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Tome 4, Chapitre 10 « Uppsägning - Délation » Tome 4, Chapitre 10

Le médecin avait examiné Ana avec attention, corriger la position des os, bandé son torse fermement puis exigé que son cors soit serré au plus près du buste afin de faciliter la guérison. À Linnea, il avait conseillé de lui préparer plusieurs fois par jour des remèdes de grande consoude et d’orange, dès lors que la douleur se faisait insupportable. Contre quelques pièces, il lui avait glissé deux sachets de ces ingrédients qu’elle avait soigneusement rangés dans sa chasuble.

— Avez-vous eu très mal ? s’était inquiétée Magdala en regagnant son chevet –le médicastre avait fait sortir toute la maisonnée hormis Linnea qui devait veiller à la bienséance de l’examen-, le cœur battant d’anxiété.

Ana avait seulement acquiescé d’une voix rauque –elle n’avait pu s’empêcher de crier quand ses os s’étaient remis en place-, la main posée contre son côté douloureux, passant son autre main sur son visage comme pour en retirer une fatigue imaginaire. Puis s’étant redressée avec précaution, elle avait bu d’un trait le breuvage âcre que lui tendait Linnea, grimaçait en l’avalant.

C’est écœurant, pensait-elle en reposant le bol contre ses cuisses, le cœur au bord des lèvres.

Son torse la lançait terriblement, son estomac grondait désagréablement, elle se sentait écrasée, moulue comme un grain de blé. Épuisée. Elle voulait dormir, dormir longtemps comme durant ces soirées d’été où enveloppée dans un châle, elle s’assoupissait près de la fenêtre. Elle avait fermé les yeux, ses doigts s’étaient affaiblis contre le bol alors qu’enfin Morphée faisait couler sur ses yeux son sable reposant.

— Bon, qu’on pourroit s’rassasier ?! Elle est mignonne la ptiote mais j’crèvois la faim !

Sursaut. Le sommeil s’en était allé tandis que la mère Dahlia se ruait bruyamment dans sa cuisine, remuant marmite et plats sans considération pour ses hôtes. Râlant, crachant, elle touillait vivement un ragoût qui mijotait sur le feu et ronronnait bruyamment.

Ana, ravalant un juron, frottait ses yeux, jetait un regard noir à son hôtesse –et encore, elle n’avait d’hôtesse que le nom ! Elle se remémorait avec nostalgie l’accueil chaleureux de Klara et Svea d’Hédar –le Très-Haut ait leur âme-, celui plus bourru mais néanmoins aimable de Freya de Bynskögen, regrettait de ne point avoir trouvé en ce pays un toit plus agréable que celui-ci –quand bien-même elle reconnaissait la chance qu’elles avaient d’avoir un endroit où dormir sans crainte des voleurs ou des bêtes sauvages.

Dahlia avait posé bruyamment la marmite sur la vieille table qui prenait toute la pièce de vie, déclarant que c’était l’heure de la soupe à qui voulait l’entendre. Puis ayant presque jeté des vieilles écuelles délavées et ébréchées, elle s’était assise en soupirant, avait grommelé puis porté sa cuillère à sa bouche gauchement.

— Dîtes-vous les grâces pour nous, Mère Linnea ?

Encore debout autour de la table, les voyageuses s’étaient échangées des regards éloquents. Linnea, haussant les épaules comme pour chasser son agacement, avait consenti à la demande de la vestale et récité la bénédiction ordinaire, rejointe par Ana et Magdala. Moea, comme de coutume, était seulement restée debout en attendant que la prière soit terminée –elle ne cherchait plus à insulter ce rite en faisant montre d’indolence, comme Linnea ne cherchait plus à la convertir.

— Qu’esce qu’elles qu’font ?! s’impatientait Dahlia en cognant son écuelle contre la marmite. Eh, ça va r’froidir ! Gardez vos bondieus’ries pour l’office !

— Ais qu’tu voudrois point les laisser finir ? s’exclamait Moea d’un ton qui n’admettait aucune réplique.

— Tsé nenni ! J’voudrois point d’ça ici !

— Aujòl, c’fini dans un rien !

— Moea ?

La danseuse s’était retournée. Sa voix avait tant enflé qu’elle en avait attiré l’attention de ses compagnes. Toutes trois, les mains encore jointes, lui lançaient des regards soit interloqués, soit graves.

— Se passe-t-il quelque chose ?

— Non Linnea, rien qui mérite qu’tu interrompes ta prière.

— Moea, cela dérange-t-il notre hôtesse ?

— Qu’importe.

Elle avait secoué la tête. Ses boucles de nacre teinté dans le silence. Comme quand elle essayait de séduire un homme…ou était agacée. Linnea, à force de la côtoyer, finissait par bien connaître les manies de la danseuse.

— Présente-lui mes excuses, je te prie.

— Et pourquoi ? Et voyant que les trois femmes s’asseyaient sans autre cérémonie, elle avait renchéri : Linnea ! Pourquoi tu t’soumets aux caprices d’cte bonne femme ?!

— Calme-toi Moea. « En pays de Suöm, il faut vivre comme ces habitants. », n’est-ce pas ? Cette femme à la bonté de nous accueillir en sa demeure, il nous faire preuve d’obéissance à ses désirs.

La danseuse, sous le regard impitoyable de la prêtresse, s’était assise, ravalant ses allégations, les étouffant sous des lampées de ce ragoût trop salé. En grommelant, elle avait craché de vagues excuses à l’intention de Dahlia, à peine réconfortée par le sourire reconnaissant que lui adressait Linnea.

— Eh, par ailleurs, qu’elle qu’mangeoit point avec nous, votre fillia ?

Dahlia, relevant à peine le nez de son assiette, avait eu un sourire torve.

— Nan, j’l’ai ti envoyée à la ville. J’avois b’soin d’pain et elle raccompagnait l’méd’cin.

— Aya, c’bien aimable à elle.

— Comme qu’elle dit.

Silence. Chacune à son écuelle.

— J’savois qui qu’elles sont.

Moea dans un sursaut s’était redressée.

Dahlia lui souriait, de ce sourire édenté et sinistre qui l’avait fait frémir.

— Comment qu’ça ?

Non, elle ne pouvait pas savoir.

— Tsé, m’prends ti pas pour une sotte. J’suis point native d’la dernière pluie !

— J’t’avois d’jà dit qui qu’on est. C’bin normal qu’tu sachois.

— Aya ! P’tite idiote !

La vieille femme avait éclaté de rire, frappant sur la table en cadence.

— Z’êtes marchandes ? Qu’j’en avois d’jà vu, qu’c’est point comme qu’ça ! Pis une prêtresse marchande ? Bonne plaisant’rie qu’voilà !

— Qu’t’en avois pas vu la moitié, comment qu’tu pouvois savoir ? On est tous différents dans c’te profession !

— Eh, bin sûr !

Moea avait écarquillé les yeux. La femme lui souriait toujours. Un poison glacé –celui de la peur- glissait lentement dans tout son corps. À ses oreilles, un grondement familier. Elle s’était dressée d’un bond, renversant sa chaise. Ses trois compagnes avaient tôt eu fait de l’interroger d’une même voix angoissée.

— Qu’esce qu’y a, miss Moea d’Ystead ? Faut y point avoir peur des bruits d’la route ! C’doit être Violet qu’rentre d’la ville !

Moea avait dégluti, tendait l’oreille.

Dans le silence de la nuit, elle pouvait ouïr distinctement la voix d’une femme. Un instant, elle s’était détendue. Ce n’était que Violet qu’un côche avait dû ramener, se rassurait-elle. Et en effet, quelques instants plus tard, la jeune fille était rentrée timidement, une miche de pain sous le bras, refermant avec une gaucherie malheureuse la porte.

— Qu’testois d’jà rentrée ? T’as fait bin vite !

— Si fait, l’meunier, y m’a ram’née…

Elle avait le regard fuyant. Jetait sans cesse des œillades angoissées vers le porche. Puis vers les voyageuses. À tel point que Moea l’avait apostrophée rudement, la questionnant sur cette fébrilité qui animait ses moindres gestes.

— Qu’cestois rien, qu’j’vous assure…

— Pourquoi qu’t’es si animée alors ?!

— C’est…c’est que…

— C’est ici ?!

Dehors, des voix d’hommes. Violet avait lâché le quignon qu’elle grignotait. Il avait rebondi jusqu’à Moea qui, les yeux brûlants de colère, fixait la jeune fille sans mot dire. Ses poings serraient le tissu lège de sa jupe. Puis enfin :

— T’y nous avois trahi, eh ?

Les tremblements de Violet s’étaient accentués.

Dehors, nouveau tumulte. Un hennissement.


Texte publié par Yukino Yuri, 6 mai 2021 à 18h28
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