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Tome 4, Chapitre 19 « Förhandla - Marché » Tome 4, Chapitre 19

— Tu en es sûre ? Ma proposition n’a pourtant rien d’amorale, ni d’inintéressant.

Dans son dos, il sentait le regard brûlant de son interlocutrice et cela l’avait fait sourire.

En contrebas, dans la rivière qui scindait Lathium en deux rives, des jeunes filles s’aspergeaient d’eau en riant. Leurs chemises, dans la lumière crue de l’après-midi, dévoilaient leurs gorges tandis que leurs jupons collaient à leurs cuisses rondes. Il s’était détourné, sentant son esprit s’échauffer face aux viles tentations du Malin.

Maudites créatures, maugréait-il en se signant. Fallait-il qu’elles viennent attiser ses pulsions coupables sous ses fenêtres ?

Le monde allait à vau l’eau. Plus de pudeur, plus de pureté, plus de fidélité. Les jeunes gens s’adonnaient à la luxure dans des grottes, des prairies sans la bénédiction du Ciel. L’on faisait commerce le jour de l’office, l’on jurait, l’on insultait le nom du Très-Haut. Le diable charmait. Et par-dessus tout, le peuple revenait à ses superstitions régionales, se mettait à croire en tel esprit, tel elfe, telle fée… Sorcellerie, impie sorcellerie.

Un nouveau signe de croix sur son torse pour se préserver de ces folies.

— Ne te méprends point, je ne te fais pas pareille offre pour te sauver la mise. Mais vois-tu, je ne tiens pas à ce que tes péchés entachent mon nom et mon honneur. Tu partiras au bagne discrètement et peut-être, après quelques années et une bonne conduite, tu pourras t’en retourner à une vie anonyme mais honnête.

— Je ne me méprends pas et je refuse ta proposition.

— Tu préfères mourir ? Oh allons… Ne joue pas la martyre prête à monter sur l’échafaud sans regret, ni peur. La mort n’est point aussi romantique que tu le crois.

— Comment peux-tu savoir ce en quoi je crois ?

— Oh je t’en prie ! Tu n’avais de cesse de clamer que tu voulais demeurer vierge et t’offrir en sacrifice à notre Seigneur comme toutes les saintes que tu adulais !

— J’avais cinq ans et aucune notion de ce que pouvait être la mort.

Abel s’était rassis, les mains jointes sous son menton. Linnea, sur le siège d’en face, se tenait droite, terriblement digne malgré son aube sale, son visage tuméfié, ses entraves qui pesaient sur son corps robuste. Disgraciée mais gardant pour elle son honneur. Comme quand ils étaient petits et qu’il gagnait contre elle à la course ou aux billes. Il voulait la voir pester, taper du pied, fondre en larmes comme les cadettes de ses amis. Mais non. Elle restait droite, un sourire aux lèvres. Digne. Fière. Dans ses instants de gloire futile, il se sentait soudain humilié, blessé dans son orgueil. Comme à présent.

— Je préfère la mort plutôt que de rejeter toutes les fautes sur Ana.

— Elle a pourtant avoué qu’elle était coupable et qu’elle acceptait de porter la responsabilité de son crime. Tu n’as été qu’une malheureuse complice…nous pourrions même faire de toi une victime…

— Grâce à tes fables ?

— Les dires du grand inquisiteur n’en sont point aux yeux de la justice.

Linnea s’était raidie, le toisant du regard.

La proposition était tentante, il était vrai. Terriblement tentante. Après tout, elle n’avait jamais cautionné les choix d’Ana depuis leur départ de la chapelle de Magdala. Elle n’avait eu de cesse de s’opposer à son rapt, de mettre Ana en garde et de la prévenir des risques que sa folie engendrerait…

Pourquoi payerait-elle les pots cassés ?!

— Eh, avait-elle ri, tu as raison. Les paroles du grand Abel de Vaastiriäs sont paroles de vérité…

— Alors te voilà décidée ?

— Accuse-moi.

— Quoi ?!

— Accuse-moi, Abel ! Fais de moi une apostate ! Tue-moi !

Le cri d’Abel l’avait à peine fait frémir. Elle avait soutenu son regard furibond, un sourire imprécis aux lèvres. Il n’avait pu retenir sa main. Sous la violence du crochet, Linnea avait basculé de son siège, s’écrasant à terre.

— Ne vois-tu pas les efforts que je mets en œuvre pour te sauver la mise ?! Le temps que je sacrifie pour toi ?!

— Pour moi ?

Elle gardait les yeux rivés sur lui, sa main essuyant le sang qui perlait de ses lèvres. Du mépris. Il ne voyait que cela dans ses iris. Pas de la peur, du désespoir de la soumission, de la rage. Seul un mépris tranchant.

— Non, pour toi Abel ! Parce que si l’on découvrait que la dissidente est ta sœur, quelle honte cela serait !

Un rictus mauvais avait assombri son visage. Abel voulait lui arracher les lèvres pour la défaire de ce sourire dédaigneux.

— Que t’importes ce qui m’arrivera. Alors pourquoi t’échiner à adoucir mon sort sous couvert de compassion ? Tu n’as de compassion pour personne. Tu n’en as jamais eu.

Il l’avait saisie par le col de son aube, dardant sur elle son regard enragé. Mais Linnea n’en avait cure. Sa rage, il pouvait la ravaler. Elle ne lui faisait pas peur.

— Ana est mon élève ! J’en avais la responsabilité. J’assumerai avec elle les conséquences de nos actes !

— Elle est majeure. Qu’a-t-elle besoin de toi pour la protéger ?

— Tu ne comprendras jamais.

La poigne de son frère s’était ramollie. Elle en avait profité pour s’en défaire, corrigeant d’un geste expert sa toilette.

— C’est parce que je l’aime que je ne veux pas l’abandonner. Ni elle, ni Moea.

— Débauchée ! avait craché son frère en s’éloignant vitement d’elle comme si le démon l’habitait. Tu rajoutes cela à tes innombrables fautes ? Tu t’es offerte au Très-Haut et tu t’es parjurée en participant à des orgies ?! Sorcière !

— Abel… Tu as tant peur de la dépravation que tu la vois en tout et en chaque âme…exceptée en toi-même.

Un autre crochet. Linnea avait vacillé mais s’était empêchée de tomber.

Il était temps d’en finir.

— Tu ne peux pas comprendre. Mais si cela peut nous faciliter la tâche, alors oui. Je confesse mes fautes devant toi, frère aîné. J’ai trahi le Ciel, je m’adonne à la luxure et j’ai participé au rapt de Däm Magdala.

Abel avait écarquillé les yeux, senti son visage se crisper de dégoût.

— Condamne-moi et je tairai nos liens de parenté. Même mieux, je te laisse me répudier. Tu en as le pouvoir, en tant qu’homme, en tant que chef de famille, en tant qu’inquisiteur.

Il avait ouvert la bouche, semblait hésiter.

— Allez Abel.

Elle avait le pouvoir sur lui.

— Si tu veux épargner quelqu’un, ce n’est pas moi.

Le grand inquisiteur de la Sainte Église de Lathium la toisait sans ciller. Face à elle, enchainée comme une bête, agenouillée devant lui, il aurait dû se sentir en pleine possession de ses moyens, dominant.

Pourtant…

Pourtant, Abel avait conscience des risques qu’il encourait si toute cette histoire de parentalité s’ébruitait. Conscience de l’ascendant qu’avait Linnea sur lui, de son silence qu’il devait acheter. Car si l’on ne la croirait pas sur paroles, les documents officiels, les livrets de famille, les certificats de baptême auraient tôt fait de le dénoncer. Elle saurait insinuer le doute dans les esprits. Ses détracteurs saisiraient l’information comme l’on saisirait le poignard qui transperce la poitrine d’un tyran : avec jubilation. Il serait destitué de ses fonctions, celles pour lesquelles il avait sacrifié sa vie à l’étude, qu’il avait gagnées à la sueur de son front. Serait excommunié ou exécuté. Les familles de sorcières, Abel en avait tant fait monter sur la potence pour leurs seuls liens familiaux avec une prétendue sorcière…

Et il avait tant d’ennemis en ces murs, tant de rivaux prêts à le faire tomber…

Linnea était une menace. Une bombe à retardement, tant que ni l’un ni l’autre ne reniait leur lien de parenté. Il fallait que sa sœur disparaisse de sa famille. Personne ne devait savoir.

— Gardes !

Et avec brusquerie, bousculant les miliciens qui se précipitaient à son appel, il avait ordonné qu’elle soit ramenée en sa geôle avant de disparaître vers l’aile des archives.


Texte publié par Yukino Yuri, 8 juin 2021 à 00h50
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