Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 4, Chapitre 17 « Tortyr - Torture » Tome 4, Chapitre 17

— Vous admettez l’avoir enlevée ?

Aucune réponse. Un coup d’œil au bourreau. Ce dernier, prenant un élan, avait vigoureusement cinglé le dos de l’interrogée de plusieurs coups de fouet, lui arrachant un cri douloureux. Elle s’était cambrée en avant pour tenter d’échapper aux lanières mordantes, tirant sur les chaînes qui la maintenaient suspendues par les bras. Entre ses cris, un « oui » étranglé s’était fait entendre. Une main levée et le supplice avait pris fin.

— Vous l’avez enlevée ? avait répété Abel de Vaastiriäs d’une voix tonitruante, un sourire satisfait traversant son visage anguleux.

— Oui, herre…

Ana respirait à grandes goulées, le souffle désespérément écourté par la position inconfortable à laquelle l’estrapade la soumettait. À ses pieds, l’on avait pendu une poutre qui pesait à ses jambes, et à tout instant elle craignait que ses articulations ne se rompent. Son dos la cuisait, bardé de plaies ensanglantées, la chair à vif.

— Pourquoi ?

Pourquoi ?

Quelle étrange question, raisonnait Ana en exhalant par saccades irrégulières.

Que devait-elle y répondre ? Sa raison et son cœur, pour une fois, s’accordaient : point la vérité. Admettre devant l’Inquisition qu’elle s’était laissée influencée par cet amour « contre-nature » comme le prêchait vertement le clergé ? Certainement point. Elle ne tenait guère à plonger Magdala dans pareil scandale, ni à se condamner aux flammes du bûcher.

Abel, harassé d’attendre, avait haussé les épaules, fait signe au bourreau. Les lanières de cuir avaient sifflé dans l’air.

— J’ai eu pitié d’elle ! s’était-elle écriée d’une voix misérable. J’ai eu de la peine pour elle alors je l’ai enlevée !

Mi- vérité, mi- mensonge Le Très-Haut lui pardonne ses omissions.

— Vous avez eu pitié, dîtes-vous…Ah, la pitié ! Quel noble sentiment qui nous rapproche de notre miséricordieux Créateur. Mais Däm Magdala a-t-elle exprimé le souhait de se retirer de son existence, sinon dans votre seul esprit débauché ?

— Non…

Parfait, s’était ravie Ana en grimaçant sous le fouet toujours plus mordant. La discussion prenait le tournant qu’elle avait attendu : celui de la débauche folle qui l’avait poussée à commettre son crime. Sa culpabilité n’en serait que plus satisfaisante. Les flammes que plus agréables.

— Vous avouez donc l’avoir forcée et être coupable de cet odieux rapt ?

— Oui, herre…

Le grand inquisiteur avait eu un soupir pensif, presque chantant, les yeux dans le vague, contemplant sans intérêt les bougies qui élançaient sur le mur suintant d’eau son ombre menaçante.

Elle n’avait point l’air de se jouer de lui. Elle semblait trop pure, trop chaste d’esprit pour pouvoir le tromper. Il s’en était douté dès la première fois où il l’avait rencontrée, à Hédar. Elle avait certes cette flamme, cette malice qui brûlaient dans ses yeux mais demeurait un pur produit de ce que l’Église faisait de mieux. Du moins, ainsi pensait-il à l’époque.

— Quelle honte, s’était-il contenté de murmurer en regagnant son bureau sur lequel l’attendait un livre de recensement. Vous, une postulante… Déclarée chaste de corps et d’esprit…

Puis sans préambule :

— L’avez-vous déshonorée de quelque manière que cela soit ?

— Non.

— Non ? Oh, allons…

Dans ses yeux verts, un éclat vicieux. Ana, gardant fermement ses esprits, avait hoché vivement la tête.

— Oh non…Non, herre…Jamais…

— Vous savez, la pédérastie serait bien une chose qui ne m’étonnerait guère de la part d’une femme souillant la pureté d’un sanctuaire. Surtout au vu de vos fréquentations. Une jeune femme correcte ne s’acoquinerait guère avec une prostituée comme vous l’avez fait. Et impie, de surcroît.

La pédérastie. À cette mention, Ana n’avait pu dissimuler une grimace écœurée. Le mot, pour décrire ce qu’elle ressentait pour Magdala, arrachait à son amour son caractère sain. Elle avait l’impression que l’on le jetait sur la potence tel un crime honteux.

Abel avait levé un sourcil. Il n’était point homme à se laisser convaincre par de telles simagrées. De toute sa carrière, il en avait tiré une conclusion simple : plus il y avait de minauderies, plus il y avait à condamner. En particulier les femmes, maîtresses dans l’art de tromper le monde. C’était là leur maudite nature.

— Alors, miss ?

Cette politesse semblait presque déplacée au milieu de tous ces instruments de tortures exposés aux murs.

— Jamais…

— Que dîtes-vous ? Je n’ai point ouï votre réponse.

— Je n’ai jamais…

Les doigts d’Abel avaient saisi son menton, serré sa mâchoire avec poigne. De sa main dextre, il passait lentement en revue les courbes féminines à peine dissimulée sous la tenue du dessous lège et imbibée de sang. Aucun désir. Aucune envie d’abuser d’elle. Il n’avait aucun intérêt pour les femmes. Seulement, il savait les faire parler. Car les femelles, celles que la semence d’homme n’avait point encore souillées, s’effrayaient de ces avances graveleuses.

Elles parlaient alors, trop effrayées de perdre leur vertu dans ce cachot, trop effrayée d’être prise par un misérable garde –et le Très-Haut savait que certains en mourraient d’envie.

Elle avait mordu ses lèvres, retenant les cris d’horreur, les suppliques qui lui montaient à la gorge. En sentant les doigts irrévérencieux se glisser vers son entrejambe, elle avait fermement serré les cuisses pour protéger sa dignité. Elle voulait bien souffrir tous les supplices, laisser le fouet lui déchirer le dos jusqu’aux os…Mais pas cela !

— S’il vous plaît…Herre, ne faîtes pas ça…

— Pourquoi point ? Vas-tu me faire croire que tu es toujours pucelle ?

Entre ses lèvres, une plainte misérable s’était glissée.

— Eh bien ?

Ana avait seulement acquiescé, les paupières serrées comme lorsqu’elle avait peur, enfant, et pensait qu’elle disparaissait aux yeux du monde vu que le monde n’était plus à ses yeux.

— Ana Flor de Sollnästeå, vous qui étiez si éloquente il y a quelques instants, vous voici fort troublée. Est-ce la mention de votre vertu qui vous anime de la sorte ? Ou dois-je lire dans votre désarroi un aveu de vos mœurs coupables ?

Et comme Ana, déboussolée, le fixant avec effroi, demeurait muette de peur, il avait fait signe à son second. Qu’y pouvait-il, si seul le fouet la faisait parler ?

— Je ne l’ai jamais déshonorée ! Jamais ! Jamais je n’aurai osé attenter à sa pureté comme je n’ai jamais laissé personne me voler la mienne ! Jamais….jamais…

Les nerfs à vif, sa chair malmenée par de nouveaux coups, Ana avait difficilement réprimé le sanglot qui montait dans sa gorge. Elle devenait folle. La douleur la rendait folle. Elle se sentait capable de dire n’importe quoi pour peu que s’arrête ce supplice. Prête à dire ce qui plairait à l’Inquisition pour seulement un brin de miséricorde de sa part.

— Eh bien ! Que ne l’avez-vous point dit plus tôt ? Rien d’autre à confesser ?

Son pieds avait fait peser son poids sur la poutre, arrachant un hurlement douloureux à la suppliciée. Elle sentait ses os craquer bruyamment, ses membres se tendre horriblement. Une peur animale l’avait saisie.

— Non ! Non je vous ai tout dit, herre ! Je vous le jure ! Je le jure devant le Ciel !

Voilà que le Ciel s’en mêlait, s’amusait Abel. Preuve d’authentique honnêteté, ou moyen malhonnête de se dérober ?

Il l’avait relâchée, consignant ses derniers mots dans un second registre.

— Nous verrons bien si vous avez menti ou non, avait-il susurré d’un ton morgue.

— Je n’ai pas menti.

— Libérez-la, avait-il sèchement ordonné au bourreau. Je n’ai plus de question.

Le corps d’Ana, dans un bruit sourd, s’était affaissé à terre. Dépossédée de ses sens, le dos en feu, les membres las, elle attendait.

— Reconduisez-la dans sa cellule, et assurez-vous qu’elle y reste.

Les paroles d’Abel n’avaient plus de sens. Elle se sentait soudain soulevée par deux poignes vigoureuses, mise sur ses pieds comme l’on dresserait un pantin au bout de ses fils.

— Herre…

Sa voix, à force de crier, était rauque. Débordante de larmes. Suppliante.

— Toute cette situation n’est que de mon simple fait… Alors…Je vous en prie… Ayez de la clémence envers mes camarades…

Abel avait seulement éclaté d’un rire sinistre, arguant seulement que ces misérables suppliques ne sauraient le détourner de son devoir.

— Vous n’avez qu’à prier pour que le Très-Haut m’inspire…Si tant est qu’il vous écoute encore.

Et le voilà repartant dans de grands éclats de rire moqueurs, s’enfonçant avec raideur dans les longs couloirs de l’aile, sourd aux implorations misérables qui le poursuivaient dans le silence.


Texte publié par Yukino Yuri, 30 mai 2021 à 22h46
© tous droits réservés.
«
»
Tome 4, Chapitre 17 « Tortyr - Torture » Tome 4, Chapitre 17
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1812 histoires publiées
825 membres inscrits
Notre membre le plus récent est angel
LeConteur.fr 2013-2021 © Tous droits réservés