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Tome 4, Chapitre 20 « Bekvämlighet - Réconfort » Tome 4, Chapitre 20

La lune filtrait de temps à autres à travers les barreaux du soupirail.

Moea, s’étant hissée en équilibre sur le seau dont elles devaient user pour leurs besoins, observait avec un plaisir nouveau la pluie qui tombait en une mélodie aux accents tristes.

Comme c’était étrange. Maintenant que l’on l’avait privée de sa liberté, les plus simples beautés du monde revêtaient un caractère surnaturel.

L’air frais lui faisait du bien. Car l’air de la cellule était si vicié, si putride qu’elle en avait la nausée.

Elle avait glissé la cruche vide qu’elles avaient en leur possession entre les barreaux, laissant l’eau du ciel la remplir.

Plic, ploc, plic, ploc…. Moea avait soupiré. Le son était doux, comme un baume à son cœur.

Elle avait glissé un coup d’œil furtif à sa main droite bandée maladroitement. Du sang continuait de mouiller le tissu, le teintant d’un rouge sombre. La douleur vive lui revenait alors, et elle avait inspiré longuement pour s’empêcher de vomir.

Cinq ongles. C’est tout ce que l’on lui avait retiré et elle s’en estimait chanceuse. Pas de fouet, pas de fer rouge sur sa chair, pas d’eau par litres pour remplir son estomac. Seulement cinq ongles.

Le juge qui l’avait interrogée était faible. Elle l’avait senti dès ses premières questions. Il n’était point aussi inébranlable dans ses certitudes qu’Abel de Vaastiriäs. Quelques propositions avaient eu raison de son zèle ; et sa figure pathétiquement calquée sur celle du grand inquisiteur avait tôt eu fait de laisser place à celle de l’homme en rut qu’elle dissimulait. Elle n’en avait éprouvé aucun plaisir. Il l’avait prise avec froideur, sans une caresse, sans un mot. Mais après cela, encore sous l’ivresse de la jouissance, elle avait pu lui faire consigner ce que bon lui semblait, quand sous la question l’on lui aurait fait avouer ce que l’on voulait entendre d’elle. Elle avait vérifié par-dessus son épaule. Sa déclaration était au mot près, une fable parfaite, et elle l’avait signée sans rechigner. Car contre son aveu, il lui avait promis qu’il ferait venir un médicastre au chevet d’Ana. Cela aussi, elle s’était assurée d’en garder la preuve. Un billet qu’il avait rédigé et sur lequel son scel était apposé. S’il manquait à sa parole, elle avait un atout dans son corsage.

Ana, dans une régurgitation bruyante, avait rendu le contenu de son estomac.

Moea, d’un bond, avait accouru jusqu’à elle, s’était agenouillée, déplacé sa tête afin qu’elle ne s’étouffe point.

La fièvre ne descendait pas, quoiqu’elle fasse. Toujours couchée sur le ventre, ses plaies ne cicatrisaient pas. Pire, elles s’infectaient dans cette cage nauséabonde, suintaient, devenaient jaunâtres et malodorantes. D’ordinaire, ses blessures n’auraient pas dû s’aggraver aussi vite. Mais dans la fange, la vermine semblait se reproduire sans cesse et l’air putride avait eu raison de sa chair à vif en moins de deux lunes. Moea avait essuyé son front en sueur, défait des lèvres d’Ana les derniers vestiges de vomissure. De la bile et le peu d’eau qu’elle lui avait fait boire. Rien ne restait dans son estomac.

Elle se laissait mourir.

Moea, poussant un soupir, s’était de nouveau hissée sur le seau, tendant la main vers la cruche. Un éclair l’avait aveuglée. Elle avait retenu le broc dans un sursaut, manquant de le faire verser.

— Eh… dieu..., s’était-elle surprise à murmurer, les yeux levés vers le ciel, t’vas la laisser mourir ? Esce qu’c’est si amusant ?

Au loin, le tonnerre.

— Elle a fait d’son mieux. Elle était prête à s’donner à toi… Et toi, tu la r’gardes juste crever !

Un grondement plus sourd.

— Fais quelqu’chose ! ordonnait-elle à ce dieu en lequel elle ne croyait pas. C’ton enfant, non ? Alors bouge-toi !

Elle avait tapé du plat de sa main contre les barreaux.

— Dieu de pacotille ! Regarde c’que font tes enfants ! Regarde c’que tu les laisses faire ! Pourquoi tu l’as abandonnée ?!

Un autre éclair avait fendu vent et pluie pour s’écraser au milieu de la Cour des Exécutions, répandant ses langues incandescentes devant les yeux de la danseuse. Cette dernière, aveuglée, était tombée en arrière. Des bras l’avaient rattrapée, lui évitant une douloureuse chute. Une odeur de tilleul l’avait saisie, comme une brise soufflant la pourriture au loin. La cruche lui avait échappé et elle n’avait pu retenir un cri d’horreur. Tous ses efforts étaient réduits à néant ! Elle avait étouffé un juron.

— Rapportez un broc je vous prie.

La voix était ferme mais empreinte d’une humanité qui l’avait fait sursauter. Le garde avait obéi dans l’instant. Et Moea, se rappelant soudain en quel terrain elle se trouvait, s’était dérobée, se plaçant comme une lionne devant Ana pour la protéger d’une possible menace. Mais le clerc n’avait point bougé. Il la considérait avec bienveillance, s’était inclinée devant elle pour la saluer. C’était la première fois. D’ordinaire, l’on ne la saluait pas.

— Je me permets de me présenter : cardinal Simon de Lathium.

— Qu’esce qu’j’peux faire pour vous ?

— Je me permets de venir examiner votre camarade, à la demande du juge William.

L’inquisiteur avait donc tenu parole. Moea n’y croyait point.

Pour appuyer ses dires, Simon avait extirpé de sa chasuble une sacoche dans laquelle s’entrechoquaient des fioles et des flacons.

— Bien-sûr, vous pouvez rester m’assister.

Et s’agenouillant auprès d’Ana, la saluant avec révérence, il avait commencé à désinfecter les sillons purulents qui zébraient son dos. Retirait avec précaution la vermine qui s’y glissaient, un mouchoir contre le nez, épongeait la chair en sueur, la frottait lentement avec des mélanges d’herbes et d’alcool. Sa patiente avait poussé un cri douloureux, essayée de s’arracher à cette nouvelle souffrance. Mais la danseuse l’avait immobilisée, lui glissant des mots réconfortants afin de la calmer. Ana avait alors obtempéré, gardant ses cris, se crispant seulement.

— Pourquoi….vous faites ça ? C’pas dans votre intérêt d’nous soigner…

Simon avait suspendu son geste puis repris les soins sans mot dire.

— R’pondez-moi, s’il vous plaît…

— Il faudra bien que vous soyez en état de parler avec sanité de corps et d’esprit lors de votre procès.

— Esce que c’la ?

— Si fait.

Il avait volontairement tu le fait qu’il ne cautionnait point les agissements de l’Inquisition. Elles n’avaient point à savoir que l’Église se déchirait en son propre sein.

— En outre, l’on m’a expressément mandé de vous porter assistance et je n’aurai su désobéir. Voudriez-vous me donner votre main ?

Moea avait soulevé un sourcil d’incrédulité.

— Un cardinal peut’y pas évincer la d’mande d’un inquisiteur ? s’était-elle enquise d’une voix aux accents douloureux tandis que ses propres plaies étaient désinfectées et soignées.

— Certes, mais il n’y a point que lui qui m’en a fait la demande, et à la dame qui a mandé après moi, je n’aurai pas osé refuser pareil service.

Et de sa poche, il avait extirpé une fiole. Fait glisser dans sa paume un brin odorant qu’il avait tendu à Moea.

— L’on m’a dit que vous comprendriez.

— De la lavande ? s’était-elle étonnée en passant sous ses narines les fleurs violettes.

Elle ne comprenait pas. Avait levé vers Simon un regard assombri par de lourds soupçons. Essayait-il de se jouer d’elle ? De la piéger ? Allait-il l’accuser de sorcellerie si elle en disait plus ? Elle avait grand mal à y croire tant il lui semblait être un homme bon et honnête –et elle savait les reconnaître.

Ce dernier avait placé doucement entre les lèvres d’Ana le goulot de sa gourde, l’invitant à boire lentement, tapotait sa main pour l’encourager. La nordique avait obtempéré, avalant les remèdes que le clerc lui préparait. Pour la garder éveillée, il lui parlait, décrivait consciencieusement les plantes, les poudres qu’il glissait dans ses médicaments. La faisait parler de son nord natal, des paysages qu’elle avait découvert, des maux qui lui labouraient le corps, de sa foi aussi. Il était humain, terriblement humain avec elle. Alors Ana, réconfortée, se laissait aller aux confidences d’une voix faible. Mais lorsqu’elle avait vu le brin de lavande entre les doigts de Moea, sa petite voix s’était muée en un cri de surprise.

— C’est…Magdala qui vous envoie ?

Simon avait acquiescé.

— Comment ça… ? Quel rapport avec…

Puis dans l’esprit de Moea, tout s’était éclairci. Elle avait compris que ce n’était point le message que portait la fleur –le raffinement et la royauté- qui avait mis la puce à l’oreille d’Ana. Ni sa couleur, si semblable à celle des yeux de la vestale.

Elle avait souri, gardant pour elle sa découverte. Glissée dans la paume brûlante de son amie le brin odorant pour lui redonner courage, comme l’aurait fait Lavende en serrant fort sa main.


Texte publié par Yukino Yuri, 13 juin 2021 à 12h41
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