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Tome 4, Chapitre 22 « Intervju - Entrevue » Tome 4, Chapitre 22

Marika avait porté la lavande à ses narines. Elle était odorante, quoiqu’un peu fanée par le soleil estival.

Tandis qu’elle arpentait les longs corridors menant au quartier d’étude, elle laissait divaguer son esprit.

À travers les vitraux, la belle Lathium s’étendait. Les croix des églises côtoyaient les cheminées, les toits en bardage de bois, les hauts bâtiments administratifs, le palais royal. Et en son cœur battait la révolte.

Que se disait-il dans les mille artères de la ville ? Dans les campagnes ? Que préparait-on ? À quel monde rêvait-on ?

Pipe aux lèvres, lavande au poing, elle s’était glissée dans l’église réservée aux prêtres, transportée jusqu’au confessionnal tapi dans l’ombre. Son bois sombre, son aspect massif et ancien lui conférait une aura corrompue, à tel point que l’on murmurait que le Malin s’y glissait la nuit jusqu’à son heure –trois heures trente-trois- et que malheur arrivait à quiconque s’y confesserait durant cette démoniaque occupation. Pourtant, il demeurait. L’Histoire en avait fait une pièce ancienne du mobilier, et Sa Sainteté refusait de s’en défaire pour quelques misérables ragots. « Les vertueux ne craignent point le Diable », avait-il un jour prêché pour faire cesser la fébrilité générale. Et l’on n’en parla plus, sinon discrètement pour se faire peur.

Elle avait pris place dans le compartiment dextre, tiré le rideau pour la faire disparaître aux yeux du monde. Tapoté avec un rythme précis sur le portillon qui couvrait le grillage. Deux longs, trois courts. « Ave Mariam ». Le portillon s’était ouvert. Entre le grillage, Marika avait perçu, comme prévu, le profil droit, l’étole rouge de Simon.

— Tu l’as vue ? avait-il murmuré, se penchant avec excitation au plus près de la grille.

— Si fait. Je te remercie de m’y avoir aidée.

— Serviteur. As-tu pu lui parler ?

— Aussi.

— Alors ?

— Alors quoi ?

— Très-Haut ! À ton avis ?!

— Eh, doucement ! On ne jure pas dans une église, n’est-ce pas ?

Mea culpa ! Mais alors, de quoi a-t-elle l’air ?

— D’une enfant. Elle a l’innocence d’une enfant mêlée à la solennité de l’âge adulte, une douceur couplée à une volonté de fer. Elle ressemble aux autres prétendues Däm Magdala, la prestance de sa caste en plus. Elle ne sait rien mais comprend tout… Elle est bien différente de cette dame que l’on nous a décrit, plus encore que sa prédécesseure.

— Quoi de plus étonnant, elle n’a que quatorze ans.

— Que quatorze ans, oui. Et vois quelle folie elle a engendré. Dans quoi nous l’avons entrainée alors qu’elle comprend à peine les enjeux politiques qui l’entourent ?

— Nous arrangerons cela en temps voulu.

— Elle m’a mandée de l’aider, elle et ses camarades. Pour l’heure, elle désire seulement que l’on leur prodigue des soins. Je n’ai pas eu le cœur à lui mentir à leur sujet. Pourquoi l’aurai-je fait d’ailleurs ?

— Veux-tu dire que tu as gagné sa confiance ?

— Certes un peu.

— Voilà qui est heureux. Nous saurons la tirer de ce mauvais pas avec d’autant plus de facilité. Si nous voulons défaire notre Église des vices qui la corrompent, il nous faut rester dans ses bonnes grâces. Elle sera un fort atout…Quand tout cela sera terminé.

Marika avait acquiescé à contrecœur : ainsi l’on l’utiliserait encore. Car voici ce que Marika, Simon et d’autres haut-placés, face à la folie grandissante de leur pape, espéraient : que Magdala, avec tout le poids populaire que lui conférait son statut d’icône, appuie l’amendement qu’ils préparaient, de même que les nouveaux dogmes qu’il engendrerait. Qu’elle soit, en d’autres termes, la tête de proue d’une nouvelle Église qui peinait à voir le monde.

— Elle m’a donné cela, avait murmuré Marika en glissant précautionneusement le brin de lavande entre le grillage. «Elle comprendra », m’a-t-elle dit. Mais j’ignore de laquelle des captives elle parlait.

— Oh cela, je saurai bien tirer ce mystère au clair, promettait Simon en l’insinuant dans une fiole de son inventaire médical. Je me rendrai à leur chevet demain.

— Pourquoi toi ?

— Le juge William m’a soumis la même requête. Je ferai une pierre deux coups.

— En effet.

— Dans quelle situation grotesque, soupirait Simon en pinçant l’arête de son nez, sommes-nous ? Le Ciel nous vienne en aide…

— Eh, qu’il en soit ainsi. Sans quoi…je crains que notre Église ne soit mise à genoux.

— N’y pensons point.

Il avait refermé le portillon, quitté la loge du confesseur. Le rideau s’était rabattu, dévoilant la haute silhouette vêtue de son aube noire.

— Y allons-nous ? C’est que le Très-Haut n’attend point.

— Déjà vêpres?

— Déjà.

— Eh bien ! avait-elle baillé en prenant le bras qu’il lui offrait. C’est que le Très-Haut nous en demande beaucoup, à nous autres pauvres clercs !

Simon avait ri, posant son front contre le sien. Elle avait profité de ce court instant de tendresse, savourant cette simple joie enfantine qui la submergeait à chaque fois, avant de pousser les portes de l’église.

Dehors, le crépuscule colorait le ciel de ses doigts orangés. Le Berger pointait le bout de son nez étoilé.

Les cloches sonnaient la cinquième heure de relevée.


Texte publié par Yukino Yuri, 20 juin 2021 à 17h48
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