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Tome 4, Prologue Tome 4, Prologue

Vingt-sixième jour d’Aedera de l’an soixante-quatorze de l’ère de Paix

Marika de Lathium

Dès lors que les roues du fourgon de réclusion s’étaient heurtées aux pavés fauves de la large cour de la Maison-Mère, Marika avait abandonné sa méditation matinale, se signant maladroitement pour se ruer dans les corridors de la cure. Tout comme les autres prêtres, elle s’était glissée dans le haut vestibule du presbytère qui sommeillait encore, baigné dans la lumière d’un astre matinal ; frayée un chemin parmi les curieux qui se pressaient dans le cloître cernant le parvis.

La rumeur sur son passage enflait, plusieurs dialectes se mêlaient, un émoi grandissait comme autant de témoins de l’importance des prisonnières que l’on faisait entrer par la grande porte –et non point par celle ouvrant sur la Cour des Exécutions comme cela était d’ordinaire. Déjà, telle une ombre se mouvant avec retenue, quelques religieuses du couvent voisin s’étaient avancées jusqu’au premier coche dont l’on avait révérencieusement ouvert les portes. Deux gardiens en uniforme s’y étaient engouffrés pour sortir cette détenue de marque que l’on n’attendait plus et qui, par son caractère si mystérieux, éveillait en ce clergé si contenu d’habitude un enthousiasme erratique, presque grotesque.

Tous voulaient voir la sainte, la vestale secrète de l’Église.

Et enfin, Däm Magdala était apparue.

Elle n’avait pour ainsi dire guère la prestance, l’élégance que l’on aurait volontiers prêtée à une dame de sa qualité.

Vêtue de simples nippes de piètre qualité, le visage crasseux, tuméfié par endroits, son voile froissé contre son sein laissant découvertes ses boucles drues, elle ressemblait à un animal apeuré, à toutes ces autres malheureuses qui avaient avant elle été jetées dans ce coche aux allures lugubres. Pourtant, en dépit de ces atours fort modestes, il émanait de cette jeune fille une aura céleste, presque divine qui se traduisait dans chacun de ses gestes, la dissociait du simple mortel, la détachait du monde humain.

Marika avait senti un frisson d’effroi naître au creux de ses reins, remonter lentement jusqu’à sa nuque. Son cœur, d’ordinaire si indifférent, s’emballait dans sa poitrine, tambourinait si fort qu’il en devenait tonitruant à ses oreilles.

Ils l’ont retrouvée, ne pouvait-elle s’empêcher de répéter.

Les branches de sa croix s’étaient plantées dans sa paume alors qu’elle la serrait toujours plus fort.

Lui revenaient alors les propos prémonitoires que lui avait tint, un jour d’antan, celle qu’elle devinait comme la mère de l’actuelle Magdala.

« Un jour, l’enfant que je porte se présentera à vous. »

Elle avait les traits fins, un air nostalgique que sa guimpe rehaussait.

Ce soir-là, avait-elle pressenti que sa progéniture avait un destin différent de ceux des autres femmes de sa lignée ? Ou l’avait-elle vu, par un quelconque don du Ciel ?

Marika, à cette époque, n’avait pas osé lui demander.

« Le temple du Très-Haut sur terre se dressera contre elle, et ceux qui seront ses partisans seront persécutés»

Avec le temps, l’entièreté du présage lui apparaissait limpide, d’autant qu’il se réalisait sous ses yeux.

« Mais vous, Marika, pourriez-vous lui venir en aide ? »

Elle se souvenait de ces iris couleur océan dans lesquels brillait une angoisse maternelle. Face à pareil visage, elle avait accepté.

Quinze ans plus tard, devant cette réalité qui se mêlait, se confondait avec la prédiction, Marika regrettait cet engagement.

Les sœurs tourières s’étaient affolées, mandant vitement un médecin tandis qu’elles soutenaient Magdala, inerte. Plusieurs clercs se hâtaient, tentaient de la rappeler à la vie en lui faisant respirer des sels, l’oignant d’huiles et de pommades sur les tempes. Marika s’était figée, observant avec attention le corps gourd de la vestale que l’on manipulait avec une ferveur exagérée, pourtant nécessaire…

— Marika.

La prêtresse avait réprimé un sursaut, posé sa main sur celle que Simon avait placée sur son épaule. Geste de réconfort paternel qui plutôt que de la rassurer comme d’ordinaire renforçait son inquiétude.

— Laisse-moi deviner, Simon. L’on nous demande au Conseil ?

— Gagné.

— Et elle, que va-t-on en faire ?

— Je présume qu’elle va être transportée dans les appartements réservés aux hôtes de qualité. Je doute fort que les inquisiteurs en prennent charge, ce n’est point une criminelle.

— Les autres jeunes filles n’étaient pas des criminelles non plus, et pourtant…

Elle avait dégluti, porté sa main à son front pour chasser les visages de ces Magdala de théâtre. De Magda, de son sourire abattu, de son corps qu’elle n’avait même pas pu enterrer.

— Et l’autre coche ?

— Il contient les femmes qui étaient avec Däm Magdala.

— Et que va-t-on en faire ?

— Je présume que c’est l’ordre de l’assemblée d’aujourd’hui. Pour l’instant, ce sont les inquisiteurs qui vont s’en occuper.

— Je vois…

Les deux cardinaux s’étaient alors éloignés de leurs confrères qui déjà, Magdala étant menée avec prévenance dans l’aile réservée aux prêtresses, s’en allaient silencieusement à leur emploi matinal. Sur leur passage, l’on se mouvait respectueusement pour les laisser passer tandis qu’ils se pressaient jusqu’aux portes de l’aile administrative.

L’effluve entêtant de cire, de cendres, d’encens et de tabac qui continuellement flottait dans l’air s’était fait plus prononcé tandis qu’ils approchaient du prétoire du Conseil Judiciaire. Les hautes portes ouvragées se dressaient devant eux comme des sentinelles gardant jalousement les plus sombres secrets de l’Église.

De concert, Marika et Simon avaient poussé un soupir lourd des lassitudes, des appréhensions que les nombreuses assemblées qui s’étaient tenues quotidiennement avaient finies par leur inspirer.

— J’avais espéré qu’ils ne la retrouveraient jamais, avait confessé à mi-voix la prêtresse en resserrant sa ceinture rouge.

— Comme je te comprends… Ces derniers temps, Magdala apportait par trop de tensions au sein de notre communauté, cela devenait épuisant…Puis ces horreurs…

Il avait levé les yeux au ciel comme pour mieux illustrer le dédain que lui inspiraient les décisions fantasques de leur pontife. Marika s’en était amusée, tout en partageant ses sentiments.

— À présent, maugréait-il, nous voilà contraint de préparer cet après que ni toi, ni moi ne souhaitions.

Elle avait haussé les épaules. Avec nonchalance, pour mieux cacher le dépit dans lequel baignait son esprit. Puis ayant porté sa pipe à sa bouche, inhalé la fumée de ce tabac lourd qui engourdissait sa raison, elle s’était avancée jusqu’aux portes.

— Nous y revoilà, susurra-t-elle avec amertume tandis que le prétoire se dévoilait.

Aubes noires, étoles rouges côtoyaient les tenues d’apparats des nobles.

Au plus haut rang du concile, Fleur de Pivoine, coiffée de sa tiare de souveraine.

La noblesse et le clergé s’en allaient juger la plus belle affaire judiciaire de l’ère de Paix.

Retour en arrière…


Texte publié par Yukino Yuri, 7 avril 2021 à 22h32
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