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Tome 4, Chapitre 13 « Och hon offrar ... - Et elle se sacrifie... » Tome 4, Chapitre 13

Elles avaient escaladé en chancelant un glacis, hors d’haleine, les membres tremblants. Repris leur course en haletant, l’esprit en feu, les yeux embués. Magdala, sans retenue, sanglotait. Ana, pour ne point flancher, ravalait ses larmes.

Ça ira.

Dans sa tête, cette formule. En boucle, comme un sortilège pouvant tout effacer, les ramener une quinzaine en arrière.

C’est de ma faute.

Parfois, à l’espoir se substituait la culpabilité.

Ça ira.

— Vous voilà !

Puis devant elles, l’horreur.

Magdala avait poussé un cri terrible.

Elle avait à peine sorti sa dague que le milicien l’avait frappée dans le ventre. Le souffle l’avait quittée. Sa lame lui avait échappé, ses côtes fêlées rappelées à elle. Puis un revers en plein visage l’avait fait basculer vers la gauche. Elle avait perdu l’équilibre. Dans sa bouche, un goût de rouille. Elle s’était sentie dégringoler, se cogner contre les rochers, s’accrocher aux épines des ronces, les branches tenter de la retenir. Enfin, un dernier choc. Et l’esprit l’avait quittée.

— Ana !

Ça ira !

Cela, Magdala en était persuadée avant qu’elle ne sente une poigne violente se resserrer sur ses boucles.

Tirée en arrière, elle avait étouffé un énième cri, porté les mains à son crâne endolori, essayait de libérer sa chevelure.

Devant ses yeux, Ana avait chancelé puis chuté en bas du glacis. S’était cognée contre un menhir qui penchait vers l’ouest et l’avait assommée.

— Ana !

Elle s’était débattue en hurlant, gesticulant comme un animal pris au piège. En bas, aucune réponse.

— Ana !

— Däm Magdala, donc…Ce n’est que cela ?

Les soldats semblaient presque déçus. L’un d’eux –le chef d’unité- avait saisi entre ses doigts le menton de la vestale, soulevant son visage comme l’on soulèverait la tête d’une bête à la foire. Il lui rappelait le proxénète de Lunthveit. Elle s’était démenée davantage, se dégageant de cette main qu’elle haïssait déjà, hurlant toujours plus fort.

— Ana !

Toujours aucun signe de vie. Son cœur s’était emballé plus encore.

Ça ira, voulait-elle croire tandis que l’on enserrait son torse pour la contraindre à l’immobilité. Elle jouait alors des pieds, frappant brutalement les jambes du milicien qui la ceinturait sans que ces coups ne le fassent seulement bouger.

Ça ira, ça ira, ça ira !

— Lâchez-moi.

Elle s’était redressée dignement, fixant gravement le capitaine qui se dressait face à elle. Dans les médailles qui décoraient son armure, elle se voyait. Elle se voyait devenir… Magdala. Elle voyait ses traits se tirer, son visage devenir solennel et… Et cette aura.

Le capitaine de l’unité l’avait dévisagé longuement, l’étudiait du regard. Avait fait signe à son collègue de réduire son étreinte.

— Je ne fuirai point, vous avez ma parole d’honneur.

Libérée de ses entraves, Magdala s’était avancée jusqu’au milicien, plongeant ses iris dans les siens. Il avait dégluti, baissé respectueusement le front.

Devant lui, Magdala. La sainte. La porteuse du voile.

— Je vous suivrai là où vous le désirez si vous leur laissez la vie sauve. Mais avant cela, laissez-moi seulement un instant auprès d’elle.

Elle avait serré le poing, retenant les cris qui montaient dans sa gorge. Mais que pouvait-elle faire de mieux, sinon cela pour sauver sa famille ?

Les mots du Sauveur avant d’être livré à ses bourreaux lui revenaient à l’esprit. Pour la première fois, elle le comprenait. Compatissait.

— S’il vous plaît.

Sans cérémonie, le milicien l’avait saisie par le bras, la tirant jusqu’au bas du glacis. Puis la jetant presque sur Ana, il avait grogné :

— Deux minutes.

Avant de s’éloigner de quelques pas, la lame au poing, prêt à la pourfendre si d’aventure elle manquait à son serment.

Ana avait le nez et la bouche en sang, des ecchymoses sur toutes les parties découvertes de son corps, le souffle court et sifflant, les yeux mi-clos vitreux. Sa chair était çà et là éraflée par les branches et les ronces, plusieurs plaies saignaient abondamment, son jupon était en lambeaux, ses flèches brisées en deux sous son poids. Magdala avait eu un recul d’horreur, les paumes contre ses lèvres. Elle est morte, ne pouvait-elle s’empêcher de penser. Ou « elle va mourir », plutôt.

Ça ira.

Se reprenant, elle s’était rapprochée :

— Ana ?

— La…

Ana s’était redressée en renâclant et crachant le sang qui avait coulé dans sa gorge. Sa tête la lançait à la faire hurler, tout était flou autour d’elle. Ses oreilles sifflaient. Le monde avait une odeur et un goût de rouille. Son corps n’était plus rien d’autre qu’un tas de chair endolorie dans lequel son esprit semblait preste de s’éteindre. Non point qu’elle se sentait frapper aux portes de la mort, mais la douleur l’empêchait de raisonner correctement.

— Lavende, avait-elle murmuré en tendant la main, posant sa paume contre sa joue chaude. Vous allez bien ?

— Peu importe ! C’est vous qui m’inquiétez !

— Eh, avait ri la nordique, je suis plus solide que j’en ai l’air…

Magdala sentait sa gorge se nouer face au sourire triste de son amante. Du coin de son tablier, elle avait essuyé précautionneusement son nez et ses lèvres. Pour la soulager ou lui rendre ce visage qu’elle aimait tant ?

— Ça ira, lui avait-elle murmuré en lui baisant le front, les tempes, les joues.

— Comment cela pourrait-il aller ? reniflait Ana en la serrant désespérément contre elle. C’est fini… Tout est fini…

Sa voix s’était brisée. Elle avait rassemblé toute sa volonté pour ne point s’abandonner à des sanglots amers. Souri en sentant Lavende lui rendre son étreinte avec cette tendresse qui lui faisait tant de bien. Lui donnait à espérer tant, quand elle n’attendait plus rien.

— Je vous avais promis la mer…

— C’est vrai !

Un rire.

— Ça ira, je vous en donne ma parole, avait-elle promis au creux de son oreille.

— Lavende…

Elle s’était agrippée à elle, pressentant une séparation, un tournant qu’elle refusait. Comprenant ses idées, ses motivations, ses desseins.

— Ne vous sacrifiez pas…par pitié…

Ça n’ira pas, acceptait-elle enfin.

— Ana…

— S’il vous plaît…Allez-vous en…

Un souris avait affadi son visage fatigué. Une ombre passait dans ses yeux violets. Elle avait déjà pris sa décision. Rien ne saurait la faire changer d’avis.

— Je ne puis. J’ai donné ma parole.

— Lavende, je vous en prie !

— Allez, c’est fini les messes basses !

Le milicien avait posé une main ferme sur son épaule, l’invitant pompeusement à le suivre.

Elle avait obéi, presque avec plaisir. S’était dérobée aux bras d’Ana. Murmuré à son intention une dernière profession d’amour.

Elle serait sauvée.

Comment ne point se réjouir ?

— Attendez…

Ana, se redressant sur ses coudes, tendait la main vers le subordonné qui était descendu et la fixait sans mot dire, rangeant son épée dans son fourreau.

— Prenez-moi à sa place… Laissez-la partir et prenez-moi à sa place…

Le milicien avait eu un sourire goguenard, s’était agenouillé à sa hauteur. Dans ses yeux, un éclat moqueur. Cruel.

— Je te rassure, tu vas au même endroit qu’elle.

Bien-sûr, elle s’en doutait. Si Magdala ne trompait pas la milice, la milice ne s’en privait certainement pas. Après tout, elle n’avait pas de pouvoir. Au contraire du Chef de l’Église.

— Tu auras tout le temps de proposer cet échange à sa Sainteté.

Ça ira, priait-elle tandis qu’elle se sentait soulever par les cheveux, trainée dans la boue et les ronces.

Ça ira, espérait-elle tandis qu’elle sentait ses mains entravées par de lourdes chaînes.

Le monde soudain était sens dessus-dessous. Elle avait sommeil.

Si elle s’endormait, tout prendrait fin n’est-ce pas ? Elle se réveillerait dans sa couche au petit matin, Magdala contre elle, Linnea enroulée dans sa cape, Moea affalée sur la table. Elle se réveillerait, et alors tout ne serait plus qu’un cauchemar. L’aube le soufflerait loin et elle l’oublierait.

Ah, si seulement !

— Chargez-les là-dedans !

Elle avait fermé les yeux. Sa tête lui faisait un mal atroce. L’on l’avait fait monter –pour ne pas dire lancer- dans un coche qui sentait la crasse, le sang, le désespoir.

Et enfin, le sommeil.


Texte publié par Yukino Yuri, 17 mai 2021 à 16h25
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