre ! Citoyens ! Il est l’heure, pour nous qui faisons l’âme et le cœur de ce pays, de nous lever pour le défendre ! L’Église déclare la guerre à Sveeriagë ! Allons-nous la laisser faire ?!

Des hurlements d’approbation avaient éclaté, crevant le silence. La garde royale, au cœur de ces partisans révoltés, semblait dépassée. Le capitaine, sourcils froncés, yeux braqués sur Magnus, avait fait signe à ses troupes d’encercler les barricades. Les soldats avaient alors resserré les rangs autour des universitaires, bousculant la foule et lui ordonnant de se disperser.

Les badauds cependant, tandis que la milice religieuse venait dans leur dos, se pressaient contre les boucliers, s’élevaient contre les ordres. Marika sentait la rumeur enfler. Les injures pleuvaient, achalandées par l’ivresse. Les chopes, les pierres volaient pour mieux se heurter sur les boucliers, les casques, les armures des gardes. Elle avait fait volte-face : la milice inquisitoriale fendait la foule à grands coups, repoussant les manants sans faire fi de leurs cris.

La situation s’aggravait. Marika, le souffle court, prenait la pleine mesure des projets de son ami. La pleine mesure de l’ampleur du soulèvement populaire qui retournait la cité.

D’un pas mal assuré, elle s’était glissée dans une allée perpendiculaire à la grande rue, évitant de justesse de croiser l’armée religieuse. Avait dû s’agripper aux bardages usés des habitations borgnes pour s’empêcher de choir. Chancelait tant qu’elle s’était accordée un instant dans la courrelle qui séparait le quartier de bouchers de celui des forgerons. L’air brûlant l’étouffait, irritait sa gorge et son nez.

Elle s’était assise à même la terre battue, ne faisant guère cas des immondices qui jonchaient le sol. Son cœur frappait son sein, l’assourdissait. Lui faisait mal.

Elle avait retiré la flanelle de son visage, inspiré à grandes goulées. Des larmes coulaient sur ses joues sans qu’elle n’en comprenne la raison.

Elle avait peur. Était impatiente. Fière de son ami d’enfance tout en ayant honte d’approuver ses propos. Se sentait entre deux feux, ne sachant dans lequel s’immoler sans se parjurer, sans risquer l’Enfer, sans risquer sa vie.

« Désobéir à l’Église, c’est désobéir au Très-Haut. ». Oui mais…

« Vous pourrez être hypocrite, user du mensonge pour plaire aux plus grands, vous ne serez alors jamais assez petit, assez humble pour plaire au Ciel ». Elle ne voulait pas poser sur ses yeux le bandeau qui dissimulerait ses véritables aspirations.

Ses doigts cherchaient sa croix, ne la trouvaient point. Elle avait vérifié dans un sursaut : elle n’était plus à son cou. La chaleur qui l’avait saisie à cette réalisation avait fait s’empourprer ses joues.

— Tiens.

Quelqu’un avait lancé à ses pieds son bien sans aucune autre révérence. Elle l’avait récupéré vitement, essuyé du bout de sa manche.

L’autre n’avait guère quitté le degré qui débouchait sur la courrelle, l’observait sans bouger.

— Merci, avait-elle articulé malgré la sécheresse qui avait envahi sa bouche.

Elle avait lancé un coup d’œil méfiant vers l’individu. Il n’avait point bougé, semblait attendre. Mais quoi donc ?

— La prochaine fois que tu nous espionnes, prêtresse, ça se passera très mal pour toi.

Piquée par cette menace, Marika avait transpercé l’étudiant d’un regard furieux. Mais ce dernier, n’en ayant cure, s’était seulement détourné –lui dévoilant malgré lui son visage ensanglanté.

— Magnus…

Son appel étranglé s’était évanoui dans le silence.


Texte publié par Yukino Yuri, 15 juillet 2021 à 00h21
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