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Tome 4, Chapitre 4 « Runten ti Växjä - Aux alentours de Växjä » Tome 4, Chapitre 4

— Donc, voici Växjä ? Qu’esce c’est laid ! avait sans vergogne craché Moea.

Devant elles, à quelques lieues au cœur des gorges calcaires, la cité de Växjä avait épousé avec difficulté les reliefs, ressemblait à une hideuse bête de toitures sales et de pierres endormies entre quatre murailles trop étriquées pour sa robuste corpulence. Dans l’air, une odeur piquante, étouffante qui irritait le nez et indisposait les yeux.

Forte de son activité minière, Växjä s’était développée à une vitesse fulgurante.

À l’image de la notoire Tour de Babel, la cité s’était hissée haut, toujours plus haut afin d’asseoir sa puissance et son économie ; et bien des ambitieux s’y étaient établis, enfiévrés par l’appel des métaux précieux dont regorgeait le sol. En une dizaine d’années, la modeste cité occidentale, ayant englouti nombre de travailleurs venus avec tous leurs biens dans de modestes chariots, avait doublé de volume ; et cernée par les gorges, jouait au funambule en essayant de gratter les nuages. Hélas ! L’air, sous cette impulsion industrielle nouvelle, s’était vicié de nombreuses vapeurs. Un voile de poussière recouvrait la ville, rendait l’atmosphère étouffante. Le bleu estival du ciel se retirait, repoussé au loin par l’épais nuage gris qui enlaçait les pignons élevés, enfumait les tours.

— En effet, avait acquiescé Ana entre deux quintes de toux, nous avons été bien inspirées de ne point nous y attarder.

Les effluves âcres l’écœuraient et la faisait tousser plus âprement encore, tant et si violemment que Magdala s’en était alarmée et avait tôt eu fait de lui frotter le dos.

Moea, son voile fixé sur le bas de son visage afin de respirer à son aise, examinait avec application la carte du pays que Linnea avait copié à son intention sur un morceau d’étoffe, levait de temps en temps les yeux afin d’examiner la garrigue fatiguée.

Par-delà la gorge se trouvait le col de Väsbergen, qui ceinturait au ponant la contrée d’Allingvalla et la séparait de sa voisine, la région d’Avönlla. Au sud de Växjä, les terres calcaires jusqu’aux frontières limitrophes de Sveeriagë. Au nord, la province de Lathium. S’aventurer en ces terres-là serait comme autant d’arrêt de mort signé.

La danseuse avait haussé les épaules en rangeant sans grand soin sa carte. Il leur faudrait dévier quelque peu vers le sud afin d’éviter la cité minière et la milice qui, sans doute, y sévissait déjà. Il était certain, raisonnait Moea en fronçant le nez, que la garde avait été déployée jusque-là, et même plus loin d’ailleurs. À présent, les grandes villes ne leur étaient plus salutaires. Quand auparavant, l’anonymat qu’elles offraient leur était profitable, à présent que la milice avait connaissance de leurs traits, de leurs origines, elles lui apparaissaient comme autant de pièges prêts à refermer sur elles leurs mâchoires acérées.

Cette réflexion l’avait fait serrer les dents de dépit. Il allait être bien ardu, à l’avenir, de se procurer des remèdes et des vivres divers. Il faudrait se contenter des maigres denrées que les bourgs voisins étaient à même de proposer. Se contenter de cela ? Cette seule perspective suffisait à assombrir son humeur.

— Cela ira.

Magdala, de cette démarche souple qui trahissait tant de choses à son propos, s’était glissée sans bruit à ses côtés. Un pan de son voile était fixé sur son nez, noué fermement d’un côté de sa tête et sécurisé par une épingle. Dans ses iris que le blanc de la coiffe rendait plus azurites que d’ordinaire, un éclat étrange, presque paisible, tristement serein. Tantôt fier, tantôt voilé.

— Comment qu’on peut en êt’sûres ?

Aux froides questions de Moea, la vestale n’avait point cillé. Dans ses yeux, un chagrin soudain. Comme si deux figures se disputaient la place d’honneur, la souveraineté de ses traits.

— Allez, viens ti là, avait murmuré Moea en passant sur les épaules de Magdala un bras affectueux. T’as raison, ça ira forcément si on fait attention ! On ira dans un beau pays où y la mer et où y fait splendide tout’l’année.

— La mer ?

— Si, si ! On ira s’colorer la peau et plonger nos pieds dans l’sable chaud ! Parait qu’c’est superbe !

— « Parait » ?

— Aya, c’est comm’j’dis, on m’l’a raconté ! Moi, la mer, j’l’ai jamais vue ! J’viens d’l’ouest, on connaît qu’les montagnes !

Elle s’était forcée à rire, de ce rire frais dont elle usait d’ordinaire pour mieux apaiser l’atmosphère. Sa poigne sur l’épaule de Magdala s’était adoucie ; et la vestale soudain invitée à la légèreté, s’était surprise à rêver. Le spectre qui maintenait étouffée son imagination et sa foi, s’en était allé, son inquiétude s’évaporait un temps comme l’ivresse de la nuit au petit matin. Elle avait ri. Devant ses yeux, la vieille gravure représentant l’océan et qu’elle aimait tant contempler enfant s’animait. Växjä et son ciel grisâtre se substituaient au beau ciel bleu qu’elle imaginait se refléter dans cette vaste étendue d’eau azurée.

Elle avait avancé le pied pour mieux apprécier la fraîcheur de cette eau imaginaire. Mais seule la poussière s’était soulevée sous l’impulsion vive de sa chausse.

— J’adorerai voir la mer, avait-elle avoué d’une voix dans laquelle pointait une timide envie.

— Je vous y mènerai si vous le désirez.

Magdala, acquiesçant à son offre, s’était laissée cajoler par Ana. Sa toux, grâce aux bons soins de Linnea, s’était calmée ; et quand Magdala s’en était enquise, elle avait eu tôt fait de balayer ses craintes par quelques mots bien choisis.

Il n’y avait point raison de s’alarmer à chaque fois, maronnait-elle en son for intérieur sans pour autant trouver le reproche juste.

L’habitude de ces caprices pulmonaires l’avait rendue amère quant à cette vigilance excessive, néanmoins tendre dont l’enveloppaient toujours ses proches. Pour elle, ses crises d’asthme étaient si communes, si coutumières qu’il était ridicule de s’y attarder. Mais comment leur en vouloir pour cette prévenance qui traduisait tant d’affection à son égard?

— Chez moi –c’était étrange pour Ana de parler de ce lointain « chez elle » qui ne l’était plus -, il y a la mer du nord. L’on ne peut point s’y baigner néanmoins.

— Oh, avec un peu de courage, l’on finit toujours par entrer !

— Com’vot’phrase peut sembler coquine aux oreilles friponnes…

— Moea !

Linnea avait rougi de toutes ses joues, les iris brûlants d’indignation. Magdala, après un court instant de considération, avait poussé une exclamation étranglée. Seule Ana, qui semblait avoir perdu de sa fervente pudeur, avait étouffé un gloussement qui se mêlait au rire franc –et un poil grivois- de la danseuse.

— Bref ! avait-elle repris d’un ton vibrant d’amusement. Elle est bien froide, même en saison chaude, et ce n’est guère agréable de s’y plonger. En revanche, se promener sur la plage, glisser ses pieds dans le sable, quel plaisir !

Tandis qu’elles conversaient, elles avaient suivi le relief qui dominait la gorge, soulevant sur leur passage un léger nuage de poussière calcaire, resserrant toujours plus sur leur nez les voiles dont elles se servaient pour se protéger. Le ciel n’était plus qu’une toile grisâtre, comme si la pluie était preste de tomber.

— Le soir, l’on peut entendre le murmure des vagues se brisant sur la berge. Depuis la cure qui surplombe le rivage, l’océan offre un chant plus que mélodieux.

— Aya, c’pas dangereux ? La mer, j’entends. On dit qu’l’eau salée rend les donzelles stériles !

— Si tel était le cas, nos contrées seraient fort vieillissantes, or les femmes de notre pays donnent autant que celles du vôtre. Vous n’avez jamais vu la mer du nord ?

— Aya, j’pas une épargne congé ! Qu’esce qu’j’irai faire dans vot’ nord ? Z’êtes pas friands de danse qu’on m’a dit, et l’froid… J’le supporte d’jà pas dans l’sud, alors là-haut !

Moea avait fait une grimace, frottant théâtralement ses bras.

— Ce n’est point que nous n’apprécions pas l’art scénique, avait observé Ana, mais plutôt que nous n’avons pas cette culture des longues soirées à la belle-étoile comme le sud sait les faire. Alors sûrement les danseurs et les musiciens craignent-ils de ne point subvenir à leurs besoins, car nos contrées ne sont guère friandes de spectacle en plein air. C’est que le temps se refroidi la nuit, même en période estivale, et ce n’est jamais agréable de demeurer dehors.

— Il doit y en avoir à Hjalmar mais par-delà Bergstädeä, je n’en ai jamais vu en dehors des mariages.

— C’surtout qu’la licence coûte cher ! Mille-cinq-cents pengüet, « l’prix d’ la liberté » comme ils disent sans l’accent ! Tsé, faut rentabiliser la liberté ! Et dans l’nord, c’pas là que tu gagnes mille-cinq-cents pengüet par an !

— Mille-cinq-cents ?! s’était étranglée Linnea. Dire que je ne gagne que quatre-cent-cinquante pengüet par trimestre et qu’il me faut vivre modestement…

— Faut bien taxer l’peuple pour faire vivre les curés !

Son dernier mot avait sifflé dans le silence soudain –ou plutôt dans le tumulte lointain qui les avait faites taire. Toutes quatre s’étaient tournées vers cette autre brume poussiéreuse qu’une cavalerie soulevait au loin. Plusieurs destriers s’étaient séparés de la troupe, descendaient vélocement dans la gorge par la grand route en direction de Växjä. D’autres s’étaient rués vers le versant voisin tel un animal furieux, tandis qu’une dernière compagnie s’en allait en leur direction.

— Par ici !

Moea, ayant saisi le bras d’Ana et Magdala les avait poussées dans un aven à quelques toises d’elles ; et toutes quatre s’étaient recroquevillées dans l’abîme que le matorral dissimulait à leur avantage. Linnea, ayant dissimulé ses cheveux roux sous sa cape, avait jeté un regard prudent à la lande. S’était de suite baissée, le feu aux joues, le souffle court.

— Ils sont là, avait-elle seulement murmuré.


Texte publié par Yukino Yuri, 17 avril 2021 à 02h18
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