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Tome 3, Chapitre 15 « Vid Fireside - Au coin du feu » Tome 3, Chapitre 15

Un pas en arrière, un en avant. Un croisé derrière le pied droit, puis l’on tourne. Un croisé derrière le pied gauche, puis l’on tourne. Magdala, grisée par la voix mélodieuse de Moea, par le motif entraînant qu’exécutait son tambourin entre ses mains, répétait en chantonnant les déplacements sautillants qui composaient la valse de la Reine du Ciel.

De temps à autre, son corps frôlait celui d’Ana, s’égarait en lui.

Un frisson alors la parcourait. Délicieux. Enivrant. Exaltant.

Elle tournoyait avec encore plus d’allégresse, faisait virevolter sa toilette immaculée. S’abandonnait à cet inconnu dans lequel, sans défense, elle s’enfonçait. Cette nouveauté, elle la savourait sans la comprendre, sans en appréhender le goût sucré.

Qu’importe, qu’importe ! se disait-elle tandis qu’elle esquissait avec légèreté les mouvements qu’un rythme plus soutenu imposait davantage sautillants, joyeux, effrénés. Elle se sentait étourdies, extatique, dans un état d’euphorie second qu’elle n’avait jamais expérimenté auparavant. Le monde autour d’elle n’était qu’un mélange flou d’ombres, de lumière, de musique, de craquements, de bruissements. Tout était si calme en elle, et en même temps si dérangé, si violents. Elle se sentait délivrée, plus que d’ordinaire. Elle voulait mourir puis ressusciter dans l’instant, oublier le passé, renaître en ce jour heureux. Ce soir, il n’y avait point de pleureuse, point de prêtres, point de scrupules, point de Magdala. Elle ne portait plus ce titre. Ce soir, elle était cette enfant que Linnea avait jadis rencontrée, libre de tout engagement, de tout devoir. Elle était *******.

Son voile, auparavant si lourd à ses épaules, revêtait une légèreté toute nouvelle. Ce n’était plus un poids. C’était un témoin, un souvenir, un trésor.

Et finalement, la valse de la Reine du Ciel s’était achevée. Elle avait rencontré le regard d’Ana, constaté le sourire qu’elle lui adressait. Leurs hanches se frôlaient une ultime fois, leurs doigts, dans un dernier mouvement, s’étreignaient. Elle avait perçu dans les yeux d’Ana cette même étincelle qu’elle sentait crépiter dans son cœur. Et leurs lèvres, tandis qu’elles joignaient leurs fronts, s’étaient doucement effleurées.

Je suis impuissante, admettait volontiers Ana tandis qu’elle sentait ses joues s’échauffer, ses tempes marteler.

Elle s’était rassise près du feu, le corps en sueur, le souffle court. Avait pris avec plaisir une généreuse gorgée de cordial afin d’étancher sa soif, de retrouver un semblant d’esprit. Porté sa main à son front pour en essuyer la sueur, repousser quelques mèches folles qui s’y étaient collées. Remettre en ordre ses idées. La fraîcheur du cordial avait envahi son ventre, irradié tout son corps. Lorsqu’elle avait rendu à Linnea le flacon de sirop, elle avait réalisé, à l’air grave que revêtait son visage, à l’œillade sérieuse qu’elle lui avait adressée, que la prêtresse n’était pas dupe. Qu’elle avait –enfin !- compris.

Ana avait dégluti. Dissimulé son appréhension sous un visage ferme. Un visage de femme, non plus de jeune fille.

Linnea, en rebouchant le récipient, avait ancré cette figure sérieuse dans sa rétine, s’était résignée.

Elle avait envisagé ce dénouement prématurément, comme si l’avenir s’était présenté à elle trop tôt. Dès l’instant où elle avait vu Ana regarder Magdala. Elle l’avait senti. Avait espéré se tromper. Dès l’instant où elle avait observé que Magdala, pourtant si farouche, s’animait auprès d’Ana. Leurs regards, leurs sourires… Si elle n’en avait rien dit, elle les avait cependant constatés. Et voici que les sourires étaient empreints d’autre chose. Quelque chose que l’on condamnait. Que l’Eglise dénonçait et maudissait sur le bûcher, réduisait en cendres, renvoyait aux Enfers.

Parfois, elle regrettait de ne pas s’être interposée, de ne pas avoir coupé court à cette folie. De ne point avoir détourné Ana de cette voie sur laquelle elles avançaient à présent côte à côte, de ne pas l’avoir guidée vers le chemin pieux duquel elle avait dévié. Mais elle le savait, Ana était butée. Si elle l’avait de force empêchée de secourir Magdala, Ana y serait retournée par la suite. Un mois, un an, vingt ans plus tard. Sans doute n’aurait-elle plus été là pour le voir, pensait rationnellement Linnea. Mais elle préférait encore, en tant qu’amie, être auprès d’Ana et la soutenir dans son erreur, plutôt que de la laisser volontairement se condamner tout en s’en lavant les mains. À quoi bon, de fait, se dresser contre le destin ?

Ses regrets alors se dissipaient, tandis qu’elle s’assurait faire ce qui était juste.

Les voies du Très-Haut étaient impénétrables.

— Et vous, Mère Linnea ?

Linnea, rappelée à la réalité par Magdala, lui avait mandé de quoi il en retournait.

Elles parlaient de souvenirs d’enfance, lui avait-elle répondu sans plus de détails. Sans doute pensait-elle qu’elle les avait écoutées et qu’elle prêtait seulement attention sans participer à la conversation. Quand elle avait insisté pour en savoir davantage, l’on lui avait alors appris qu’étaient évoqués autour du foyer les souvenirs d’enfance passés devant l’âtre familial.

Linnea n’en avait que quelques-uns. Ceux qui l’avaient marquée, de par leur caractère joyeux ou routinier. Dans chacun, sa mère était une figure centrale.

— Eh bien… Ah, si ! Quand j’étais petite, ma mère nous faisait des beignets, à mon frère et moi. Pour nos anniversaires. Elle les pétrissait sur la petite table de la cuisine, les mettait à frire avant de les recouvrir de miel et de poudre d’amande. L’huile chantait, les beignets gonflaient et j’entendais maman qui comptait pour les faire dorer de chaque côté. Elle avait les mains raides à cause de ses travaux de couture, les traits tirés mais elle souriait toujours quand elle était avec nous. « Un, deux, trois, quatre…Non Lili, tu comptes trop vite ! Ils vont être tristes, ces beignets, s’ils restent blancs. », me taquinait-elle parfois. Il faut dire que c’était quelque chose, ses beignets !

Le goût lui revenait en bouche. Sucré, sucré et toujours un tout petit peu amer.

— Puis on s’asseyait devant le feu avec Abel. Il faisait toujours froid le jour de nos anniversaires. Parfois même, il neigeait. On croquait dans les beignets, c’était mou et chaud, ça nous collait aux doigts. Ça nous réchauffait le cœur et le ventre, tous les trois blottis sous la courtepointe de mariage de maman…

— Pas d’père ? avait indiscrètement demandé Moea.

— Nenni. C’était un marin, toujours parti en mer. Il envoyait un petit pécule à ma mère de temps à autres… Puis un jour, il a arrêté. De toute façon, ma mère se débrouillait seule bien avant son mariage. Elle vivait de ses broderies, elle n’avait de cesse de manier l’aiguille.

— Comme c’est curieux, cette tradition de préparer des beignets pour votre anniversaire, avait observé Ana. Chez moi, l’on préparait des galettes aux fruits avec du sirop de violettes.

— Pour ma part, mère concevait une génoise qu’elle coupait en deux et dans laquelle elle glissait des fruits confits et de la crème à la vanille.

— Aya ! De vrais mets de princesse ! Z’avez rien à envier à not’reine, chuis bin sûre qu’elle a jamais mangé d’aussi bonnes choses !

— Et vous, Moea ?

— Moi…

Moea s’était rembrunie un fragment de seconde, reprise aussitôt.

Elle, elle n’avait plus fêté son anniversaire depuis longtemps. Elle savait quand, dans l’année, il se situait mais c’était un jour comme un autre. Elle n’avait que de vagues réminiscences de petites fêtes quand elle était enfant.

— J’me souviens point, avait-elle lâché. J’suis partie très tôt d’chez ma mère pour aller travailler à Skeftea.

— Si vous ne voulez point vous étendre sur le sujet…, avait emphatiquement avancé Linnea.

— Nan, ça va « Lili » -et la prêtresse avait recraché de surprise le tabac qu’elle fumait- ! J’vais m’en sortir.

Elle s’était adossée à son ballot, porté le goulot de sa gourde à sa bouche. L’amertume ne se dissipait pas. Elle avait avalé une nouvelle gorgée de vin. Toujours pas.


Texte publié par Yukino Yuri, 25 février 2021 à 01h05
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