Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 4, Chapitre 14 « Desillusion - Désillusions » Tome 4, Chapitre 14

— Dégage ! Place, forban ! Place j’ai dit !

Un claquement de fouet dans l’air. L’agitation singulière d’une grande cité avec ses cris, ses foules pressées, ses rues obstruées par un trop-plein d’êtres et d’ordures tassées, ses odeurs de marché, de saleté qui se mélangeaient à celles des bêtes et de la poussière que soulevaient les coches, ses cloches qui sonnaient bruyamment avait éveillé Linnea. Le cri d’un homme, sans doute visé par le fouet du milicien, suivi d’un juron l’avait fait sursauter.

Elle voulait se relever mais se sentait si étourdie qu’elle était restée agenouillée, paumes contre terre, les yeux clos pour essayer de retrouver ses esprits. Elle sentait les lourdes entraves qui enserraient ses poignets, ses chevilles, sa nuque restreindre le moindre de ses mouvements. Balayait son visage du plat de la main pour le défaire de la sueur qui y coulait. Légèrement rose contre sa paume, puis grisonnante au contact de la crasse.

Elle avait porté sa main à son front, frotté ce qui ressemblait à une croute qui n’avait jamais été là. Sur sa peau, le rouge sombre du sang séché. Elle expira lentement, organisait ses pensées. Se souvenait des flèches qu’elle avait tiré, de la poigne d’un homme contre son poignet, d’une autre serrant sa gorge. Elle revoyait deux lieutenants se défaire de leur unité, fondre dans les bois en s’égosillant, hurlant des ordres qui s’évanouissaient dans le silence.

Puis :

— Nous vous emprisonnons, par ordre de la Sainte Église de Lathium.

Puis :

— Je le sais, faites ce que vous avez à faire.

Puis les chaînes.

Et le coup de grâce, la faisant sombrer dans l’inconscience.

Elle se souvenait de tout ! Une seule pensée alors : Ana et Magdala.

Elle s’était redressée vivement, battant des paupières, comme éblouie par le vertige qui l’avait saisie. Moea, prostrée dans un coin, semblait en pleine crise d’existence, les mains crispées sur son crâne, son visage enfoncé dans ses genoux. De temps à autre, elle laissait filtrer entre ses lèvres une plainte semblable à un grognement, sinon un sanglot étouffé.

Linnea voulait s’approcher, la réconforter. Du moins, sans doute l’aurait-elle fait d’ordinaire, si la vue de son élève gisante à quelques pouces des portes trouées par de minuscules archères scindées de larges barreaux ne l’en avait point détournée. Un instant, son esprit s’affola. L’instant d’après, ses yeux la rassuraient. Elle respirait. Ses doigts sentaient son pouls palpiter sous sa gorge.

Du sang avait séché, couvrant toute la face droite de son visage et rehaussant de ce brun terreux sa lèvre inférieure. Une large plaie ouvrait son arcade sourcilière. Ses jambes et ses bras étaient tuméfiés, en piteux état comme ceux d’une poupée brisée que l’on aurait jetée dans un fossé.

— Ana…Ana, m’entends-tu ?

Elle avait passé une main tendre sur son front, repoussait quelques mèches. Coquetterie inutile. Mais il la rappelait au bon vieux temps. Sollnästeå, son jardinet à la cure, les vagues, leurs discussions jusqu’au crépuscule…

Elle avait secoué la tête, la poitrine serrée. Elle ne voulait pas qu’Ana reprenne connaissance face à un visage larmoyant.

— Ana ?

Ses paupières se mouvaient, se plissaient. Était-elle éveillée et feignait-elle le sommeil pour ne point voir la réalité ? Linnea ne lui en tiendrait même pas rancune.

— Linnea ? avait-elle enfin murmuré d’une voix rauque.

La prêtresse lui avait souri. Parce qu’elle était heureuse de la retrouver, rassurée de la savoir en vie, amusée de cette familiarité qui lui mettait du baume au cœur ? Tout cela à la fois. Ou seulement le plaisir primaire de ne plus être seule avec elle-même.

La grimace douloureuse d’Ana l’avait ramenée à ses inquiétudes premières. D’un geste vif, elle avait récupéré dans sa chasuble les précieux ingrédients du médicastre, les avait mêlés au reste d’eau de sa gourde trouée puis glissé le goulot entre les lèvres de son élève. Celle-ci, retenant la toux qui montait, l’avalait consciencieusement. L’âpreté du remède se mêlait au gout singulier du sang. Elle réprima un haut de cœur, serrant fermement le poignet de Linnea.

— Je… chuchota-t-elle une fois le remède complètement bu, je…je n’ai pas réussi…

Oui, Linnea s’en doutait.

— Ce n’est rien.

Parce que face à la détresse, aux larmes amères qu’elle voyait monter à ses yeux, elle ne pouvait lui cracher l’inverse au visage. Par excès de bienveillance ou par excès de cette tendresse qui pardonnait tout, sinon parce qu’elle s’y était attendue.

Pour ces choses-là, elle était par trop réaliste pour se bercer d’illusions.


Texte publié par Yukino Yuri, 20 mai 2021 à 13h26
© tous droits réservés.
«
»
Tome 4, Chapitre 14 « Desillusion - Désillusions » Tome 4, Chapitre 14
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1812 histoires publiées
825 membres inscrits
Notre membre le plus récent est angel
LeConteur.fr 2013-2021 © Tous droits réservés