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Tome 4, Chapitre 23 « Rättegångens start - Début du procès » Tome 4, Chapitre 23

Cinq jours plus tard, le procès débutait.

Le Conseil Judiciaire, dans son entièreté, s’était hâté jusqu’à la salle d’audience. Chacun à son siège, dans son meilleur jour à l’extérieur –car personne ne pouvait voir à l’intérieur-, les conversations allaient bon train, résonnaient en un lourd bourdonnement. Les tabacs de différentes pipes se mélangeaient, s’entrelaçaient dans un effluve écœurant et acide. Dans l’aurore rose, la figure de pierre de Saint Yngve, patron de la justice, semblait épuisée de tenir sa balance ; tandis que Saint Nicholaus, garant de l’honnêteté et de la vertu, posait sur l’assemblée organisée en arc de cercle à ses pieds un œil las, comme par trop habitué à ce que ses valeurs soient oubliées.

Nobles aux tenues chatoyantes –trop, peut-être, dans l’austérité du prétoire- d’un côté, clercs en noir –rares étaient les touches de blanc dans cette uniforme assemblée- de l’autre, tous à leurs échanges sans jamais se mêler, sinon pour se saluer avec courtoisie ; tous piaillaient avec l’excitation, la nervosité que pareille affaire leur inspirait.

Si la noblesse se penchait sur une simple instance de rapt et violence sur personne ayant autorité, le clergé retenait son souffle comme lors de l’élection d’un nouveau pontife, car l’affaire prenait pour lui une toute autre dimension. Puis enfin, les cloches sonnant les laudes. Le crieur avait donné de la voix. Chacun alors s’était tu, levé pour préparer une révérence impeccable.

— Sa Majesté, la reine de Sveeriagë, dame Fleur de Pivoine de Lathium !

Fleur de Pivoine avait fait son entrée, accompagnée de ses haut-conseillers. Le pas lent de circonstance, elle faisait traîner derrière elle le velours blanc broché de pivoines dorées de sa majestueuse traine, la tête droite, présentant à tous ses cheveux dorés relevés en un chignon sophistiqué sur lequel brillait sa tiare de régente. Plus légère que celle utilisée pour les grandes occasions, elle pesait néanmoins sur son front comme un rappel à ses responsabilités, à l’importance de sa présence.

Et tandis que sur son passage l’on s’inclinait profondément, agrémentant parfois la révérence par un déférent « Votre Majesté », elle s’imposait de garder à l’esprit les devoirs qu’elle était tenue d’honorer.

Aujourd’hui, en tant que reine, elle était là pour défendre les droits de son peuple. Pour retenir la main par trop rigide de l’Église. Pour remettre dans cette affaire qui la concernait un semblant de réalisme quand l’idéalisme religieux perdait justement de vue la véritable gravité des actes condamnés. L’on mêlait trop de sainteté, trop de sacré pour y voir clair.

— Sa Sainteté, le Chef de la Sainte ֤Église de Lathium, herre Erling de Lathium !

Telle une mécanique bien huilée, les clercs s’étaient levés d’un seul être, réalisant une génuflexion basse, presque une prosternation. Suivi par les six cardinaux qui formaient son conseil personnel, Erling remontait d’une démarche solennelle l’allée qui scindait en deux le prétoire, gardait clergé d’un côté, noblesse de l’autre. Sa coiffe pontificale dressée sur son crâne, sa chasuble rouge brodée de raisins, sa croix pectorale bien fixée qui étincelait de pierreries…

Son entrée, à l’image de son Église, restait inchangée.

Pourtant -ou était-ce seulement l’inconscient de Fleur de Pivoine qui cherchait une différence afin de tromper son ennui ?- il semblait jubiler. Tout son être semblait victorieux, son visage irradiait de satisfaction. Tel un champion revenant de guerre, Erling avait élu siège sur la plus haute stalle du prétoire, voisine à celle de la reine, tandis que ses conseillers occupaient les sièges adjacents.

— Majesté, l’avait-il saluée d’un simple signe de la tête.

— Votre Sainteté. Sachez que je suis bien aise de vous voir de si excellente humeur.

Ah, que de politesses ! Parfois, elles pesaient à Fleur de Pivoine. Parfois, elle voudrait juste pouvoir être complètement honnête, ou seulement ignorer cet homme qui la révulsait.

Discrètement, elle s’était permise un regard vers Marika qui, pipe en bouche, lui adressait un sourire imperceptible pour autrui, un sourire dont elle seule avait le secret et que Fleur de Pivoine avait appris à distinguer et à décrypter.

« Ça ira. », lui disait-elle silencieusement.

Du bout de son éventail, elle s’était tapoté le menton.

« Je me le demande. »

Ah, ces échanges silencieux la rendaient nostalgique ! Elles avaient imaginé ce langage muet lors de leurs classes au couvent, à une époque où ne point pouvoir parler librement était le seul enjeu de leur existence. Douce époque… Parfois, elle était prête à échanger tout l’or de ses coffres pour y retourner.

Erling s’était levé. Avec un infime retard –impardonnable !-, elle l’avait imité, oubliant sa mélancolie pour faire face au présent.

— Honorables membres du Conseil Judiciaire de Sveeriagë, l’audience de ce jourd’hui revêt un caractère d’une importance majeure pour notre peuple. Ce jourd’hui, plus que n’importe quel autre jourd’hui, nous devons garder à l’esprit les valeurs de rigueur en ces lieux : justice, honnêteté et vertu.

Comme d’ordinaire, Erling avait introduit l’ordre du jour, rappelé les problématiques majeures de l’audience, les grandes lignes de l’affaire. Les greffiers des deux états, à leur étude, prenaient notes, faisaient gratter vivement leurs plumes sur les registres usés du conseil. Fleur de Pivoine s’était contentée d’écouter, bien droite sur l’estrade, regardant loin au-dessus des têtes de l’assemblée comme l’on le lui avait appris, récoltant les nombreuses informations qui lui avaient échappée ou n’avaient point été transmises. Gardait à l’esprit sa mission première : déceler le vrai du faux, punir en conséquence. Contenir le zèle mystique du clergé. Être juste.

Elle ne voulait que justice. Point vengeance.

Or, la vengeance semblait être le moteur actuel du clergé.

— Commençons l’audience. Êtes-vous prête, Altesse ?

Un sourire faux. Cordial mais terriblement creux. Erling ne semblait jamais être capable de ressentir quoique ce soit, sinon soit une jubilation malsaine, soit un mépris féroce à son égard.

— Si fait, nous pouvons ouvrir la séance.

Et de concert, avec cette synchronisation gagnée à force de travail et de répétition, le Chef de l’Église et la reine de Sveeriagë s’étaient rassis, ordonnant silencieusement l’entrée de la première accusée.


Texte publié par Yukino Yuri, 25 juin 2021 à 23h56
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