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Tome 4, Chapitre 24 « Första anklagade - Première accusée » Tome 4, Chapitre 24

Il était temps.

Elle l’avait su dès l’instant où les miliciens étaient entrés dans sa cellule.

Elle les avait alors suivis sans résister, sans tenter de se défaire ou de se dérober.

Sous ses pieds nus, la douceur des tapis qui recouvraient les longs corridors lui donnaient l’impression de marcher sur des nuages un peu rêches. Elle avait baissé les yeux, fascinée par les décors brodés que les chausses avaient altérés, les fils revêches qui se glissaient hors des motifs. Se demandait comment l’Homme pouvait réaliser pareille toile avec un simple fil. Il y avait des vignes, des mariages, des musiciens, une licorne tendant sa corne à une jeune vierge tandis que sur les murs se dessinait l’Histoire du pays. Les grandes batailles qui avaient donné ce nom si lugubre aux deux cent ans précédent –l’ère de Sang. Elle avait détourné les yeux : voir tant de scènes de tueries, tant de visages révulsés de douleur, de corps mutilés la mettait mal à l’aise.

L’un des gardes l’avait stoppée d’une main ferme sur l’épaule. Elle avait quitté le visage doux d’une madone levé vers le ciel pour découvrir les imposantes portes du prétoire. La justice sur un battant, la vertu sur l’autre. Elle espérait que ces mérites seraient de mise, même au-delà du seuil.

Une inspiration. Elle avait bombé le torse, relevé la tête. Digne. Même captive, même considérée comme une criminelle, elle voulait conserver sa dignité.

Les portes s’étaient ouvertes. Elle avait plissé les yeux : la lumière était vive dans le tribunal. Une coupole en verre laissait pénétrer les rayons dorés du soleil matinal, comme si le Créateur lui-même assistait à l’audience. Car c’était bien en Son Nom que l’on rendait verdict ; pourquoi en aurait-Il été exclu ?

Une expiration. Elle avait fait son entrée. Dans sa chemise en lin brodée qu’elle portait ordinairement sous sa tenue du dessus, elle se sentait nue. Plus encore sous les regards ébahis, inquisiteurs, suspicieux, curieux de l’assemblée. Celle qui était certainement la reine avait jeté au pontife un regard consterné.

Elle s’était postée juste au pied de l’estrade, avait salué les deux dirigeants d’une révérence parfaite. Sentait les regards des nobles et des prêtres sur sa nuque.

— Eh bien…, s’était repris le pontife d’une voix blanche, ne vous a-t-on point fait parvenir de tenue digne de votre rang?

— Si fait. Mais je n’en ai point voulu, Votre Sainteté.

Le Chef de l’Église était resté coi face à pareille réponse. Puis se reprenant, retrouvant un visage impassible, il lui avait mandé de décliner son identité devant la cour. Elle s’était retournée. Avait dévisagé ceux qui la dévisageaient.

Il était temps.

— Je me nomme Magdala, trente-troisième du nom, trente-troisième porteuse du voile sacré de Sainte Mariam de Magdala. Je suis venue au monde le huitième mois de l’an soixante de l’ère de Paix, née du sein de Däm Sina de Lunthveit, trente-deuxième Magdala, née du sein de Däm Lily trente-et-unième Magdala, elle-même née de la précédente Magdala. J’ai été baptisée le septième jour du huitième mois de l’an soixante de l’ère de Paix et ai été renommée Magdala le second mois de l’an soixante-sept de l’ère de Paix.

Il y avait eu un lourd silence. Puis de légers murmures. D’un geste, Erling les avait fait cesser.

— Permettez-moi d’insister, Däm Magdala, mais pourquoi une tenue aussi…impudique ?

— Cela ? Et ayant ouvert les bras, elle avait dévoilé sa gorge, ses bras nus, sa poitrine sans aucun corsage ; Je tenais à être jugée non point en tant que sainte mais en tant que femme. Car je ne doute point que c’est ainsi que mes camarades seront jugées, n’est-il point ? En quoi suis-je différente d’elles ?

Et d’un geste vif, empli de défi, elle avait défait son voile de sa tête, le gardant serré dans son poing. Une vague d’indignation avait parcouru le clergé, certains se signant devant pareil sacrilège, d’autres se penchant vers leur voisin pour échanger un mot.

— Honorables membres du clergé, voici la sainte dont l’on vous a certainement entretenu, celle devant laquelle vous vous êtes prosternés, celle que vous avez cherchée des jours durant. Une simple femme. Sans mon voile, voilà ce que je suis.

— À quoi rime tout ceci ? s’était exclamé le premier conseiller royal. Qu’est-ce que cet affligeant spectacle ?

— Herre, c’est à cause de moi que le pays a été mis à feu et à sang. À cause de moi que le pays tremble et souffre au plus profond de sa terre. Seulement, herre, l’on me lavera de ma responsabilité, car nul ne saurait porter jugement sur une sainte. L’on déclarera que je ne suis qu’une pauvre victime alors que j’ai mesuré les sombres desseins qui ont mené à cette situation ! Alors vous, respectables membres des hautes familles de notre état, vous qui me savez à présent dénuée de cette sacralité que l’on me donne pour de mauvaises raisons, je vous demande de me juger comme une simple citoyenne de ce pays. Si vous, membres du Conseil Judiciaire de Sveeriagë, faites montre de clémence à mon égard, vous aurez le devoir d’agir en pareils termes avec mes compagnes.

— Silence !

— Votre Majesté, je vous en fais la demande ! Vous devez garder à l’esprit que je ne suis rien et que je ne vaux rien ! Je n’ai de sainte que le nom !

— Votre esprit a été perverti par les idées impures de ces femmes ! avait clamé Erling afin de la faire taire, sinon de la discréditer.

Mais Magdala avait hoché la tête, dardant sur l’assemblée un regard brûlant.

Elle y avait réfléchi.

Enfermée dans sa cellule, les yeux rivés sur le crucifix et le visage agonisant du Sauveur, elle avait médité sur sa situation. Sur la façon de sauver ses amies ou de payer justement pour ses crimes. Dans le noir, allongée à même le sol, elle avait observé les étoiles entre les planches qui barricadaient le vitrail.

« Ici, c’est le Berger. », avait-elle murmuré pour elle-même tandis que scintillait l’étoile dans le noir.

Pourquoi « le Berger » ? s’était-elle alors interrogée. Pourquoi l’avait-on nommée ainsi et pas autrement ? Dans sa frénésie délirante que le jeûne nourrissait, Magdala s’était égarée dans mille pensées, mille pérégrinations.

Puis lui était venue cette question : à quel instant les Magdala étaient-elles devenues des saintes ?

Puis une conclusion : rien ne les prédestinaient à atteindre cette sacralité précoce.

Puis une idée : elle devait admettre devant tous qu’elle n’était point sacrée. Que cette vénérabilité n’avait été créée de toutes pièces que pour servir autrui. Car à force de rester dans le noir, son esprit en était arrivé à cette simple analyse: si cela ne lui servait point –ce qui était le cas, à en juger par le peu de poids qu’elle avait-, cela servait certainement à quelqu’un d’autre.

L’Église. L’Église qui voulait l’épargner pour mieux l’asservir ensuite. L’Église qui condamnait les idoles mais la vénérait comme Mariam de Magdala elle-même. La vénérait ? Elle, ou son voile ? Elle avait caressé le tissu rêche qui tombait de chaque côté de son visage.

Il fallait qu’elle renie devant tous son statut de sainte. Qu’elle le dénonce, qu’elle le rejette. Et qu’elle reconnaisse devant tous sa simple nature humaine, celle-là même dont on lui avait appris à craindre les souillures.

— Vous –et elle avait insisté sur ce « vous »- avez perverti mon esprit ! avait-elle rugi. Vous m’avez gardée captive toute ma vie en me répétant que le monde hors de ma chapelle était le berceau de toutes les calamités, tout cela pour m’utiliser à votre guise ! Vous avez fait de nous de simples objets, de simples idoles alors que seul ceci était digne d’intérêt pour vous !

Elle avait brandi son voile.

— Si vous devez juger quelque chose en tant que saint, jugez donc ce voile ! Et jugez-moi telle que je suis devant vous !

— Avez-vous terminé ?

Erling, dressé sur son siège, la foudroyait du regard. S’il avait pu ordonner que l’on la réduise en lambeaux, Magdala ne doutait point qu’il l’aurait fait.

Pour la première fois de son existence, elle se sentait victorieuse. Solide comme un roc. Fière d’avoir fait porter sa voix jusqu’aux oreilles des plus grands.

— Dam Magdala, sachez qu’en ces lieux, vous n’êtes point considéré comme une criminelle…mais une victime. Vous n’avez point à vous justifier, ni à vous chercher excuses. Nous souhaitons seulement vérifier auprès de vous…certaines choses.

— Quelles « choses » ?

— Les déclarations faites par les femmes qui vous accompagnaient, leur véracité ainsi que…votre…

Le cardinal avait toussé, fui son regard perçant.

— Ma vertu ?

— Si fait.

— Pourquoi ?! Est-ce nécessaire à ce point ?!

Il était tombé sur l’assemblée un silence éloquent. Pour le clergé comme pour la noblesse, la réponse était la même.

Magdala s’était raidie. Avait lancé à Marika un regard ahuri. La cardinale, sans cillé, l’avait soutenu. Acquiescé. Bien-sûr que cela l’était. Qu’importait l’état. Une femme vertueuse était forcément vérité.

Erling, du bout de sa crosse papale, avait frappé le sol deux fois. Du cabinet adjacent au prétoire, trois religieuses avaient fait leur entrée, comme si elles avaient attendu cela depuis le début de l’audience. Portaient une chaise étrangement faite et un paravent. Le siège gynécologique placé devant elle, Magdala avait été invitée à s’y asseoir tandis que l’on dépliait autour d’elle le paravent pour la dérober aux yeux de l’assemblée.

— S’il vous plaît.

La moniale désignait la chaise. Magdala s’était raidie. Considérait cet objet abject. S’y était assise, le corps engourdi par la révulsion que pareille inspection lui inspirait, avait relevé ses jambes sur les accoudoirs. D’un geste sec, elle avait tiré sa tenue du dessous, révélé sa chair nue, ses cuisses rondes, les multiples cicatrices que son périple y avait imprimées…Et son intimité, sous un nuage de poils sombres.

Le visage levé vers la coupole, elle cherchait les nuages. Le soleil l’aveuglait. Contre sa cuisse, elle sentait la chaleur de la flamme. Elle se souvenait du récit qu’Ana lui avait fait de son propre examen. Lorsque les doigts de la religieuse étaient entrés en elle, elle avait serré les dents.

Respire profondément. Reste digne, s’exhortait-elle en serrant ses mains. Ne leur montre rien de ce que tu ressens.

— Alors ? s’impatientait Erling.

— Elle est pure, Votre Sainteté.

— En êtes-vous sûre ?

— Oui.

— Votre Sainteté, il semble évident que cette jeune fille est tout ce qu’il y a de plus respectable. Pourquoi vous acharner ainsi ? Nous avons à faire, et d’autres sujets à étudier.

Le ton de Fleur de Pivoine était certes doux mais n’admettait aucune réplique.

En quelques minutes, le cabinet d’examen avait disparu. Les regards inquisiteurs étaient réapparus. Magdala, passant le plat de sa main sur sa toilette, s’était redressée.

Et ainsi, son interrogatoire avait débuté.


Texte publié par Yukino Yuri, 30 juin 2021 à 17h11
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