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Tome 3, Chapitre 24 « Kryphål - Echappatoire » Tome 3, Chapitre 24
Une simple histoire de farauds ayant envers elles des propos obscènes et des idées tout aussi licencieuses avait suffi à obtenir asile dans le monastère.
    
    Ana elle-même s’en était étonnée. Elle était certes bonne conteuse mais de là à attendre que son récit lui ouvre les portes du couvent avec tant de facilité…
    
    L’on les avait alors introduites dans l’établissement, leur faisant traverser le cloître à pas mesurés. Dans la cour, les pensionnaires des Filles de la Charité, vêtues de robes d’étamine brune, jouaient aux osselets, à la balle dans un joyeux chahut. Certaines étaient à peine sorties du giron de leur mère, d’autres prêtes à se marier. Aucune d’entre elles n’avait prêté attention à ses visiteuses que l’on faisait patienter dans le déambulatoire le temps d’aller quérir la supérieure.
    
    Linnea, pour détendre ses nerfs à vif, avait porté le bec de sa pipe à ses lèvres. Moea quant à elle mastiquait une chique dont l’odeur portait aux sens d’Ana. Elle avait réprimé un haut de cœur, glissé sa main dans les boucles brunes de Magdala qui, les yeux clos, avait posé sa tête contre son épaule. Toutes quatre assises sur le muret qui cernait le cloître, elles formaient un étrange tableau d’attente fébrile, une composition hétéroclite et pourtant savamment dosée. Un échantillon de ce que le pays faisait de plus disparate, de plus étranges. Une prêtresse, une prostituée, une postulante, une simple fille du nord. Et pourtant… Chacune à ses pensées, une seule quête, un seul espoir semblaient les réunir.
    
    Quelques minutes plus tard, l’on les menait au fond du jardin, poussait la banquette afin d’ouvrir grand la trappe qu’elle dissimulait. Dans sa gueule béante, une échelle s’enfonçait dans les ténèbres. Elles avaient appris de la bouche de la sœur tourière qu’il y avait plusieurs sorties aux souterrains et que la plus éloignée débouchait dans la forêt à l’est du col de Väsbergen.
    
    Après cette étape, Moea devait les quitter. Linnea, Ana et Magdala quant à elles iraient jusqu’à la cité de Göteborgä, se procureraient un passe-frontières puis s’exileraient du pays un temps. Un an, deux ans, le temps que l’on déclare Magdala définitivement disparue. Ensuite… Elles verraient. À la seule idée que Moea, sur laquelle elle se reposait volontiers, allait les quitter à l’aube d’une nouvelle existence, Ana se sentait étranglée par l’angoisse. Lui venait parfois le secret désir de ne jamais arriver au col, de demeurer toujours au cœur des bois, au coin du feu auprès de toutes ses camarades. Que le temps suspende sa course effrénée, que la milice détourne son attention, que tout soit un songe, un doux songe aussi longtemps qu’elle le décidait. Un songe dans lequel Moea chanterait joyeusement, dans lequel Linnea fumerait sa pipe en battant rêveusement la mesure, où Magdala et elle danseraient, s’effleureraient, s’aimeraient dans la plus pure des innocences. Mais ce n’était point possible, hélas ! et elle se résignait à cette future séparation.
    
    — Si vous voulez sortir dans la lande, premier tunnel à main droite, avait indiqué la supérieure tandis qu’elle refermait la trappe sur les fugitives.
    — Merci beaucoup ma Mère, avait lancé Ana tandis que les dernières lueurs du jour s’évanouissaient.
    
    Et finalement, les ténèbres.
    
     Moea avait allumé la chandelle de sa lanterne, suivie d’Ana.
    
    Autour d’elles, les tunnels se dessinaient progressivement sous les timides lueurs de leurs torches. Plus que de simples déambulatoires fraîchement creusés, il s’agissait en vérité d’anciennes mines de l’avant-guerre –vieilles de fait de plus de cent soixante-dix ans- désaffectées que l’on avait connectées aux établissements grâce à des couloirs étroits et vitement percés qui ne laissaient se mouvoir qu’une ou deux personnes à la fois. Le couloir dans lequel les quatre voyageuses s’avançaient avec précaution débouchait sur un large carrefour duquel étaient accessibles divers autres chemins. Le silence de ce monde d’ombres était seulement dérangé par l’écho de leurs pas, tristement calme.
    
    Il n’y avait trace des anciennes activités de l’endroit que quelques vieux chariots alignés dans un coin, usés et rongés par le temps. Aujourd’hui, l’on exploitait les ressources minières des régions occidentales, dont les sols regorgeaient de trésors, plus que sudistes qui étaient, au final, bien pauvres. Pénétrer dans ce sanctuaire d’un passé dont elle ignorait tout avait ranimé en Ana sa soif d’apprendre. En Magdala, cela excitait ses sens, son imagination. Avec ses idées à elle, son savoir, elle s’imaginait la vie de ceux qui avaient jadis arpenté ses couloirs sans jamais voir le jour.
    
    — Vous pensez qu’y a des macchabés ?
    — Très-Haut ! s’était écriée Magdala en portant la main à son cœur. Faîtes que non !
    — Si l’on pouvait éviter de penser à cela…
    — Aya ! C’est la vie, Ana !
    — Non, justement.
    
    Moea avait pouffé de rire au bon mot d’Ana.
    
    — Parler de la Mort, cela ne fait que l’attirer…, gémissait la vestale en se tordant les mains d’effroi.
    — Vieilles croyances que c’là !
    — Allez savoir…
    — Dîtes voir.
    
    Moea, Ana et Magdala s’étaient de concert retournées vers Linnea qui, la lanterne haute, inspectait avec grande attention les alentours.
    
    Au-dessus d’elles, une haute coupole naturelle de laquelle se laissaient choir d’imposantes stalactites. Tout autour, plusieurs porches s’offraient à elles. Sur chacun était indiquée la destination que Linnea étudiait avec application. Il y avait l’église, la cure, quelques maisons qu’elle devinait de la bonne bourgeoisie d’Umeå, l’université de droit… Mais aucune mention autre qui aurait su les guider à travers ce dédale.
    
    — Par où devons-nous aller ?
    — À main droite, qu’elle a dit la nonne.
    — Si fait, si fait mais il y a plusieurs tunnels à main droite et je ne saurai dire lequel il convient d’emprunter.
    — Enfer ! Y a vraiment rien ?
    — Lisez-vous le Södestälj ?
    — J’le parle et c’est d’jà bien. Pis c’pas du patois, ça ! C’est un mélange de Swalüet et d’patois. C'doit dater!
    
    Moea s’était penchée sur les nombreux écriteaux que de vieux clous rouillés maintenaient aux parois. Elle avait plissé les yeux pour tenter de déchiffrer ces croisements linguistiques étranges, sans grande réussite.

Texte publié par Yukino Yuri, 31 mars 2021 à 21h59
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