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Tome 3, Chapitre 17 « Nära vattnet - Au bord de l'eau » Tome 3, Chapitre 17
Dans le lointain, le clapotis d’une cataracte. Entre les arbres se mêlaient à la lueur froide de la dame de la nuit quelques lucioles qui s’agitaient sur leur passage. Sans doute y avait-il un lac, sinon une rivière pour que ces lanternes miniatures se regroupent ainsi.
    
    — Oh !
    
    Ana avait fait volte-face, porté la main à sa dague. À quelques pas d’elle, Magdala s’était figée, louchait sur son épaule. Y était posée une luciole.
    
    — Est-ce dangereux ?
    — Du tout. Ne bougez pas.
    
    Ana s’était approchée lentement, avait tendu ses mains vers l’insecte pour l’emprisonner au creux de ses mains.
    
    — C’est une luciole. L’on s’en servait parfois pour s’éclairer pendant l’été. Une nuit, nous dormions à la belle-étoile avec mes petits frères, père en avait enfermées dans un bocal en verre pour nous faire une veilleuse. Nous regardions les lucioles virevolter dans leur prison. Et une fois que nous étions endormis, mes parents les libéraient.
    
    Elle avait écarté ses doigts, penché son visage au-dessus de la petite boule de lumière. L’insecte se cognait contre sa chair, voletait frénétiquement. Magdala elle-même s’était baissée, examinait avec curiosité cette clarté inconnue. La lumière jaune s’était glissée sur ses traits, rehaussait l’azurite de ses iris, l’étonnement qui la transcendait.
    
    Elles étaient restées quelques instants inclinées sur cette singularité de la Nature, mêlant leurs cheveux, leur souffle, leur attention. Puis la luciole s’était libérée, envolée dans les ténèbres sous les regards absorbés de ses deux observatrices, dérobée dans un sillon mordoré.
    
    — La voilà disparue, avait soupiré Magdala, un accent triste dans la voix.
    — Souhaitez-vous en voir d’autres ?
    — Sauriez-vous où nous pourrions en contempler d’autres ?!
    — Je le pense… Il nous suffirait de suivre ces rais de lumière.
    
    Elles s’étaient glissées entre les roseaux à plumes, la graminée et les lagunes ovales, enfoncées dans la boue puis dans l’eau claire. La fraîcheur de la rivière les avait fait sursauter de concert. Des petits poissons se glissaient entre leurs jambes, laissaient briller leurs écailles à la surface de l’eau, caressaient leur chair d’un mouvement de nageoire. Magdala avait vitement regagné la berge, effrayée par ses frôlements inconnus. Mais, constatant qu’Ana demeurait immobile, lui tendait la main, elle y était retournée. Avait remonté sa tenue du dessous, l’avait noué sur sa hanche.
    
    Autour d’elle, centaine de lucioles tournoyaient, laissaient sur leur passage de petites trainées lumineuses. Se posaient sur les roseaux, les fleurs. Dès qu’un souffle de vent les dérangeait, elles s’affolaient, quittaient leurs siège et s’en allaient quérir un nouveau, soit voletaient rêveusement au-dessus des flots calmes qui roulaient au bas du mont.
    
    Quelques-unes, plus téméraires, reposaient sur la couronne qui ornait encore la tête de Magdala, devenaient alors dans l’obscurité une auréole dorée qui illuminait son front. Dans un instant d’éblouissement, Ana la revoyait soudainement comme au premier jour de leur rencontre. Elle se la représentait telle la sainte face à laquelle elle s’était prosternée, et brusquement elle avait peur de la confession qui brûlait ses lèvres et obsédait son esprit. Elle prenait peur des sentiments qui lui brûlaient la poitrine, retournaient ses entrailles, faisaient naître en elle de passions, des désirs, des plaisirs que les Ecritures condamnaient fermement.
    Devant la face sacrale de la vestale, la notion de «péché mortel » s’imposait à elle, lui faisait craindre les flammes de l’Enfer.
    
     Puis les lucioles s’étaient sauvées à tire-d’aile, alarmées par l’éternuement qui avait secoué Magdala. Elle retrouvait alors son profil humainement humble qui éteignait en Ana ces angoisses pieuses. Cette dernière, inconsciemment, s’était signée pour mieux conjurer ses pensées sombres puis défait son tablier, le jetant avec soin sur les épaules grelottantes de la vestale. Elle l’avait resserré contre sa chair. L’air, près de l’eau, se faisait plus frais.
    
    — Souhaitez-vous vous éloigner, Min Däm ?
    — Point, point ! Je suis seulement si peu vêtue que le fond de l’air me glace. Mais le paysage est si admirable que je fais fort peu cas de cet inconfort.
    
    Elle s’était enfoncée davantage dans le courant, l’eau lui arrivait à mi-cuisses. Le tissu immaculé de sa toilette du dessous collait à sa peau, dévoilait impudiquement ses formes. Cette sensation désagréable la rappelait au jour de son baptême solennel, un second baptême, celui-là même qui avait eu lieu lors de sa prise de voile. Quand, face aux prêtres qui avaient sa charge, elle s’était dévêtue et enfoncée dans le bassin baptismal. Elle se souvenait de son embarras, des appréhensions, de la froideur de l’eau bénite qui lui déchirait la peau. Des psalmodies monocordes des clercs qui bourdonnaient autour d’elle tandis qu’elle s’immergeait entièrement, de la fermeté de cette main qui la maintenait dans ce monde silencieux, des battements assourdissants de son cœur privé d’air et qui s’emballait.
    
    Elle s’était plongée plus encore. Sa poitrine, au contact du froid, s’était durcie, couverte de frissons. Ce jour-ci, elle était devenue Magdala. Ce soir, elle renonçait à ce titre. Ce soir, elle se sentait enfin prête à abandonner les derniers fers du devoir pour mieux s’affranchir, ressusciter. D’un coup d’un seul, sans autre préambule, elle s’était immergée toute entière.
    
    La fraîcheur de l’eau avait transpercé son crâne. Agenouillée dans la terre meuble, elle avait ouvert les yeux. La lune laissait glisser au fond de la rivière ses rayons glacés, ondulants sous le mouvement constant de l’eau.
    
    Les loches de rivière, glissant dans les rais d’argent, faisaient scintiller leurs écailles cuivrées. De leur passage, Magdala ne distinguait qu’une forme floue qui brillait puis disparaissait de son champ de vision.
    
    Tout était imprécis. Ses yeux la brûlaient. Ne lui parvenaient que le roulement étouffé de la cascade, le rire des flots, les bulles qui s’envolaient à la surface, son cœur tambourinant en elle. Elle s’était laissé bercer par ses doux murmures de liberté, laissant retomber ses paupières. Le mouvement des pas alarmés d’Ana s’était imprimé dans l’eau. Dans le lointain, à travers les ronronnements, la voix de la nordique se glissait jusqu’à elle. Au-dessus de sa tête, une main qui crevait la surface, saisissait son bras pour la mener jusqu’au monde humain. Cette fois, plutôt que de la couler plus encore, l’on l’élevait vers la joie.
    
    Elle avait fendu l’eau, inspiré à grandes goulées en repoussant d’un geste nonchalant les boucles qui lui obstruaient la vue.
    
    — Min Däm ! Très-Haut tout puissant, allez-vous bien ?!
    
    Magdala s’était docilement laissé remettre sur ses jambes, encore abasourdie par cette consécration, ce renouveau qui la faisait revivre sous la caresse de l’eau. Il lui semblait que Magdala, la sainte, la fixait sur l’autre rive tandis qu’elle, la simple jeune fille, se défaisait de sa croix. Son voile dégoulinait, collait à ses épaules. Elle en avait tiré les pans pour le resserrer contre elle. Puis s'était détournée pour sourire à Ana qui, serrant son poignet, demeurait alerte.
    
    — Je crois que ce petit bain m’a rafraichie la tête ! plaisantait-elle en essuyant les gouttes qui lui coulaient dans les yeux. Je me sens fort bien !
    — Vous m’avez fait peur ! Je vous croyais noyée !
    — Peut-on se noyer aussi facilement ?
    — Tout à fait ! Une fille de mon village s’était noyée dans un court bien moins capricieux que celui-là.
    — M’en tenez-vous rancune ? Vous semblez fort contrariée…
    — Assurément ! J’ai eu… J’ai cru…
    
    Ana tremblait. Magdala réalisait soudain que cette violente humeur qui l’animait n’était point mue par la colère mais par la peur que sa mort avait éveillé en elle. Cela l’avait ébranlée. L’on ne s’était jamais inquiété pour elle à ce point. Quand elle se blessait, tombait, commettait un impair, elle était punie. Jamais rassurée, jamais consolée.
    
    Ana… Elle l’avait vue en de tels états de détresse à Lunthveit lorsqu’elle lui avait faussé compagnie, d’anxiété lorsqu’elle était tombée malade, de hargne à l’instant que cela la déroutait. Honteusement, elle admettait que cela lui plaisait. Non point qu’elle cherchait à provoquer son inquiétude en se risquant en tout instant, seulement se sentir aimée ainsi l’emplissait d’une sérénité nouvelle.
    
    Elle s’était sentie tirée en avant, recueillie contre le sein d’Ana. Ses bras s’étaient rabattus contre son corps ruisselant, l’étreignaient dans une embrassade que l’effroi rendait douloureuse, quoique rassurante.
    
    — Vous allez être trempée…
    — Peu m’importe.
    
    Oui, peu importait. La vestale s’était lovée contre Ana, prêtant l’oreille aux palpitations de son cœur qui se calmaient peu à peu, reprenaient, s’emballaient plus encore. De temps à autre, elle la sentait se raidir, accentuer l’embrassement comme si elle craignait que la rivière ne lui ravisse sa compagne.
    
    — Ana, vous vous tourmentez pour fort peu. Il ne le faut point et vous n’avez aucune raison de…
    — Je tiens à vous, n’est-ce pas une raison convenable ?
    
    Magdala s’était tue. Cette confession lui avait serré la gorge. L’avait émue à un point qu’elle s’était affolée à l’idée d’en verser des larmes tandis qu’un large sourire illuminait son visage.
    
    — Il en est de même pour moi, avait-elle murmuré, vous m’êtes tout à fait précieuse…
    — Non, vous ne comprenez pas ! s’était récriée Ana en la serrant d’autant plus fort. Vous ne comprenez pas, et j’ai grand peine à me l’expliquer moi-même. Mais… Quand je confesse tenir à vous, ce n’est point comme une amie, point même comme une sœur…
    — Comment alors ?
    
    Magdala avait perçu l’accent désespéré dans la voix d’Ana, les tremblements nerveux qui secouaient ses poings. Des tremblements si familiers. Elle sentait son corps lui-même se ranimer, s’échauffer sous l’assaut de cette passion qu’elle avait tenté contenir. Sa Raison la dissuadait, elle balayait ses conseils avec dédain.
    
    « Ce n’est pas bien. »
    
    Et pourtant…
    
    « Vous le regretterez. »
    
    Et pourtant…
    
    « Tu devras te reconnaître comme une créature de ce monde, une impie, une pécheresse. »
    
    Et pourtant…
    
    « Tu oserais reprendre ce nom que ta mère t’a donné ? Tu oserais rejeter Magdala ? »
    
    Si Magdala n’était plus, peu lui importait le péché.
    
     Sa tête bouillonnait, son esprit abandonnait son trône de régent. Elle s’était arrachée à l’étreinte d’Ana, dardait sur elle un regard où se mêlaient l’attente, l’agitation, la nervosité, l’ardeur.
    
    — Comme…, bredouillait la nordique, comme…
    
    Ana était rouge d’embarras, avait les yeux humides. Ses bras s’étaient lovés autour de son corps dans une embrassade solitaire.
    
    — Comme je ne le devrais pas. Avec trop de passion, trop de feu pour que cela soit chaste !
    
    Le cœur de Magdala avait raté un battement. Ses joues s’étaient embrasées, ses yeux arrondis de stupeur. Où avait-elle ouï pareil discours encore ? De la bouche de Moea, quand elle lui avait lu un soir un roman –quelle nouveauté !- d’amour qu'elle traînait au fond de son bagage
    
    L’amour… Elle ignorait de quoi il en retournait. Elle avait été éloignée, maintenue inculte à ce propos.
    Pourtant, pourtant ! Ce sentiment qui lui faisait tambouriner le cœur, rosir les joues, inspirait tant de caresses, tant de tendresse…
    
    N’était-ce point cela, l’amour ?
    
    Son corps lui avait octroyé une réponse sans qu’elle ne puisse le contraindre à la retenue. Elle avait enveloppé de ses mains le visage chiffonné d’Ana, s’était hissée sur la pointe des pieds. Leurs lèvres s’étaient rencontrées.
    
    « Quand on aime quelqu’un, on l’embrasse là », lui avait enseigné Moea.
    
    Le feu qui tiraillait ses entrailles s’était affolé, l’embrasant jusqu’à la dernière parcelle de son âme, la laissant pantoise, assoiffée. Les lèvres d’Ana étaient douces, chaudes comme une génoise. Elles avaient un goût de violettes sucrées et de cordial.
    
    Leurs fronts s’étaient rencontrés tandis qu’elles rompaient le baiser, s’observaient longuement avec une ferveur nouvelle qui les dépassait, les comblait. Le souffle saccadé de lune rencontrait celui de l’autre en une communion intime, un aveu des sentiments qui les animaient de concert.
    
    — Min Däm…
    — Ana…
    — Est-ce bien ce que vous voulez ?
    — Plus que tout au monde.
    
    Ana avait pincé ses lèvres, ses traits tirés par l’émoi. Magdala avait porté sa paume à sa joue, lui souriant allègrement. Plus que tout au monde. Elle désirait Ana plus que tout. Elle l’aimait avec plus de tendresse qu’elle n’en avait jamais voué pour quiconque.
    
    Aimer la transcendait. Et lorsqu’Ana, lui ayant mandé son accord, s’était penchée sur elle, elle s’était éperdument livrée à ses baisers doux, envoyant au Ciel mille gratitudes pour ce bonheur qu’elle découvrait.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 7 mars 2021 à 22h59
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