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Tome 4, Chapitre 26 « Andra anklagade - Seconde accusée » Tome 4, Chapitre 26

Il était temps.

Elle s’en était doutée lorsque les gardes avaient ouvert la grille de sa cellule, l’avait saisi vélocement pour la presser dans les longs couloirs bas qui dessinaient les entrailles sordides de la Maison-Mère. Elle avait resserré contre son corps usé ses bras, autant pour s’apporter un peu de chaleur dans ces corridors humides que pour se rassurer. Les fers qui pendaient à ses poignets rendaient l’étreinte épuisante ; aussi l’avait-elle brisée au bout de quelques secondes.

La lumière crue du jour l’avait éblouie. Elle s’était arrêtée le temps de s’y habituer, et l’on l’avait rudoyée pour la forcer à avancer.

Ses yeux la piquaient. Paupières plissées, elle avait osé un regard vers les vitraux colorés. Mais à travers le verre, elle ne parvenait à distinguer qu’une masse sombre sans relief qui s’étendait sur plusieurs lieues.

Elle avait alors reporté son attention sur les murs que des fresques ornaient, véritables résumés de l’Histoire de Sveeriagë. Mais les fresques, condensées de guerres et de massacres, par trop réalistes, trop crues, n’avaient fait qu’accentuer son malaise. Sous ses pieds, le tapis révélait ses motifs délicats, ses volutes, ses scènes de vie et ses créatures fantastiques. Ses maximes brodées en lettres d’or.

L’on l’avait stoppée nette. Devant-elle, le visage brodé d’une madone levant les yeux vers le ciel, auréolée d’un disque d’or. Elle l’avait fixé, avide, affamée de cette douceur qui la transfigurait. Si elle s’était écoutée, elle se serait assise là. Se serait couchée contre son sein, avec ce seul bonheur que celui de se croire protégée. Aimée.

Mais déjà, les battants du prétoire s’ouvraient sous l’impulsion des miliciens. Une poigne solide l’avait saisie par l’avant-bras, la menant jusque devant les hautes stalles. Elle sentait les regards brulants des membres du Conseil sur chaque parcelle de sa chair, ouï les murmures soit réprobateurs, soit outrés sur son passage.

Elle avait retenu son souffle, se redressant pour paraitre digne, sinon humaine malgré les chaines qui l’entravaient.

Clic, clang. À chacun de ses pas, comme le mécanisme d’une horloge comptant le temps restant, ses fers s’entrechoquaient. Puis enfin, l’on l’avait lâchée, l’abandonnant aux pieds du pontife et de la reine. Elle avait osé un regard furtif vers eux avant de se reprendre, plongeant dans une révérence maladroite. N’avait pu apercevoir du pontife que son regard perçant et sa superbe croix, de la reine sa prestance et son air contrarié à sa misérable vue.

Elle s’était relevée, se tenant aussi droite que le lui permettait son corps brisé.

Il était temps, lui murmurait sa conscience.

Très-Haut, à mon aide ! suppliaient ses espoirs.

— Ana !

Le cri qui avait retenti dans le silence était allé percer son cœur, y laissant un trou béant. Levant le front, elle avait cherché l’origine de cet appel, croyant avoir rêvé, la poitrine en feu, débordante d’une joie indescriptible. Deux yeux mauves, dans lesquels dansaient l’inquiétude et l’affection. Elle s’était sentie happée par eux, comme la première fois, comme à chaque fois. Avait serré les dents pour s’empêcher de répondre à l’appel.

— Ana ! Ana !

Tel un feu follet, Magdala s’était échappée aux mains lui faisant obstacle, glissant tel un spectre jusqu’à elle. Ses mains brûlantes avaient redonné des couleurs à ses joues auxquelles elles prodiguaient mille caresses. Elle s’y était arrachée d’un geste vif de la tête tandis que les gardes tiraient la vestale en arrière pour la ramener à son siège.

— Ana ! Mais enfin, parlez-moi !

Mais elle gardait le silence, détournant les yeux. Ravalant ses larmes. Supportant le trou béant de son cœur prêt à l’engloutir toute entière. Une inspiration.

Très-Haut, à mon aide ! implorait-elle pour se donner du courage.

Une expiration.

Il était temps.

— Votre nom ?

— Ana Flor de Sollnästeå. Je suis née le quatrième jour du quatrième mois de l’an cinquante-huit de l’ère de Paix. Mon père est Tomas de Sollnästeå, forgeron de son état, et ma mère Solveig de Västagöt. J’ai reçu le baptême le septième jour du quatrième mois de l’an cinquante-huit de l’ère de Paix.

— Vous avez été recensée cette année, au mois de Meaera, en tant que postulante au rite de passage, afin de devenir prêtresse de notre Église. Est-ce bien correct ?

— Oui herre.

— Quand êtes-vous arrivée au sanctuaire de Däm Magdala ?

— Le dixième ou onzième jour de Quintiliera. Je suis contrite, je ne puis vous donner une date exacte.

— Pourquoi êtes-vous restée trois jours durant ? En outre, dans un lieu consacré dans lequel les postulantes n’ont pas le droit de séjourner.

— Je l’ignorais.

— Vraiment ?

— J’ignorais jusqu’à l’existence de Däm Magdala avant de la rencontrer… L’on ne nous a point entretenues à ce sujet, nous autres postulantes.

— Ensuite ?

— Nous sommes restées…

— Nous ?

— Oui, Mère Linnea et moi-même. Däm Magdala m’était agréable et nous étions épuisées par notre voyage.

— Ensuite ?

— Je l’ai enlevée.

— Vous ?

— Moi, et personne d’autre.

L’aveu avait fait tomber un silence lourd. Ana, la tête haute, dardait sur l’assemblée un regard grave.

Elle n’avait pas peur. Ces mots, elle les avait répété des dizaines de fois. Cette histoire, elle l’avait revue sans arrêt, avait eu tout le loisir de la modifier. Elle pouvait la raconter sans hésiter autant de fois qu’il le serait nécessaire.

— Vous l’avez enlevée ? avait répété Erling pour confirmation.

— Oui, Votre Sainteté.

— Et vous allez croire cela ? s’était écriée Magdala.

Elle s’était levée d’un bond, tremblante de tous ses membres. Les gardes, pour la contraindre à ne point se dérober à son siège, avaient dressé devant-elle leurs lances acérées.

— Vous dites que vous m’avez enlevée, s’insurgeait-elle en s’approchant tant que les pointes des lances lui blessaient le sein, mais pourquoi ?! Quelles sombres raisons ont bien pu vous pousser à tel sacrilège ?!

Un éclat malicieux brillait dans ses yeux. Elle n’en avait point, Magdala le savait bien. Si elle ne se parjurait point, si elle expliquait seulement avoir satisfait sa demande, alors elle saurait la faire avouer et lui faire abandonner cette fausse version de l’histoire.

— J’ai eu de la peine pour vous.

— Comment « de la peine » ? questionnait l’un des conseillers royaux tandis qu’il étudiait le témoignage rendu par l’Inquisition. Voici bien une raison peu commune ! Et riant, il s’était adressé aux membres de son état : A-t-on jamais vu ravisseur plus romantique ?

Quelques ricanements avaient fait écho à ses gloussements.

— Silence.

Frappant du bout de sa crosse sur la tribune, Erling avait ramené un calme satisfaisant.

— Quels étaient vos motifs pour vous abaisser à pareil acte ?

— Ne vous l’ai-je point dit, Votre Sainteté ? J’ai éprouvé tant de peine pour elle que j’ai désiré l’extraire de sa triste condition.

— À sa demande ?

Ana réalisait soudain qu’elle retenait son souffle. Magdala l’étouffait de son regard brûlant. Son cœur semblait se flétrir, ne laissant dans sa cage thoracique qu’un noyau dur comme de la pierre.

— Non, je l’ai enlevée contre son gré. Jamais elle ne m’en a fait la demande, jamais…

Le noyau se désagrégeait, la laissant complètement vide.

— Comment l’avez-vous poussée à vous suivre ?

— N’était-elle point prévenue des dangers de cette société ? s’étonnait un clerc.

— Je lui ai menti. J’ai insinué en elle le désir de partir, lui contant les merveilles de l’extérieur. J’ai tendu la pomme de l’envie et je l’agitais devant ses yeux dans l’attente qu’elle la croque. Quand cela fut fait, nous sommes parties.

— Est-ce bien la vérité, miss ?

Ana avait réprimé un sursaut. Lancé à Marika, qui l’avait ainsi questionnée, un regard étonné.

Pourquoi se posait-elle cette question-là, alors qu’elle exposait l’histoire parfaite, la solution infaillible à cette affaire ?

Elle avait avalé un peu d’air, comme si l’effort lui coutait terriblement.

— Si fait.

Sa voix était cassée. Elle l’avait éclaircie, toussotant poliment derrière ses paumes.

— Pouvez-vous le jurer ?

— Mère Marika, à quoi riment donc ces questions ?

— Pardonnez-moi, Votre Sainteté, je me permets seulement d’insister car, vous l’aurez vous-même constaté, les deux témoignages ne coïncident point et cela me trouble tout à fait. Aussi, si vous me le permettez… -et comme Erling le lui accordait, elle avait ajouté- Miss, pouvez-vous m’assurez que vous dites bien la vérité ?

— Oui.

— Qu’auriez-vous fait de Däm Magdala si nous ne vous avions point trouvées ? Car l’on ne passe point toute son existence à fuir, aussi je présume que vous aviez un projet qui aurait mis fin à votre exode.

— Si vous le dîtes…

— Oh allons ! Après avoir enlevée une vestale de cette importance, l’avoir appâtée et menée jusqu’à l’ouest du pays…Je ne puis croire que vous n’aviez point une motivation quelconque autre que de faire montre de charité à l’égard d’une personne n’en ayant point mandé.

Elle avait bruyamment tapoté le fourneau de sa pipe contre le parclose de sa stalle, le vidant des dernières cendres qui le bouchaient. Puis ayant fourré une nouvelle poignée d’herbes, elle avait gratté une allumette. La faisait tournoyer rêveusement entre ses doigts, ancrant son regard sur Ana.

— Ou alors, avançait-elle entre deux aspirations, ce n’était point aussi prémédité que cela.

Simon, à sa gauche, lui avait asséné un léger coup d’épaule pour lui intimer l’ordre de cesser.

Cependant, Marika désirait creuser davantage. Elle avait perçu le léger frémissement qui avait secoué les membres d’Ana. Remarqué ses regards fuyants ceux de Magdala, la rougeur de ses joues comme un témoin de sa nervosité.

Elle voulait en savoir davantage. Comprendre pourquoi… une vestale consacrée au ciel l’avait tant remué pour venir en aide à celle qui l’avait envoûtée et poussée au parjure.

Pourquoi ses motivations semblaient si pleines d’elle, si authentiques sur ses lèvres si elles étaient celles d’une autre?


Texte publié par Yukino Yuri, 8 juillet 2021 à 01h13
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