Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 4, Chapitre 9 « 24e dag di Aedera - 24ième jour d’Aedera » Tome 4, Chapitre 9

Vingt-quatrième jour d’Aedera de l’an soixante-quatorze de l’ère de Paix

Marika de Lathium

L’on avait frappé à la fenêtre de sa cellule. Sans autre hésitation que l’étonnement que suscitait ce bruit si peu familier, Marika s’était levée, quittant sa couche, rejetant sur sa tenue de nuit sa chasuble noire. Avait ouvert le vitrail.

— Magnus ?

— Marika…miss.

— C’est le milieu de la nuit…

— Peut-on discourir un instant, miss ?

Marika avait poussé un soupir amusé, laissé le jeune homme entrer. Ce dernier, avec une souplesse que l’on ne pouvait lui soupçonner, s’était glissé vitement, avait élu siège sur le lit aux draps défaits.

— Je t’ai réveillée, miss ?

— Cesse donc ces révérences, s’était agacée la prêtresse que la fatigue rendait amère, nous sommes amis il me semble.

— Eh, on l’était ! Mais maintenant, qu’est-ce qu’une cardinale ferait avec la plèbe ?

— Tu es mesquin. Je n’ai jamais fait montre d’aucun mépris à l’égard du peuple, bien au contraire.

Elle s’était assise à son côté, lissant sa jupe blanche. Avait adressé à Magnus un sourire affectueux, un sourire qui lui était réservé, un souris qui pour les plus ignorants se confondait avec un souris d’amour. Ils avaient grandi dans deux mondes différents, mais la proximité par laquelle ils avaient évolué avait permis de nouer entre eux une solide amitié. Entre eux trois par ailleurs, puisque Fleur de Pivoine avait rapidement été un élément, un pilier de cette relation qui n’avait eu de cesse de s’épanouir.

Et de se faner, pensait-elle parfois avec acrimonie.

— Excuse-moi.

Pourtant, Marika comprenait cette envie qui le poussait à s’éloigner : coincé entre une cardinale et une reine, son existence devait lui sembler bien malchanceuse. La malchance était, pour ainsi dire, l’apanage du peuple.

— De quoi souhaites-tu m’entretenir alors ?

— C’est quelque peu…

— Est-ce pour une affaire légale ?

— Si fait, et elle me tient à cœur.

— De quoi as-tu besoin ?

Magnus avait plongé ses yeux cuivrés dans les siens. Marika y avait lu l’éclat brûlant de la révolte qui toujours grondait dans son cœur. Elle se doutait soudain qu’il préparait quelque chose de plus grand encore que tout ce qu’elle avait pu imaginer, et cette prescience l’avait fait frémir.

— Marika, tu es quelqu’un que je respecte de tout mon cœur.

— Très bien…

Ses joues s’étaient enflammées, confessant du plaisir que pareil compliment faisait croitre en elle.

— Je parle trop, je n’ai guère de poids alors que tu es capable de soulever les foules en quelques mots. La ville de Lathium t’aime et te respecte autant que moi, car tu n’as de cesse de te faire l’avocat des plus humbles. Et cette fois, pour la dernière fois, je te demande de défendre ce que nous espérons comme le retour du Sauveur.

— C’était fort long pour peu. Que désires-tu que je défende ?

Magnus s’était tu, avait dégluti. Puis d’une voix mal assurée, avait lâché :

— Un texte de lois, une réforme.

— Non.

— Attends, écoute-moi !

Sa main s’était crispée sur le bras de Marika tandis qu’elle s’apprêtait à se lever, prête à faire les cent pas comme à chaque fois que la situation la dépassait.

— Il n’en est point question, avait-elle affirmée, les mains jointes en sa direction comme pour mieux donner du poids à son refus.

— Ce ne serait qu’une série d’essais revendiquant la liberté du peuple, la liberté de culte, critiquant la surpuissance de l’Eglise, publiée anonymement pour défendre ce projet et lui donner un caractère officiel.

— Qu’est-ce que je viens faire là-dedans ?!

— Seulement le cachet de l’Eglise, c’est tout ce que je demande !

— Que je me porte garante de la publication ?

— C’est cela !

Magnus semblait fébrile d’excitation, ivre d’espoir. Un lourd soupir avait fendu sa poitrine, elle s’était laissée mollement choir sur le coussin faisant face au crucifix de bois qui ornait le mur. La tête en arrière, elle observait longuement le visage meurtri, la figure douloureuse du Sauveur couronné d’épines et de cette tiare dorée de prospérité –la couronne de l’Église de Lathium. Se porter garante, quoi de plus aisé ? Il suffisait d’approuver le projet, de frapper le contrat du scel ecclésiastique et tout serait fait selon la volonté de Magnus. Alors…

Alors, ce serait la levée du peuple, la levée du pays, Sveeriagë serait aux armes. Citoyens, il est temps ! crierait le pays.

C’était là tout ce qu’elle espérait. Une euphorie extatique la soulevait, la prenait toute entière. Il était temps, enfin ! Un sourire tirait ses lèvres, illuminait de bonheur son visage.

Son Épiphanie, son miracle était venu.

— Pas question.

Seulement, à ce miracle, elle ne pouvait prendre part.

— Personne ne les lira.

— Je ne suis point de ton avis ! s’était emporté Magnus en s’agenouillant à sa hauteur.

— Et si cela échoue ?

— Marika, c’est bien pour cela que nous devons essayer. Nous devons commencer quelque part.

Un instant, elle s’était laissé convaincre. Un instant, elle avait senti son bras prêt à ouvrir le tiroir de son étude afin d’en extraire le sceau frappé de la croix couronnée. Seulement, le devoir s’était rappelé à elle. Le devoir qui murmurait au creux de son oreille que désobéir à l’Église était comme désobéir à son Créateur. Que comploter contre elle était comme se dresser contre le Ciel. Sous le regard grave du Sauveur sur sa croix, elle ne pouvait se résigner à laisser ses pulsions humanistes prendre le pas sur ses engagements.

— Non, hors de question.

— Tu commets une grave erreur.

— C’est cela, bonne nuit.

Se relevant, désignant du pouce le vitrail ouvert, elle s’était dirigée d’un pas décidé vers sa couche.

— Eh !

La main brûlante de Magnus sur son coude l’avait retenue. L’instant d’après, ramenée de force, elle lui faisait face. Dans ses iris sombres, un feu plus ardent. Non point de la fureur. Seulement cette foi, cette assurance que cette décision lui inspirait. Cet orgueil.

— Qu’est-ce que tu attends ? Qu’es-tu prête à défendre au final ?!

— Pardon ?

— Nous n’avons eu de cesse de nous promette de tout changer, à quoi cela rimait-il ?

Maudites promesses ! jurait Marika.

— Supportes-tu ton peuple ?!

— Bien-sûr que oui !

— Alors défend-le !

— Et si ce n’est point la solution ?

Magnus avait eu ce sourire hautain, ce sourire dont il usait quand Fleur de Pivoine et elle s’étonnaient, autrefois, des projets qu’il gardait pour lui et lui seul.

— Marika, nous avons étudié, nous sommes battus, nous sommes élevés autant que possible pour le salut de cette nation dont nous rêvions enfants et que nous n’avons plus qu’à bâtir.

Sa voix enflait à mesure qu’il discourait, ses mains enserraient fermement ses épaules comme pour l’empêcher de se dérober à cette vérité qu’elle souhaitait omettre. À ces souvenirs lointains, du temps où la caste n’avait de prise sur leurs liens d’enfants, ces promesses, ces serments de recréer le monde qui aujourd’hui prenait une ampleur tout autre. Le rêve était réalité. Il était temps d’honorer sa parole.

— Pour une fois dans ton existence, pourquoi ne fais-tu pas fièrement point ce que tu sais juste ?! Je ne comprends pas ! Pourquoi toujours rester indéfiniment dans l’ombre de cette maudite croix ?!

Le dernier mot avait éclaté dans le silence, lancé avec mépris, l’index pointé vers le crucifix, accusant sans vergogne le Sauveur de contrarier ses desseins. Magnus et Marika, le visage tiré, s’observaient sans mot dire.

— Marika…

Un mot pour briser le silence.

— Réponds.

Et enfin, elle avait levé vers lui un regard courroucé. Indigné. Révolté.

— Je ne fais que garder mes desseins près de mon cœur !

Attends seulement, Magnus.

— J’attends de voir dans quelle direction soufflera le vent futur. J’attends de voir jusqu’où grandiront les plaies de notre pays, de voir sa renaissance !

Elle attendrait, jusqu’au jour où…

— Sa renaissance commence déjà.

— Je le sais.

— Tu ne veux pas en être, donc ?

— Pas ainsi.

Elle ne fléchirait pas.

— Pas en reniant l’Église.

Cette Église qui était tout son monde.

— Pas en la regardant s’écrouler, ni en participant à sa chute en me parjurant.

— Quelle pitié…Que tu sois tant subordonnée à cette mère infanticide qu’est l’Église. Mais je comprends.

Il avait lâché son épaule, s’était dirigé d’un pas furibond jusqu’au chambranle du vitrail. Le pied contre le balcon, il s’était soudain immobilisé. L’air d’été, cet air si parfumé qui dans les bas-quartiers puait la fange, la pourriture et le désespoir, lui fouettait le visage.

— Tu n’as pas vécu dans la boue à devoir combattre pour un vulgaire morceau de pain. Tu n’as pas eu à ressentir le mépris des bonnes gens à ton égard, ni eu à entendre leurs prophéties malheureuses quant à ton avenir.

— Si, justement.

— Fleur et toi…Vous n’avez eu qu’à vous pencher pour vous forger un avenir. Reine de Sveeriagë, cardinale de la Sainte Église de Lathium…Que suis-je moi, un simple étudiant qui ne doit son salut qu’à la pitié des grands ?

— J’ai eu mon lot d’épreuves et je ne m’excuserai pas d’être devenue cardinale ! Ce que j’ai, je l’ai gagné. Tout comme Fleur. Elle n’est pas reine seulement parce qu’elle est fille de roi, elle est reine parce qu’elle est digne de ce rang et qu’elle s’est battue face au conseil royal afin de monter sur le trône.

— Sous-entends-tu que nous ne nous battons point ?!

— Pas assez, sinon stérilement. Laisse donc la haine des puissants à ceux qui sont trop lâches pour les combattre. Ce n’est point par la colère que tu poseras les fondations de cette nouvelle nation que nous appelons tous deux de nos vœux.

Elle avait posé une main ferme sur le bras tanné de son ami.

— Tu es toi, Magnus. Peu importe qui tu es par rapport à Fleur ou à moi, ou même à n’importe qui ! Ne laisse pas l’orgueil dicter tes actes, tu ne ferais rien de bon…

— Tu préférerais que je reste inactif comme toi ? s’était agacé Magnus en repoussant sa main. Que je me cache derrière des excuses, que je ne fasse qu’attendre patiemment avec pour seule satisfaction la certitude d’être sage ? Va te faire foutre, Marika Erin de Lathium. T’es une lâche, voilà ce que tu es!

— Et tu disais avoir du respect à mon égard ?

Elle avait levé les yeux au ciel, croisant les bras.

Qu’il était agaçant ! maugréait-elle rageusement. Pourquoi fallait-il qu’il soit si borné ? Pourquoi le monde devenait-il son ennemi, dès lors qu’il n’allait point dans son sens ?

— Si c’est ainsi que tu me vois, avait-elle renoncé en lui adressant une œillade grave, terriblement indifférente, soit. Considère-moi comme tu l’entends.

Il s’était jaugés l’un l’autre avec gravité comme deux combattants avant un duel à mort. Le souffle court, car sachant que lors de leur prochaine entrevue, les conditions seraient sans doute moins amicales. Le peuple jugeait l’Église, l’Église le peuple.

— Arriveras-tu à redescendre sans te casser le cou ?

Tous deux, redevenus Magnus et Marika, s’étaient de concert penchés au chambranle. La cellule de la prêtresse se trouvait à trois toises et demie de la cour, tant et si bien qu’une malheureuse chute saurait être fatale.

— Je descendrai comme je suis monté.

— Comment ?

— Par le lierre.

Il avait désigné du menton l’hedera qui grimpait le long de la pierre et qui retombait en grappe au-dessus de l’ogive du vitrail. Ainsi, il était monté par ici ? D’ordinaire, Marika s’en serait émerveillée. Ce soir cependant, elle considérait seulement cela comme bêtement risqué.

Alors qu’il enjambait le balcon, Magnus lui avait adressé un dernier regard, un dernier témoin de la tendresse dont il la jugeait méritante. Marika avait serré le poing sur sa croix, davantage pour contrarier les élans affectueux qui lui venaient spontanément que pour se protéger de cette amitié qui se déchirerait à l’aube.

— Tu en es sûre, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Je vois.

Elle avait dégluti. La brise nocturne battait contre ses oreilles, faisait larmoyer ses yeux. Ou était-ce la tristesse qui lui labourait le cœur ?

— Au revoir, Marika.

— Ma…

Sur sa joue, les dernières caresses d’un baiser. Il avait disparu avant même qu’elle ait pu le retenir. Le saluer, une dernière fois.

Vivement, elle s’était penchée plus encore. L’ombre de Magnus s’étirait dans la cour, puis sa silhouette avait gravi le haut portail ouvragé.

L’instant d’après, il avait disparu.

L’instant d’après, Marika tombait à genoux, éclatait en sanglots bruyants.

« Fais ce qui est juste. »

La justice, hélas, avait ce soir un goût terrible.


Texte publié par Yukino Yuri, 3 mai 2021 à 15h58
© tous droits réservés.
«
»
Tome 4, Chapitre 9 « 24e dag di Aedera - 24ième jour d’Aedera » Tome 4, Chapitre 9
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1812 histoires publiées
825 membres inscrits
Notre membre le plus récent est angel
LeConteur.fr 2013-2021 © Tous droits réservés