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Tome 4, Chapitre 3 « Reminiscens - Souvenirs » Tome 4, Chapitre 3

Linnea s’était approchée du feu, avait soufflé sur les braises. S’était resservie un bol de gruau, davantage par envie d’occuper ses mains que par faim, avait porté la cuillère à ses lèvres sans grande appétence.

La lune déjà perdait de son fier éclat d’argent, blême dans un ciel nocturne qui se flétrissait. L’aube, sous peu. Son tour de veille, finalement, lui avait paru bien court tant elle avait réfléchi, les yeux vers le cœur, à ce futur étrange qui se faisait plus net, plus concret.

Au matin, il faudrait déjà repartir.

De cette fuite folle, elle était soudain lasse. Et qu’advenait-il donc de sa cure, là-bas ? Après trois mois d’absence, soudain la stabilité de son emploi, le calme de son existence lui manquaient. Elle regrettait ces douces habitudes qu’elle avait cru immuables, le chant lointain de l’océan, les odeurs acidulées des aromates de son jardin, le soleil qui jetait dans sa cellule les figures colorées des vitraux, la saveur de la soupe qu’elle dégustait au matin… Le gruau qu’elle mâchait lui apparaissait soudain d’autant plus fade.

Le ciel se dévêtait déjà de son voile sombre, et Bo faisait jaillir son char étincelant au ponant avec cet orgueil que les contes anciens lui prêtaient volontiers. Bo avait toujours été la divinité antique favorite d’Abel. Comme lui, il avait aspiré à être le plus grand, le plus reconnu.

Petite, Linnea s’en était agacée. Sans doute parce qu’elle l’enviait d’avoir de si hautes ambitions, sinon de pouvoir prétendre à d’aussi grandes choses ? Sans doute parce qu’il faisait la fierté de leur mère, si enorgueillie de voir son fils entrer au plus prestigieux séminaire du pays ? Sans doute parce que, contrairement à elle, l’on se souviendrait de lui ?

« La vie ne fait pas de différences entre le pêcheur et le croyant. Elle n’a de cesse de prendre. Alors moi, je vais m’élever. M’élever tant et si bien que la vie ne saurait rien me prendre. Ni mon honneur, ni ma vertu, ni ma morale. »

Elle avait enroulé autour de son index une mèche de ses cheveux roux. La simple flamboyance de sa chevelure suffisait à faire remonter du kaléidoscope de ses souvenirs le profil franc de son frère au matin de son départ. Il faisait un froid mordant, la neige tombait dru sur Vaastiriäs. Son frère, comme seul adieu, ne lui avait dit que ceci. Il s’élèverait. Comme Bo s’élevait chaque matin, tant et si bien que l’on ne l’oubliait jamais. La morsure douloureuse de l’envie alors déchirait son esprit.

Elle avait poussé un lourd soupir tandis qu’elle vidait le reste du gruau dans la marmite froide.

« Tout le monde ne peut pas être un héros, Lili. »

Elle avait ramené ses genoux contre sa poitrine, posé son menton dans ses mains. La fraîcheur du petit matin l’avait fait frissonner ; ou était-ce la voix de sa mère se rappelant à son esprit qui la faisait trembler ?

Une mélancolie inconnue jusqu’alors lui serrait la poitrine. Devant elle, la rivière s’embrasait du feu du ciel. Sa gorge s’était serrée tandis que d’autres chagrins comprimaient son cœur. Le monde devenait soudain flou, se renversait. Terre était ciel, et ciel était terre. D’un geste lent, presque religieux, elle avait passé un doigt sur ses yeux, balayé les larmes qui les embuaient. Avait considéré ces gouttes sur sa peau, les avait fait luire à la lueur du soleil. Porté à sa langue. Le sel avait piqué ses lèvres gercées, éveillé son goût. Lasse, elle s’était étendue dans la poussière, laissait glisser sur ses tempes le témoin de son désarroi, les bras en croix.

Le Chasseur s’en était allé, le Berger était épuisé. Elle avait entendu Moea se retourner, marmonner dans son sommeil tandis que le feu crépitait de temps à autre comme pour se rappeler à son soin.

Tout était calme, ce matin.

Dans cette parenthèse paisible, Linnea se retrouvait soudain face aux démons dormants dans son cœur, poussé devant eux par une situation qui lui échappait sans cesse.

« Tout le monde ne peut pas être un héros, Lili. »

« Être reconnue ? Pour cela, il faut soit être d’une beauté et d’une prestance capables d’éclipser celle d’un homme, soit s’acoquiner avec un homme fort vertueux. Et vous, vous n’avez ni l’un, ni l’autre, Mère Linnea. »

« Une femme prêtresse ? Aura-t-on tout vu ? »

« Encore une fille inutile que l’on oubliera une fois morte. »

« Il n’y a pas d’après pour les femmes comme ça. »

« Lili. »

Devant ses yeux semblait flotter le visage doux de sa mère, son sourire fané par la maladie.

« Tu es toi, et c’est bien assez. »

Le soleil l’avait éblouie alors qu’elle soulevait ses paupières alourdies par la fatigue. Au-dessus d’elle, Ana lui adressait un souris compréhensif, la main tendue à son intention. Essuyant son visage, la prêtresse l’avait saisie, s’était relevée lentement comme si un seul mouvement brusque de sa part pouvait briser la sérénité de cette aube estivale.

— Tout est calme, ce matin, avait-elle entendu murmurer Ana.

Et collant sa tête à la sienne, leurs corps étreints dans une embrassade sororale, Linnea n’avait pu qu’acquiescer en reniflant.

Tout était calme après la tempête.

L’espace d’une seconde, elle s’était surprise à désirer suspendre la course frénétique du temps.


Texte publié par Yukino Yuri, 13 avril 2021 à 12h01
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