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Tome 4, Chapitre 5 « Anklagelser - Accusations » Tome 4, Chapitre 5

D’une seule femme, ses camarades avaient retenu leur souffle.

Au-dessus de leurs têtes, le pas lents des montures. Puis plus rien.

La roche qui ourlait l’aven s’effritait soudain, rebondissait au sol jusqu’aux chausses de Linnea. Elle s’était prostrée davantage, les yeux ronds d’horreur, le cœur tambourinant tant qu’elle en avait mal aux oreilles.

Les pas s’approchaient. Des voix se faisaient entendre. Dans le trou, l’on venait de cracher le jus d’une chique qui avait éclaboussé l’ourlet de Moea. La pointe d’une botte dépassait, menaçante au-dessus d’elles.

Magdala avait étouffé un hoquet d’effroi, ses doigts raides sur son voile.

Silence.

L’air semblait les avoir quittées. Nouveaux pas. Cette fois, un gant avait empoigné le relief. Au nez des quatre fugitives, l’odeur froide du tabac. Un poison glacé –celui de la peur animale- s’était insinué dans la poitrine de chacune des voyageuses. Toutes s’attendaient à ce qu’un visage hostile apparaisse soudain et se penche sur elles. Toutes redoutaient ces yeux cruels que leur imagination vivace illustrait pleins de ce feu satisfait, ce rictus terrible qui leur ôterait tout espoir. Dans leurs oreilles déjà retentissait cette sentence redoutée :

« Les voilà ! »

Mais il n’en fut rien. Des harangues en patois avaient retenti dans le silence lourd comme du plomb, la botte, le gant, les effluves de tabac s’étaient évaporés sans aucun préambule.

La compagnie s’était ébranlée, les fers des chevaux avaient battu la roche et, à vive allure, la milice –car c’était bien elle qu’avait vu Linnea- s’était jetée vers l’ouest. Une odeur de bois brûlé avait supplanté celle du tabac. Le ciel s’était assombri. Une épaisse fumée noire s’allongeait sur la garrigue.

Toutes quatre étaient demeurées prostrées dans l’aven, se serrant les unes contre les autres, les poumons brûlants, les doigts tremblants. Tendaient fébrilement l’oreille, à l’affut du moindre bruit, du moindre bruissement.

Chaque râle du matorral était à leur ouïe comme autant de pas d’un homme, de bruissements d’une draperie, de murmures, de complots à leur égard. Puis finalement, le temps s’étant chargé de dissiper leurs craintes, telles les proies sortant du terrier après le passage du chasseur, elles avaient délassé leurs corps endoloris. S’étaient campées sur leurs jambes encore fébriles, jetant des regards vigilants de chaque côté. Seule Magdala, le corps gourd, lourd comme le roc, n’avait pu quitter l’aven que parce qu’Ana lui avait assuré qu’il n’y avait plus aucune menace.

Au-devant d’elles, Växjä s’était embrasée.

Les flammes léchaient plusieurs toitures. Quelques chariots à l’entrée de la cité étaient retournés, répandaient leur marchandise sur la voie, maigres brasiers que les cochers et les marchands tentaient d’étouffer vitement. Les campagnes de l’église faisaient tonner leur cri d’alerte dans la gorge tandis que l’épais rideau de cendres l’étranglait sans ménagement. L’air s’était appesanti, devenait âcre, brûlant.

— Très-Haut, s’était affolée Linnea en se signant précipitamment comme si elle chassait une mouche, que s’est-il passé ?!

— Pourquoi la milice de la ville ne fait-elle rien ?!

— Tsé ! avait craché Moea rageusement. Les bâtards ! Les fils de putains !

Moea fulminait, se fichait bien des exclamations de Linnea quant à son vocabulaire. Son esprit, trop habitué aux horreurs quotidiennes, avait tiré de ce décor des conclusions. À Ystead, son village natal, étaient déjà arrivées pareilles folies. Cherchait-on des bohémiens, des danseurs, des fugitifs, se persuadait-on qu’il s’en trouvait ici ? Pour l’exemple, pour dissuader le peuple de leur venir en aide, les gardes faisaient brûler un foyer suspect, un second, oh un troisième si l’envie et le sadisme y étaient ! Alors encore en culotte courte, le premier spectacle de la cruauté humaine l’avait marquée au plus profond de la mémoire. À l’époque, croyait-elle se souvenir, l’on cherchait une religieuse qui s’était enfuie de son couvent.

Aujourd’hui, c’était elles.

— Ils nous cherchaient, n’ont rien trouvé et ont tout cramé pasqu’ils étaient en rage ! Cette bande de pourritures…

Ses poings se serraient douloureusement tandis que son pied battait hargneusement le sol. Le nuage blanchâtre qu’elle soulevait lui donnait un air de sorcière enragée invoquant une créature maléfique.

Magdala, en retrait derrière ses compagnes, avait du mal à respirer. L’horreur, l’indignation que lui inspirait cette scandaleuse vision l’estomaquait, l’ahurissait.

« Tout ce que l’on peut faire pour toi… »

Au creux de son oreille, dans le vent brûlant…

« Regarde jusqu’où ils sont prêts à aller. »

Un regard en coin.

« Ah, tu le sais ! C’est de ta faute ! »

Contre sa joue, les lèvres décharnées de la pleureuse. De sa bouche béante, les échos rauques de ses sanglots étranglés rendaient sa voix d’outre-tombe plus effrayante encore.

Magdala, les yeux rivés sur ce visage hélas familier, sentait son cœur prêt à s’arrêter. Le regard bleu océan vitreux, las, la fixait.

« C’est de ta faute, tu le sais ? »

Bien-sûr qu’elle le savait. Comment aurait-il pu en être autrement quand le monde était sans cesse empressé de le lui rappeler ?

« Pourquoi ne pas te livrer pour en finir ? Ce serait si simple… »

La vestale s’était avancée de quelques pas, dépassant ses camarades. L’air lui piquait les yeux. Dans son dos, elle pouvait percevoir le froufroutement léger de la robe spectrale tandis que la pleureuse lui emboîtait le pas, venait coller à son oreille sa bouche déformée.

« Allez, saute dans la gorge. Livre-toi, ainsi tout prendra fin ! Plus personne n’aura à souffrir à cause de toi. »

Une autre foulée, poursuivie par sn ombre fantomatique. Au bord de la gorge, le vent lui fouettait avec plus de violence qu’alors le visage.

Sauter, n’est-ce pas ? Oh, ce serait si facile ! Il suffirait de prendre son courage à deux mains, de fermer les yeux et de se laisser tomber dans le vide.

Simple comme venir au monde. Simple comme respirer. Simple, simple, simple ! Son cou se fracasserait certainement contre la roche, sinon son corps ; et cela suffirait sans doute à en finir.

— Ce n’est point si simple, susurrait Magdala en s’écartant du gouffre. Ce n’est point ainsi que cela a été décidé.

« Encore cette excuse ? riait l’autre. Pourquoi t’en remettre sans cesse aux desseins du Très-Haut ? Rend-toi, cela suffirait à tout faire cesser ! »

Il en était hors de question.

« Le Très-Haut te regarde ! »

— Assez ! Tais-toi !

Elle avait fait volte-face, en furie, les yeux injectés de sang –était-ce dû à la cendre qui volait dans l’air ou à la colère que les propos de sa conscience lui assénait ? Sa voix avait porté loin, s’était jeté violemment aux visages de ses camarades médusées par cette soudaine hystérie. Moea, qui sans doute parlait à cet instant-là, avait pincé ses lèvres. Ana et Linnea la fixaient comme si elles la voyaient pour la première fois, hagarde au milieu de rien.

— Aya, s’tu veux mais t’peux l’demander autrement, ptiote.

Magdala sentait ses doigts fourmiller, ses joues s’empourprer. Ses iris brillaient non point de larmes contenues comme cela était de coutume après les visites de la pleureuse mais d’une rage qui lui brûlait les entrailles.

— Min Däm, qu’avez-vous ? s’était enquise Ana en s’approchant d’elle prudemment.

« Min Däm… C’est vrai, cela. Tu étais pourtant la vestale la plus prometteuse des Magdala. Mais tu t’es oubliée. « Se sacrifier pour les autres », te souviens-tu ? « Prier pour les pauvres pêcheurs de ce monde. », le fais-tu seulement encore ? »

La face livide de la pleureuse, encadrée par la coiffe qui ornait son propre front, était scindée en deux par un affreux sourire. Au coin de sa bouche, les traces de sang qu’elle avait craché à sa mort.

D’un même geste, Ana et la pleureuse avaient tendu une main –l’une tendre, l’autre menaçante- vers elle.

« Comme notre Sauveur, pourquoi ne pas t’offrir en sacrifice pour le pardon des péchés ? »

— Lavende ?

« Alors c’est ainsi ? Cette putain connaît ton nom ? Honte sur toi ! »

— Lavende, du calme…

Les mains squelettiques de la pleureuse s’étaient enroulées autour de son cou. Celles d’Ana, avec une douceur infinie, avait caressé sa joue en sueur. Dans un sursaut, elle s’était dérobée vivement aux doigts de la pleureuse. Le sol s’était dérobé sous elle. Des cris. Le ciel d’ombres qui l’enveloppait tandis qu’elle basculait dans le vide. Depuis le bord, la pleureuse accueillait son sacrifice involontaire d’un sourire cruel. Depuis le bord, Ana l’accueillait avec affolement, les yeux ronds, la bouche béante d’effroi. Son sang n’avait fait qu’un tour. Elle avait tendu le bras dans un vain espoir de révoquer le sort.

— Ana !

Comme une formule magique.

— Lavende !

Comme une manière de remonter le temps.

Leurs mains s’étaient étreintes. Mais la gorge, toute prête à la dévorer, l’avait agrippée plus fort qu’alors. Les tirant toutes deux en son ventre calcaire. La poussière s’était soulevée alors qu’elles se heurtaient douloureusement au sol ferme du glacis.


Texte publié par Yukino Yuri, 21 avril 2021 à 17h03
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