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Tome 4, Chapitre 2 « Förtroenden - Confidences » Tome 4, Chapitre 2

Ana et Magdala, côte à côte, s’étaient endormies d’un sommeil lourd. Les émotions de la matinée, le long trajet abattu dans les galeries, couplés au manque de repos la nuit précédente avaient eu raison d’elles.

Moea, adossée à son ballot, suçait rêveusement un bâton de violettes. Comme pour se rassurer, elle jetait de temps à autres des regards attentifs aux astres immobiles, à la lune qui continuait son cycle, à la campagne endormie. Quelle drôle d’aventure que celle dans laquelle elle s’était fourrée ! riait-elle intérieurement. Et dire qu’elle s’était promis de mener une vie plus rangée, plus douce… La voici qui s’acoquinait avec les ennuis. Et pas des petits !

Providence, ce n’était pas dans cette existence-là qu’elle allait mener un quotidien calme et serein !

Cette réflexion l’avait fait pouffer de rire tandis qu’elle croquait dans la douceur ramollie par sa salive.

— Qu’est-ce qui vous fait rire ainsi ?

Linnea, qui lisait au coin du feu, la regardait avec intérêt. S’était approchée en quelques mouvements de séant d’elle pour mieux initier la confidence.

— Eh, j’pensais juste qu’j’m’suis mise dans un drôle d’embarras avec vous !

— Le regrettez-vous ?

— Aya ! Que nenni !

Moea, avec une souplesse gracieuse, s’était redressée, faisant valser sur le bout de sa langue son bâton de violettes.

— Tsé, c’est sûr qu’j’aurai préféré voyager et m’trouver une jolie situation dans une cité à l’ouest. Mais honnêtement, j’préfère rester avec vous.

— Vous préférez le danger de la clandestinité à la sérénité d’une vie rangée ?

— Pas du tout ! s’était exclamée Moea en éclatant de rire. En vérité, j’aspire à une existence plus tranquille pour mes vieux jours, j’ai bin assez vadrouillé. J’pense que j’aimerai quelqu’un qui puisse mettre à l’abri matériellement et qui m’laisse continuer à danser… Aya ! Compliqué, hein ?!

— Certes.

— Mais en attendant, j’préfère me tenir auprès d’vous et goûter aux frissons d’l’aventure ! J’préfère contribuer à une quête que j’juge juste plutôt que d’m’établir.

— Je ne puis qu’abonder en votre sens.

— Et vous ?

— Moi ?

— Vous avez pensé d’jà à vous placer ?

— Je suis placée.

— J’veux dire, par l’mariage ?

— Non, je n’y ai jamais pensé. J’ai été appelée très jeune alors je n’ai jamais prêté attention aux hommes.

— Et sans la dimension maritale, les hommes… ?

— Ne m’ont jamais intéressée.

Moea avait poussé un soupir interrogatif. Comme c’était singulier ! Elle, pour qui l’attrait romantique et sexuel était assumé et encré en elle comme un besoin, ne pouvait imaginer que l’on ne soit concerné ni par l’un, ni par l’autre.

— Vous z’avez jamais été curieuse à ce propos ?

— Sexuellement parlant ?

— Aya, si fait.

— Non plus. Il s’agit d’une chose qui ne m’a jamais intriguée, ni même donnée envie de m’y pencher. J’apprécie converser avec des hommes mais cela s’arrête ici.

— J’ai du mal à vous comprendre ! J’trouve ça tellement bon d’être dans les bras de quelqu’un, d’avoir un peu d’chaleur humaine, d’oublier ses soucis et de s’laisser aller…Pour moi, c’est vital ! C’pour ça qu’le métier d’courtisane me plait tant. Mais bon, j’peux pas m’attacher…

Le visage de son amant de Lunthveit lui était revenu. Un pincement au cœur, elle imaginait ce que sa vie aurait pu être à ses côtés. Un sourire amer avait tiré ses traits. Cela aurait été un plaisir sans doute. Sans doute aurait-il vu d’autres femmes ? Sans doute en aurait-elle fait de même ? Cela aurait été un plaisir d’être aimée, même en apparence.

— En vérité, j’pense qu’vous avez juste pas peur d’être seule…

— Je ne suis pas seule.

— Aya, si fait !

Ah, si le Très-Haut suffisait à tromper la solitude ! soupirait Moea.

Pour Linnea, cela marchait sans doute. Mais elle, elle avait besoin de contact, de baisers, d’amour physique, enflammé ! La spiritualité… cela ne comblait pas le vide dans sa poitrine.

— J’pense qu’j’ai seulement peur d’être seule toute ma vie et d’être oubliée, avait murmuré la danseuse en faisant tournoyer entre ses doigts son bâton de violettes. Pathétique…

Son interlocutrice la fixait gravement, les doigts immobiles sur son missel. Considérait avec attention la figure fière de la danseuse qui, à la lueur intime du feu, semblait trahir l’insécurité, la triste solitude qui semblait la ronger depuis bien longtemps. Moea avait serré les dents. Regrettait déjà de s’être laissée aller à la confidence tandis qu’elle craignait soit une remontrance bigote, soit une pique sarcastique comme Linnea savait en faire parfois.

Pourtant, il n’en fut rien. La prêtresse avait tendu le bras vers elle, posé une main compatissante sur son épaule et seulement soufflé d’une voix qui ne laissait point douter de sa sincérité.

— Je comprends.

— Vous comprenez ? Moea n’avait pu retenir un ricanement incrédule. Comment ? Vous avez vot’dieu, quesce qu’vous y connaissez à la solitude ?

— Même en ayant la foi, il m’arrive parfois de ressentir les lointaines morsures de la solitude dans mon cœur. Quand je me retrouve avec moi-même la nuit… Je me demande si l’on se souviendra de moi après ma mort. Si mon passage sur cette Terre n’aura point été vain, si l’on racontera ma modeste histoire. Qui la racontera, moi qui n’ai ni mari, ni enfant ?

— Vot’église, pt’être ?

— Ah, si seulement ! Les yeux de Linnea s’étaient voilés. Si seulement…

Non, l’Église ne narrerait jamais son histoire. Plus jeune, elle avait aspiré à cela : devenir un modèle, se faire un nom au sein du clergé comme l’avait fait les saintes avant elle. Oui, Linnea avait désiré se forger une réputation. Compris que l’on ne devenait pas saint, sinon reconnu ainsi, dans un monde d’hommes et de vertus. Qu’elle n’était point faite de cette étoffe dans laquelle l’on façonnait les vénérables et ne le serait jamais.

À cette fougueuse aspiration de juvénile orgueil, la maturité avait dominé et elle s’était résolue à n’être qu’elle. Parfois, elle en éprouvait quelques amers regrets. Mais tout le monde n’était pas forcément un héros. La Terre n’était point assez vaste pour cela.

— Tsé, si vous voulez, j’peux la raconter vot’histoire. Celle de la prêtresse qu’a défié son église prétentieuse et s’est l’vée pour ses idées !

— Cela sonne si chevaleresque et si éloigné de la réalité ! avait ri Linnea.

— Sinon, j’peux vous décrire comme une simple rouquine râleuse et amère, hein ! Ca f’ra sûr’ment autant sensation !

— Je préférais le premier portrait.

— À la bonne heure !

Elles avaient pouffé de concert, s’échangeant une œillade amicale. Puis s’étant étendues dans la poussière, les yeux dans les étoiles, elles avaient exhalé. Tout était calme, cette nuit. Le temps semblait s’être stoppé.

— D’main…Il faudra décider par où qu’on passe.

— Nous verrons cela à l’aube, avait murmuré Linnea en fermant les yeux, toute prête à s’endormir.

Moea avait acquiescé, s’étirant de tout son long. Tout était calme, se rassurait-elle tandis que le sommeil prenait le pas sur son esprit. Elle avait seulement senti Linnea rabattre sur ses jambes nues sa cape de laine avant de définitivement s’assoupir.


Texte publié par Yukino Yuri, 11 avril 2021 à 13h30
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