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Tome 4, Chapitre 1 « Medbrottslighet - Complicité » Tome 4, Chapitre 1
À la sortie des galeries, le matorral de la garrigue aux parfums entêtants et le soleil déclinant lançant dans le ciel nocturne ses rayons orangés.
    
    Magdala, que l’avancée souterraine avait moulue, s’était laissé choir, délassant ses jambes en gémissant. L’air sec, après l’humidité des mines, lui semblait étouffant, irritant. Mais quelle satisfaction, souriait-elle, d’enfin retrouver le monde des vivants !
    
    Dans son dos, Ana avait poussé un soupir satisfait, laissé tomber son arc, son ballot pour s’asseoir lourdement à son côté en souriant complaisamment. Sa main, comme toujours, avait cherché la sienne. Comme toujours ? Magdala avait étouffé un rire amusé. Trois semaines étaient donc devenues son « toujours ». Cela la comblait. Il n’y avait point de meilleur « toujours » que celui-ci.
    
    — Aya, Providence ! s’était écriée Moea en battant des paupières pour réhabituer ses yeux à la lumière naturelle. Enfin de l’air pur ! Un carré de ciel ! La vie !
    — Je suis fourbue, gémissait Linnea en délassant ses épaules endolories. Je ne peux plus faire un pas ! Par ailleurs, où sommes-nous ?
    — Au vu du climat, du relief et de la végétation, on est très à l’ouest d’Allingvalla. Loin d’Umeå.
    
    Moea, d’un coup de pieds rêveur, avait soulevé la poussière calcaire qui couvrait le sol. Elle avait ensuite escaladé le versant, les mains en visière, cherchant à l’horizon un point de repère, une cité qu’elle aurait pu reconnaître. Déjà, les étoiles se laissaient deviner dans le ciel. Le Chasseur, bandant son arc, s’était dévoilé à l’ouest, sa flèche visant le soleil qui s’en allait à l’est. Le Berger brillait à l’horizon. Un fleuve entre les massifs courrait dans la vallée. Plusieurs villages s’étaient établis sur la rive.
    
    — En effet, avait opiné Linnea en grimpant à ses côtés, nous sommes bien plus au ponant que je ne le pensais. Il faut dire que nous avons marché longtemps…
    — Aya ! On peut r’mercier la milice qui s’tait calée d’vant la première sortie !
    
    Un soupir conjoint. Quelle frayeur, quelle horreur les avaient saisies, toutes les quatre, quand prestes de s’échapper des galeries, le fracas d’une cavalerie pressée les avaient fait se rabattre vivement dans l’ombre ! Devant-elles, les foisonnantes forêts semblaient leur ouvrir les bras, les inviter à quitter ce monde souterrain. Et pourtant, la rumeur de cette troupe qui lançait des ordres, excitaient les chevaux, les maintenait prostrées à la sortie des galeries. Chacune contrôlait son souffle, limitait les mouvements de son corps afin de ne point se trahir. Magdala, pour camoufler les gémissements qui traversaient malgré elle ses lèvres s’était bâillonnée de ses mains. Les soldats s’étaient arrêtés à quelques toises du porche de la mine, étaient descendus vitement. Linnea alors, notifiant qu’ils allaient sûrement rester et les attendre, leur avait invectivé de rebrousser chemin le plus silencieusement possible. Elles avaient alors retrouvé la mine, les pierres glacées, les stalactites et les ténèbres.
    
    Linnea avait extrait de sa chasuble un carnet usé dans lequel était copiée une carte de Sveeriagë. L’avait consultée avec attention, levant de temps à autre le nez pour contempler le ciel.
    
    — Mouais, on est pas bin loin de Växjä…Dans trois, quat’e jours d’marche, on y s’ra.
    — Est-ce bien raisonnable d’y faire étape, à présent que nous sommes découvertes ?
    — J’pense pas. Faudra s’arrêter avant ou après et nous approvisionner dans les villages alentours.
    — Je suis de votre avis.
    — Tsé ! C’est qu’tous ces malheurs nous rapprochent, dîtes voir ! riait Moea en tapant franchement l’épaule de la prêtresse.
    
    Le coup encaissé, Linnea avait souri. Vrai, elle et Moea, face à l’adversité, s’étaient sensiblement rapprochées. Non point qu’elles soient devenues meilleures amies, mais l’animosité qui les opposait en brandissant haut l’étendard de leurs différents s’était dérobée pour laisser place à une chaleureuse cordialité.
    
    Ni l’une ni l’autre n’avait dérogé à ses croyances. Mais chacune les avait mises en sourdine, le temps de triompher des difficultés. Était née alors cette affinité qu’elles ignoraient. Au final, Linnea se devait de l’admettre : Moea était personne de grande qualité. Elle avait beau ne point partager ses valeurs, vivre du commerce de son corps, se moquer éperdument de l’Église, refuser de croire en un dieu au ciel…
    
    « Mérite-t-elle vraiment les flammes des enfers ? »
    
    Depuis quelques temps, voilà que sa conscience lui susurrait d’étranges réflexions. Des questions qui ne l’avaient jamais effleurées et l’obsédaient comme des vapeurs d’alcool. Discrètement, elle avait lancé à Moea une œillade vigilante. La détaillant comme si elle la découvrait pour la première fois.
    
    « Avant, les païens, tu les imaginais seulement bons à alimenter le brasier éternel. Et à présent ? »
    
    — J’ai qu’que chose sur la face ?
    — Du tout.
    
    À présent, elle n’en était plus si sûre. Et cette incertitude nouvelle, cette première remise en question de ses idées si joliment encrées dans une réalité monochrome, la laissait désorientée, sinon alerte.
    
    Linnea ne savait plus.
    Elle qui autrefois était persuadée que les athéistes –les mécréants, comme l’avait si souvent prêché le prêtre de son village natal- étaient vils, sans aucune foi, ni parole, voyait à force de côtoyer d’autres âmes que celles qui partageaient ses convictions. Elle voyait que les malhonnêtes, les cruels, les impies n’avaient point une seule bannière. Que parfois les fidèles, ses frères et sœurs, étaient plus mauvais que ses « ennemis », sous couvert de bonnes intentions, de bien-pensance.
    
    « Le Très-Haut l’a dit ! », mais qu’avait-Il dit, au juste ?
    
    Parfois, quand elle lisait les Textes, plusieurs messages lui apparaissaient, plusieurs vérités se dévoilaient. Le lendemain, un même passage enseignaient davantage, le surlendemain était plus avare.
    
    Qu’est-ce qui avait été vraiment dit ? L’amour du prochain alors glissait dans l’ombre de l’intolérance, la peur de l’autre pour peu que l’on torde ces vérités dans un sens ou dans l’autre.
    
    Linnea avait pincé ses lèvres, froncé ses sourcils fins.
    
    « Le Très-Haut l’a dit ! », mais qu’avait-Il vraiment dit ?
    
    — Z’en voulez ? l’avait interpellée Moea en lui proposant une chique.
    — Je ne sais si cela me plaira, je n’y ai point encore goûté.
    — C’est l’occasion !
    
    La prêtresse avait saisi la portion de tabac. Trinqué à cette liberté qu’elles avaient retrouvée, choqué sa chique à celle de Moea. Un sourire amusé, un éclat complice dans ses iris sombres. Et dans l’esprit de Linnea, cette affirmation ferme :
    
    « Moea ne mérite pas l’Enfer. »
    

Texte publié par Yukino Yuri, 9 avril 2021 à 16h57
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