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Tome 3, Chapitre 16 « Gräl - Querelle » Tome 3, Chapitre 16

Son histoire, Moea ne parvenait à la concevoir sans cette acrimonie rancunière.

— La seule chose dont j’me souvienne, c’était qu’on chantait l’soir d’vant le feu. Mama m’fredonnait des berceuses et quand c’était jour d’repos, papa r’v’nait d’Lathium et jouait d’son orgue de barbarie. Alors on dansait et on chantait avec mama. Elle avait une voix…Aya ! Incroyable !

— Comme cela devait être plaisant, rêvait Magdala. Les longues veillées peuvent être quelquefois si moroses…

— Eh, comm’tu dis !

Moroses, les veillées avaient été après la mort de son père. Tragiques. Plus de berceuses, plus de valse, plus d’orgue de barbarie. Seulement les lamentations de sa mère, les créanciers frappant à la porte, les dernières pièces qui tombent de la bourse.

— Ensuite, papa est mort. Un bête accident. Un coche qui l’a point vu.

Il s’était jeté sous les sabots des chevaux pour protéger sa maîtresse.

— Il a voulu sauver une prêtresse qu’était sur l’pavé.

Sa maîtresse, donc. La rancœur qu’elle vouait injustement au clergé prenait sa source dans ce triste évènement.

— Votre père était un homme honorable.

Oui, Magdala, c’était un homme honorable. Parce que tu n’as pas l’autre version de l’histoire. Elle ne regarde que moi, avait souri Moea.

— Certes. Mais ça a mis mama dans la panade. Mon père était maître à l’université religieuse de Lathium, ça nous permettait d’vivre. Mais là…

Il avait fallu tout vendre. La coiffeuse, le buffet, le lit, les belles robes, l’orgue de barbarie ; les créanciers les avaient emportés. Sa mère, elle avait décidé de vendre sa dignité. Plus pour vivre. Pour survivre.

— Alors moi, j’suis partie travailler chez mon oncle à Skeftea. Y t’nait une auberge, y avait toujours du boulot. J’tais p’tiote mais eh ! Pour récurer des assiettes et balayer l’sol, pas besoin d’être bin grand.

Magdala avait serré son bras avec compassion. Linnea, les yeux dans le vague, gardait rêveusement le bec de sa pipe éteinte suspendu à quelques centimètres de ses lèvres. Ana avait pudiquement baissé la tête, rongeait ses ongles.

Aya, maugréait Moea, quelle drôle d’atmosphère j’ai installée.

— Aya, qu’esce qu’c’est qu’ces airs de carême ?! Pitié, pas d’ça ! Après, j’suis partie et j’ai commencé à vivre par moi-même. La belle vie ! C’étaient des années fortes heureuses !

— Et...Vous êtes tombée amoureuse ?

— Nenni, jamais !

— Vrai ? avait insisté Magdala, quelque peu déçue.

— Té, c’est dangereux d’tomber amoureuse quand on est courtisane. Celles qui s’y sont risquées… Elles ont fini dans l’ruisseau.

Comme putes des bas-quartiers, avait-elle failli ajouter. Mais pour ne point bouleverser la vestale, elle s’était ravisée.

— Soit faut trouver un mécène, soit faut se cantonner à leur faire plaisir dans la couche et c’tout.

— Dans la…Oh !

Magdala avait rougi de toutes ses joues, joint ses mains devant sa bouche. Fait soupirer la danseuse que pareil émoi agaçait. Ah, maudite soit cette pudeur bigote !

— C’est ça. Pi ils r’viennent. Parfois, j’les fais languir. Ils m’courent après, ronchonnent, font les cents pas, se désespèrent. Faut dire qu’j’suis pas une catin de bas étage, j’ai d’la conversation, de l’esprit et j’suis point mauvaise avec ma…

— Merci Moea ! l’avait interrompue Linnea d’une voix puissante. Je crois que nous avons compris !

— Avec votre quoi ?

— Min Däm, par pitié !

— Vous voyez « Lili », elle n’a pas compris !

— Cessez dans l’instant de me surnommer de la sorte ! s’irritait la prêtresse. Et veuillez achever ici vos extravagances tout à fait vicieuses. Ce n’est point à propos pour des demoiselles !

— Vicieuses ? Mais il s’agit de là de la Nature même ! Tout le monde se reproduit de cette manière !

— L’on se reproduit par devoir humain, pas pour le plaisir !

— Aya ! Vous êtes agaçantes avec vos histoires de devoir ! Un vieux livre vous dit d’pas prendre vot’pied en f’sant l’amour et vous, vous réfléchissez pas plus loin !

— Moea ! Vous méprisez nos Saintes Ecritures !

— Vous vous en étonnez encore ?! Oui, j’les méprise ! Bien-sûr qu’j’les méprise ! Elles décident de nos libertés, nos plaisirs, notre façon d’penser et vous, les clercs, vous passez vot’temps à nous bassiner avec ces vieilles histoires !

— Moea, geignait Magdala pour tenter d’apaiser la querelle, je vous en prie…

— Mais pendant c’temps-là, vous autres les prêtres, vous vous en fichez bien des règles d’vos Ecritures ! Z’avez du pain sur la table, du vin dans l’verre quand d’autres bouffent de la boue d’vant vos églises ! Combien d’prêtres j’ai r’çu entre mes cuisses…

— Vous faites une généralité d’une minorité. N’abaissez pas le clergé à quelques hypocrites !

— Si ce n’était qu’une minorité…

— En voilà assez, Moea !

Linnea, submergée par la colère, s’était levée. Ses traits crispés lui donnaient un air terrifiant.

— Comment osez-vous attendre d’autrui ce que vous-même, vous êtes incapable de faire ?! Vous mandez de l’ouverture d’esprit pour ceux de votre communauté mais passez votre temps à cracher sur les autres ! Quel genre d’hypocrite êtes-vous, Moea ?!

— Vous osez m’insulter ?

Moea, d’un égal mouvement d’humeur s’était dressée face à Linnea. Toutes deux se dévisageaient avec fureur, la chape silencieuse qui pesait sur elles prête à se fissurer et à tomber en morceaux à tout instant. Puis les cris, de nouveau. Les reproches, les rancœurs qui fendaient le silence nocturne.

Magdala était affolée, Ana dépitée. Combien de fois s’étaient-elles querellées de la sorte depuis leur départ ? Pour tout, pour rien. Cela en devenait fort lassant. En général, la querelle prenait fin naturellement quand, à court d’arguments et de patience, les deux femmes abandonnaient leur stérile débat.

Elle s’était elle-même levée, attirant malgré elle l’attention de ses camarades tandis qu’elle descendait un peu plus bas dans le versant, s’égarait dans ses bois touffus. De temps en temps, les échos de la discorde parvenaient à ses oreilles puis plus rien d’autre que les pas de Magdala qui la suivait silencieusement, faisant crisser les feuilles mortes, frémir la graminée.

Elles avaient ainsi cheminé sans mot dire, comptant sur la lumière crue de la lune qui se glissait entre les ramures pour éclairer les alentours.

Tout était calme.

— Vous aussi, vous avez fui ?

Magdala avait ri. Juste ri.

Puis le silence, à nouveau.


Texte publié par Yukino Yuri, 1er mars 2021 à 16h46
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