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Tome 4, Chapitre 18 « Melankoli - Mélancolie » Tome 4, Chapitre 18

— Miséricorde !

Moea avait tendu les bras, empoignant Ana avant que sa tête ne heurte le sol.

Les gardes refermaient déjà la lourde grille de la cellule, jetant à la danseuse des regards lourds de sous-entendus graveleux, la raillant sans vergogne, comme soudain inspirés par ce tableau de proximité féminine qui se dévoilait à leurs yeux. Elle avait fait mine de ne point entendre, par trop habitués à ces quolibets et ces œillades torves qui la révulsaient.

En outre, l’état d’Ana accaparait suffisamment son attention pour qu’elle s’en détourne.

Avec une précaution infinie, elle l’avait menée jusqu’à l’immonde paillasse qui gisait dans un coin du cachot, l’y avait couchée avec une douceur maternelle. Du grabat, il exhalait une odeur atroce de pourriture, de sang, de sueur, d’urine moisie ; et elle avait tôt eu fait de le couvrir de son voile. Si seulement l’on ne lui avait point retiré sa sacoche, elle y aurait glissé des brins de lavandes afin de camoufler la puanteur. Mais ne lui restait comme bien que sa broche, ses boucles d’oreilles…et sa dignité.

Ana, plus morte que vive, s’était docilement laissé faire, fixant le sol irrégulier et sale d’un œil vitreux.

Tout ressemblait à un rêve. Un mauvais rêve. Elle voulait se réveiller. Elle voulait se réveiller.

Pitié pour moi, Très-Haut, dans votre grande miséricorde, sauvez-moi de cet enfer.

Ce psaume, aujourd’hui, semblait avoir été écrit à son intention.

La fraîcheur de l’eau sur son dos meurtri lui avait arraché un unique gémissement, aussi discret qu’un soupir.

Moea, méticuleusement, nettoyait ses plaies, le visage révulsé, le cœur tambourinant de fureur. À chaque blessure qu’elle rinçait, elle sentait son horreur enfler plus encore. Elle pensait en voir vu assez de la part de l’Inquisition, assez pour ne plus s’effarer de sa cruauté, assez pour que cela la laisse de marbre, sinon vaguement écœurée. Mais là… L’on avait atteint à l’intégrité d’une personne qui lui était chère. À sa famille. À Ana.

Sa rage redoublait, la faisant trembler de tous ses membres.

— Merci Moea…

Elle avait suspendu son geste. La voix d’Ana était si frêle qu’il lui semblait qu’un seul autre son étranger aurait fini par l’étouffer.

— Qu’esce qu’t’as dit ?

— J’ai dit « merci ». Cela fait du bien…

Elle lui avait adressé un sourire si reconnaissant que ses humeurs terribles s’étaient évanouies sur le champ. Ne restait que la tristesse qui lui labourait le sein. La culpabilité de ne point avoir pu faire plus pour retarder la milice. De s’être laissé étourdir si sottement. D’avoir laissé les chiens de l’Inquisition faire tant de tort à sa cadette.

Et Linnea ? Et Magdala ? À cette pensée, la peur l’étranglait plus fort. Si Magdala ne risquait certainement rien de trop grave, qu’en était-il de cette prêtresse dissidente ?

Un terrible sentiment d’impuissance se mêlait au chagrin, lui retournant le cœur comme un mauvais mélange de taverne. Elle pinçait ses lèvres, engloutissait les pleurs qui lui venaient sans prévenir. Ce n’était pas le moment. Ana n’avait pas besoin de cela !

— Je n’ai rien dit qui pourrait te causer du tort…

— Eh, avait gloussé Moea tant cela lui semblait insignifiant, ils ont assez d’choses contre moi t’façon ! Alors un rapt de nonne de plus ou d’moins…

— Je t’en prie Moea…Je n’aurai pas pu te faire porter ce crime-ci…Pas à toi…Pas après toute l’amitié que tu as eu à mon égard.

La danseuse avait hoché la tête, un sourire attendri aux lèvres. Ses boucles d’oreilles tintaient dans le silence lourd. Ce son nacré avait empli Ana d’une sérénité douce. Il lui rappelait le tintement lège du carillon en coquillages que Linnea avait installé dans le jardinet de sa cure.

— C’est tout à ton honneur, Ana…

Les mèches sombres de Moea caressaient sa joue tandis qu’elle se penchait au-dessus d’elle, posait ses lèvres souples sur sa tempe. Puis elle s’était couchée sur le flanc, à même le sol, face à face, ses doigts cajolant l’épaule épargnée par les coups.

— Cela me rappelle…nos veillées…

— N’est-ce pas ?! Comme t’étais guindée avec moi !

Un petit rire. Une mélancolie résignée dans ses iris bleutés.

— J’avais peur de toi.

— Aya, c’vrai ?! J’fais peur, moi ?

— Je n’avais jamais rencontrée quelqu’un d’aussi libre, d’aussi…hors du monde. Je pensais que seule l’Église gardait sur le droit chemin et je te craignais…

— T’avais peur que j’tente de t’convertir à mes idées ? Que j’t’éloigne de ta foi ?

Le tremblement de ses lèvres avait répondu pour elle.

— Quelle idée ! avait ri –jaune- Moea en lui pinçant la joue.

Quelle idée, oui, quand tant de bons pratiquants s’y étaient essayés, tentant de lui arracher le merveilleux de ses propres croyances ! Elle aurait pu rendre la monnaie. Pervertir la foi d’Ana, la harceler sur ces fables, dévaloriser sa confession. Pourtant…Pourtant, elle n’avait point voulu. Car auprès d’Ana, elle avait découvert que la religion telle qu’elle la lui présentait n’était point que contraintes et intolérance déguisée sous de beaux sermons.

— Je t’envie…

— Eh, d’quoi ? D’être une prostituée qui danse pour quelqu’sous ? C’s’rait plutôt à moi d’t’envier !

— Non. De haïr l’Église.

Ana avait la mâchoire serrée, les joues rouges. Son front était bouillant. Son ainée y avait déposé une bande de tissu humide pour faire taire la fièvre.

— Pourquoi ?

— Parce que moi, qu’importe tout ce que l’on me fera, je ne parviendrai jamais à me défaire de son influence. Je ne pourrai jamais la rejeter, ni cesser de lui être fidèle, ni d’être fidèle aux enseignements des Textes. Pourtant…je méprise ce qu’elle fait… Je méprise sa justice. Je méprise sa cruauté. Mais je n’arrive point à la haïr…

Elle avait fermé les yeux, poussant un soupir à fendre l’âme.

— C’est pour cela que je t’envie.


Texte publié par Yukino Yuri, 5 juin 2021 à 00h38
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