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Tome 4, Chapitre 6 « I delaren - En morceaux » Tome 4, Chapitre 6

« Dans la lande, la lande, la lande,

Il y a des lavandes, lavandes, lavandes… »

Ana avait remué faiblement ses doigts, serrés les graviers secs. Dans sa tête endolorie, une berceuse d’antan.

« À ma demande, ma tendre mère,

S’en est allée quérir un affectueux fiancé… »

Elle avait inspiré longuement. Son côté droit la lançait terriblement à chaque travail de ses poumons. Elle y avait porté une main alerte, tâtant son torse avec inquiétude. La douleur irradiait de ses côtes jusqu’à sa colonne vertébrale, la faisant grimacer. Obnubilée par cette souffrance mordante, elle ne parvenait plus à sentir ses jambes.

« Mais un jour mon fiancé, fiancé, fiancé,

Dans un ravin est tombé, tombé, tombé… »

— Lavende… ?

Elle s’était redressée sur ses coudes, avait balayé les alentours des yeux.

Par chance, elles n’étaient pas tombées bien bas. Un balcon que les roches de la garrigue avaient formé les avait recueillies, et le matorral amorti leur chute. Quelques toises tout au plus les séparaient de Linnea et Moea dont elle pouvait ouïr les appels inquiets.

Magdala était dans son dos, encore inconsciente. Son front, ouvert par une plaie peu profonde, était de moitié couvert de sang. Ana s’en était alarmée, avait tendu le bras vers elle pour secouer son épaule. Son sang s’était glacé à la seule idée que sa vestale soit… Non ! Elle refusait seulement d’y penser !

— Lavende !

Pas de réponse. Les saccades s’étaient faites plus vives à mesure que la peur animait ses membres.

— Lavende, répondez-moi je vous en prie…

Elle s’était redressée en râlant de douleur, mise sur son séant –béni soit le Très-Haut de ne pas lui avoir retiré l’usage de ses jambes !-, cherchait en tremblant le pouls de Magdala qu’elle ne trouvait, engourdie par la panique, point.

— J’descends vous aider ! lui avait indiqué Moea d’une voix tonnante.

Sa silhouette, à l’instar de celle de Linnea, s’était dérobée en un battement de cils. Retenant les sanglots qui montaient dans sa gorge, elle avait arraché de son sac un morceau de coton tanné, l’avait appliqué sur la blessure avec prévenance. Le tissu s’était imbibé de rouge prestement, tant et si bien qu’elle avait dû sacrifier plusieurs protections menstruelles pour calmer le flux, son cœur soulagé d’un lourd poids tandis qu’elle constatait la poitrine de Magdala se soulever avec régularité. Enfin, ses paupières s’étaient plissées, avaient dévoilé ses iris violets confus, hagards.

— Ana ? l’avait-elle appelée d’une voix faible.

Son crâne la lançait tant que le simple fait de prononcer mot rendait la douleur insupportable. Elle avait serré les dents à s’en faire mal, portant la paume à sa tempe en râlant silencieusement.

— Je suis sincèrement contrite, sincèrement… Si seulement j’avais été plus prudente…

Son ton n’admettait aucune consolation, aussi Ana se contentait-elle de lui sourire avec complaisance. Elle savait que sa compagne n’avait fait montre d’aucune malice, aucune diablerie à son endroit. Elle avait vu dans ses yeux tant d’effroi, tant d’aversion avant de perdre pied qu’elle ne pouvait lui en tenir profondément rigueur, ni laisser son imagination lui conter que l’on l’avait attirée dans le vide avec de sombres desseins en tête.

Elle avait entourée Magdala de ses bras, retenant un gémissement en sentant son côté se rappeler à elle. L’avait serrée contre son sein, couvert sa joue de baisers qui portaient chacun les traces de l’angoisse qui l’avait étreinte quelques instants auparavant. Elle avait imaginé, face au fait, ce que serait le monde –sans la vestale ; et cette seule entrevue par l’entrebâillement de la porte qu’ouvrait son esprit avait suffi à compresser son cœur entre deux épaisses chapes de plomb.

Cette seule idée la terrorisait.

Dans ses bras, Magdala s’était tue, ravalant les dernières excuses qui lui brûlaient les lèvres. Ravalant les larmes de contrition et de peur qui menaçaient de rouler sur ses joues. Par-dessus l’épaule de la nordique, elle avait jeté un coup d’œil attentif au bord de la falaise. La pleureuse n’y était plus. Elle se sentait soudain moins oppressée, s’était abandonnée dans les bras aimants d’Ana. Un instant, la douleur se faisait oublier. Elle s’oubliait, oubliait le monde qui l’entourait, se laissait seulement bercer par les palpitations douces du cœur de son aimée. Cependant… Cette respiration sifflante...

Elle s’était redressée, maintenant le coton sur sa plaie.

— Ana, vous êtes blessée ?

La nordique n’avait pu réprimer un sursaut. Oui, elle l’était. À cette confirmation, la vestale s’était redressée d’un bond, passant au détail le corps de son amante, l’interrogeant à tout propos, sur chaque égratignure, chaque plaie.

— C’est mon côté, avait confessé Ana en y portant piteusement la main. J’ai dû me fêler une côte en tombant.

— Ana…

— Ce n’est rien, elle devrait se remettre. J’ai seulement du mal à respirer…

Une nouvelle pique douloureuse s’était enfoncée dans son corps la faisant se prostrer en râlant piteusement.

— Ana !

Magdala s’était mordue la lèvre. Avait fait taire les nouveaux mea culpa qui se glissaient sur sa langue. Ce n’était pas le moment de geindre.

Du nerf, que diable ! se sermonnait-elle vertement.

Elle avait tendu les bras, resserré fermement les liens du corsage de sa compagne. Cette dernière, le souffle coupé, avait poussé un cri.

— Aie ! Vous m’étouffez !

— Pardonnez-moi, c’est pour éviter que vos côtes ne se mouvent davantage. Car il faudra bien nous déplacer, et votre cors saura les garder en bonne place le temps que nous trouvions quelqu’un qui puisse vous panser.

— Comment savez-vous tout cela ?

— Quand j’étais enfant, je me suis cassée la cheville. Celle-ci, avait-elle ajouté en désignant son pied droit. Pour favoriser la guérison, l’on a réduit la fracture puis serré ma cheville entre deux planches. Je ne puis me risquer à toucher à vos os mais je puis néanmoins les maintenir en place afin de vous soulager.

Ana, le souffle court, s’était appuyée sur l’épaule que lui offrait Magdala, hissée sur ses jambes éraflées.

— Dites-moi, Ana… Pensez-vous que…Regrettez-vous parfois de…

Sa bouche était pâteuse, les mots ne parvenait point à quitter ses lèvres tant elle craignait une réponse évidente. Les propos de la pleureuse résonnaient en elle comme autant de tourments –elle n’en verrait jamais le bout !- prêts à la déstabiliser et la déprécier. Elle craignait qu’Ana ne confirme les accusations terribles de ce spectre, soit convaincue comme lui qu’elle était la cause des malheurs qui détruisaient son pays. Qu’elle ne déplore ses choix passés. Qu’elle ne se repente…

— Non.

— Vous ne savez guère de quoi j’entends m’entretenir avec vous.

— Bien-sûr que si ! Et non, je n’ai point de regrets. Je ne regrette pas de vous avoir emmenée loin de votre sanctuaire.

— Mais regardez à quoi cela a mené Sveeriagë ! s’était écriée la vestale d’un ton plus désespéré qu’elle ne l’aurait désiré. Regardez ! Växjä est en feu, sans doute comme d’autres cités, à cause de moi ! Parce que je suis là plutôt que dans mon sanctuaire ! Comment ne pas me dire que je mène ce pays à sa ruine ?!

— Non, Lavende.

Ana avait glissé sa main contre sa joue, plongé ses yeux graves dans les siens.

— Ce n’est point vous. Cela a toujours été.

— Pourquoi ne pas m’en avoir discouru à ce propos ?! Si j’avais été en mesure de le savoir…

— Je l’ignorais à cette époque. Je ne l’ai appris que quelques temps auparavant.

— Quand ?

— Une veillée.

— Par qui ?

— Moea.

Magdala s’était tue. Coupée dans son élan.

— Moea ?

— Moea.

— Et partage-t-elle-même avis que vous-même à mon propos ?

— Si fait.

— Moea ?

— Oui, Moea !

— Et Linnea ?

— Egalement.

— Est-ce vrai ?

Sa voix tremblait. Ana avait seulement acquiescé. Attiré son front contre ses lèvres. L’avait serrée contre elle fermement pour la rassurer.

— Le pays se perd, non point à cause de vous mais de son propre orgueil. Vous n’avez pas à en porter la faute.

Comment y croire ?

— Tout ira bien, Lavende. Je vous le promets.

— Comment en être sûre ?

Aucun moyen.

— Il faut y croire et espérer.

— Y croire ?!

Magdala n’y tenait plus.

Elle s’était arrachée aux bras rassurants d’Ana, éloignée à bonne distance d’elle. La fixait furieusement. Croire ? Et en quoi ? De quel droit ?

— Vous osez attendre du Très-Haut une main salvatrice alors que nous nous sommes opposées à Sa Volonté ?! Comment ?! Quelle impudence vous anime donc pour encore…

Avoir la foi.

— Il n’y a personne pour nous entendre là-haut ! Comment cela pourrait-il être ?!

Des larmes amères roulaient sur ses joues. Ana voulait s’approcher, la rassurer, la consoler…

Mais tel un animal apeuré, Magdala semblait preste de se dérober d’autant de pas qu’elle en esquissait pour aller à elle.

Non, il fallait que cela sorte, se résignait-elle en observant ce cruel spectacle.

Il fallait que cette culpabilité qu’elle portait, cette peur, cette déception éclatent une bonne fois pour toute.

Ainsi Ana, les lèvres pincées, prenant sur elle, acceptait d’être le témoin de ce douloureux instant.


Texte publié par Yukino Yuri, 26 avril 2021 à 18h27
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