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Tome 3, Chapitre 14 « Som en dröm - Comme un rêve » Tome 3, Chapitre 14

— Mais qu’est-ce que c’est que ça ? s’était étonnée Ana.

Au-devant du skydd, Moea avait arrangé un foyer, attisé le feu, monté les hatiers qui supportaient au-dessus des flammes une marmite emplie de bouillon. Linnea avait disposé, comme il était de coutume, plusieurs écuelles qui contenaient quantité de mets dégustés lors de l’Antagande. Elle reconnaissait les violettes au sucre, le riz aux coquelicots, un mélange de racines et d’écorces bouillies et épicées qui - elle le devinait - remplaçait le cochon gras au thym. Mais plus encore que ce festin qui se dévoilait à ses yeux, elle s’étonnait de trouver la tenue de Moea toute embellie de fleurs des champs, le poignet de Linnea garni tout autant.

— Bé quoi, Ana ? l’avait apostrophée la danseuse en adressant à Magdala un sourire complice. C’est point l’Antagande aujourd’hui ?

— Si fait, si fait… Mais je ne pensais pas que nous le fêterions… Je croyais que nous allions reprendre la route cette nuit.

— Ce que nous ferons, avait opiné joyeusement Linnea. Nous partirons quand la lune sera à son apogée afin d’y voir plus clair.

Ana, que la soudaine jovialité de Linnea avait surprise, n’avait pu réprimer un souris allègre.

Disparue l’anxiété, disparue la peur de la milice. Elle retrouvait la prêtresse telle qu’elle l’avait connue avant toute cette aventure, telle qu’elle était le jour de leur rencontre. Telle qu’elle était au dernier Veevgärn.

Mais si Veevgärn avait été empreint de morosité, l’Antagande qu’elle s’apprêtait à célébrer semblait empli de promesses de liesse. À cette seule réflexion, Ana ne pouvait contenir son enthousiasme.

— Je n’ai jamais célébré l’Antagande comme vous le faites, alors j’ai sollicité l’aide de Moea et de Linnea pour honorer cette fête comme il se doit, avait déclaré Magdala en ajustant sur les cheveux blonds d’Ana la coiffe fleurie qu’elle lui avait composée. Il ne manque que les robes blanches et la musique !

— Pour la musique, avait malicieusement souligné Ana, nous avons Moea.

— Aya! Eh, j’connais pas tout ces airs de dévots moi !

— Si je te les chante, cela pourrait t’aider n’est-ce pas?

— Ouais, ouais va! J’peux m’en sortir !

Moea avait éclaté d’un rire frais, extirpé du fond de son bagage son tambourin qu’elle avait eu si peu l’occasion de faire sonner. L’instrument, sous les doigts agiles de sa propriétaire, tintait gaiement, se glissaient à sa suite les longs rubans colorés qui le rendaient si unique.

Ana, en le voyant, n’avait pu contenir un soupir d’émerveillement. Il la rappelait à cette journée d’été, à Lunthveit, aux émois que la prestation de Moea avait provoqué en elle. À cette époque, elle avait si peu d’atteindre le sanctuaire, appréhendait terriblement l’avenir et la prêtrise… À présent qu’elle y repensait, elle ne pouvait s’abstenir de se considérer ridicule. De constater le chemin parcouru depuis. Cette solitude à laquelle elle avait dû faire face en cette lointaine nuit d’été, celle-là même durant laquelle sa foi lui était revenue, s’était éclipsée au profit de ses compagnes avec lesquelles elle allait, sans nul doute, passer la plus agréable des veillées.

Ana avait souri en réajustant la couronne de fleurs sur sa tête.

Si elle avait renoncé cette nuit-là, si le Très-Haut avait jalousement gardé son “don”, avait définitivement asséché le puits d’amour dans son sein… Aurait-elle à présent Magdala à ses côtés? Certainement non.

— Min Däm! s’était écriée Linnea d’une voix indignée. Que faites-vous?!

Ana avait sursauté, conduit son regard jusqu’à la vestale. Poussé un cri. Rougi. Plaqué ses mains sur ses yeux.

— Aya! C’que vous z’êtes prude! s’était gaussée Moea.

— Eh bien? Ne nous manquait-il point que le blanc? s’esclaffait Magdala.

— Mais enfin! Tout de même! avait rétorqué Linnea avec embarras.

— Allez Ana! Vous m’avez déjà rencontrée dans pareil appareil!

L’on avait saisi les poignets d’Ana, la forçant à révéler ses iris confondus, emplis d’embarras. Cette dernière s’était sentie s’empourprer davantage à la vue si proche de la tenue du dessous de la vestale, de sa peau blanche, la rondeur immature de ses seins. Son bas-ventre s'était animé, enfiévré. Son esprit troublé, enflammé. Lui venait des images, des désirs, des pulsions qu'elle contenait de toutes ses forces. Premier désir qui s'épanouissait au plus profond de sa chair.

Magdala avait effleuré son nez du bout du sien, la faisant frémir. Puis elle s'était éloignée d'elle, avait soigneusement glissé son trousseau délaissé dans son ballot, fixé à ses manches courtes ornées de dentelles des coquelicots, des mauves, du chèvrefeuille. Réajusté sa couronne qui glissait sur ses sourcils. S’était mise à rire de ce rire envoûtant tout en tournoyant joyeusement. La madone redevenait cette enfant prompte aux découvertes, aux rires, aux larmes.

Si j’avais abandonné, aurai-je pu vivre un tel instant de bonheur? se demandait Ana tandis qu’elle se laissait entraîner par Magdala au coin du feu.

Elle avait levé les yeux vers Linnea qui fumait paisiblement, un sourire rassurant aux lèvres. Vers Moea qui servait généreusement de larges louches de potage, remplissait des écuelles à rabord. Vers Magdala, si chère à son cœur, qui décorait en riant sa tenue usée de grappes fleuries, de boutons d’or, tressait ses cheveux en bataille, y glissait des rameaux de fleurs. Magdala dont elle avait craint la rencontre et qui avait à présent une place importante dans son existence…

Je me souviens de cette nuit… Comme j’ai failli passer à côté d’un rêve.

Elle avait serré fermement la main de Magdala. Le sourire de Moea s’était teinté d’une connivence particulière en remarquant ce geste, et elle y avait répondu de cette même complicité, sans autre mot que ceux qui se gravaient sur ses lèvres closes.

— Allez tu m’la chantes, vot’ valse ?

— Si fait si fait… Mais je dois avouer que je suis une bien piètre chanteuse…

— Point grave, j’veux juste l’air !

Ana avait acquiescé, avalé une gorgée de bouillon pour humidifier sa gorge un peu sèche. Puis, ayant inspiré longuement, elle avait laissé sa voix vibrer.


Texte publié par Yukino Yuri, 21 février 2021 à 19h31
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