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Tome 3, Chapitre 12 « Medkänsla - Compassion » Tome 3, Chapitre 12

Magdala s’était rassise sur le rebord de la fontaine, ses doigts effleurant mollement la surface lisse de l’eau froide.

De temps à autres, ses jambes se balançaient. Calmaient la furieuse envie qu’elle avait de poursuivre Ana. Si elle avait été impulsive, sans doute l’aurait-elle fait sans réfléchir. Mais elle était fort au fait qu’il serait égoïste de sa part de céder à son désir –presque un besoin-, d’embarrasser Ana de sa présence quand cette dernière n’aspirait qu’à la solitude. Elle ne voulait point d’elle à ses côtés en cet instant. La vestale le sentait jusqu’au plus profond de ses os.

Une triste morosité avait annihilé ses sens, réduit son esprit à un mélange amer d’inquiétude, de remords et d’épuisement moral qu’elle ne parvenait guère à diluer dans cette éternelle insouciance dont elle faisait d’ordinaire preuve.

Elle regrettait ses mots, regrettait cet optimisme insolent qui –croyait-elle- avait irrité la nordique, s’agaçait de ne rien pouvoir faire pour arranger cette malheureuse situation. Était contrariée que ses projets, ses idées si candides sur l’avenir aient été avec tant de facilité balayés de son esprit, relégués à de simples rêveries enfantines. Son ignorance soudain lui sautait aux yeux, semblait être marquée au fer rouge sur chaque infime parcelle de son être. Son cœur se serrait douloureusement, sa gorge s’entravait d’une lourde boule qui gênait sa respiration, accentuait plus encore la peine qui pesait sur ses pensées.

Loin d’Ana, le monde lui semblait bien morne. Loin d’Ana, elle se sentait soudain bien humble, bien misérable avec ses aspirations ridicules.

Ne restait alors que l’acrimonie que pareil échec lui inspirait et qui rongeait jusqu’à la moelle son insouciance.

Elle avait quitté l’ombre douce des arbres, s’était avancée jusqu’au bord du chemin.

Devant elle, les ranches formaient une masse sombre qui se noyait tout en bas dans les vertes prairies. Le soleil, comme pour la consoler, laissait courir sur son visage ses rayons brûlants. Son voile se gonflait de temps à autre, l’enveloppait, se mouvait sous le souffle capricieux du vent. Hélas, en dépit de cette beauté qui se dévoilait plus fabuleuse qu’alors au plus fort du jour, Magdala demeurait renfrognée, tracassée par ses remords qui se montraient toujours plus pressants, plus caustiques.

« Tu vois ? Tout ce qu’elle t’a dit, tu l’ignorais. Comment espères-tu pouvoir t’en sortir dans ce monde ? »

Un sursaut avait fait tressaillir sa chair. Un frisson était né au creux de son dos, remonté le long de son épine dorsale, s’était logé dans sa nuque. Elle avait rabattu sur son visage son voile, s’imprégnait de sa texture si singulière, si familière, se dérobait à la réalité, gardait ses yeux clos.

« Tu ne seras qu’un poids pour elle. Un fardeau, une croix. »

L’air peinait à atteindre ses poumons. Ses doigts s’étaient davantage contractés sur sa coiffe, s’y accrochant désespérément.

« Ne veux-tu point t’en retourner ? Ah, comme la vie était douce, comme elle était tranquille ! Tu n’avais point à fuir, à te vautrer dans la fange telle une misérable, à te conduire comme une bagasse sans une once de respectabilité. »

Elle avait étouffé une clameur d’effroi, planté ses dents dans sa lèvre inférieure. Porté ses mains à l’amulette rouge qui pendait à son cou dans un vain espoir d’éloigner d’elle les voix malignes qu’adoptait sa culpabilité.

« Si seulement tu ne l’avais point considérée autrement que comme une pécheresse… »

— Ana n’est pas…

« Si seulement tu étais restée pure… »

— Je le suis toujours… Je n’ai point fauté…

« Si seulement tu ne l’avais point fait pénétrer dans ton sanctuaire… »

— Stop…

« Si seulement tu n’avais point rejeté l’amour du Très-Haut… »

— C’est faux !

Sa voix avait rompu la solide digue de ses lèvres, s’était élevée dans un cri furieux jusqu’aux cimes alentour. Percluse, horrifiée par les murmures cruels qui la torturaient, elle s’était sentie choir. Ses genoux s’étaient cognés contre la terre sèche, s’écorchant sur les graviers poussiéreux.

« Si seulement elle ne t’avait point tentée comme le Malin le fit avec la première femme du monde… »

— Assez…

« Tu es salie par le vice et le péché. »

— Assez !

Se mêlaient alors aux prêches moralisateurs, comme de lointains échos aux remontrances qu’elle avait par trop étouffées, la voix sévère des prêtres.

La justice du Très-Haut, le péché, la liberté, l’avenir, la punition divine, l’angoisse, la contrition, le désarroi que l’absence d’Ana avait attisé en elle ; tout cela se confondait, échaudait son esprit, engourdissait sa raison. Tout ce que la nordique, par ses attentions et son assistance, avait muselé soudain était preste de l’assujettir aux tourments que les enseignements religieux attisaient plus encore. Magdala s’en horrifiait sans pour autant parvenir à s’arracher à cet état d’asservissement qui la maintenait prostrée à terre. Elle était redevenue cette madone, cette sainte de théâtre dépourvue de courage, pétrie par la peur d’offenser le Ciel.

« Un jour, elle ne te considèrera plus que comme une charge. Tu ne seras qu’une erreur à ses yeux, Magdala. »

Et tandis qu’elle sentait l’air la quitter, le visage grimaçant de la pleureuse s’était imposé à sa conscience, son cri douloureux déchirant ses entrailles. Un sanglot lui avait échappé, les larmes afflué à ses yeux, sa voix s’était muée en un hurlement d’horreur qui déchirait sa gorge.

Des bras puissants l’avaient entourée, étreinte avec toute l’affection du monde tandis qu’elle s’égosillait, cédait piteusement à sa détresse. Elle voulait se débattre, persuadée dans son égarement que cette figure grotesque qui vomissait son désespoir était sur le point de l’emporter au plus profond des limbes, jusqu’à l’infernal brasier de l’Enfer.

— Aya, du calme ! Là, p’tiote, là… C’est moi, Moea ! Chut, p’tiote… Là, voilà, ça va…

L’instant d’après, elle s’était agrippée aux jupes de Moea, balbutiait son nom comme s’il eut été une prière, une formule magique la gardant loin de ses démons, lui assurant de garder sain son esprit.

Moea l’avait gardée contre son sein autant de temps qu’il lui fut nécessaire, frottant son dos, la laissant s’épancher, s’abandonner sur son épaule. Une fois qu’elle se fût calmée, elle avait accordée à la vestale un temps pour recouvrer contenance et esprits, caressant ses joues ruisselantes de larmes, la cajolant avec une tendresse maternelle que Magdala ne lui aurait point soupçonnée et qui, en de pareilles circonstances, lui était si nécessaire.

Elles étaient demeurées ainsi un long moment sans échanger un seul mot, Magdala se laissant bercer par les caresses affectueuses de Moea ; Moea la choyant davantage, d’autant plus que cette soudaine crise de nerfs l’avait profondément ébranlée. Elle ne se serait point doutée que la vestale, d’ordinaire si douce, si pudique, si maîtresse d’elle-même puisse faire montre d’un pareil désarroi. S’en alarmait.

— T’vas mieux, p’tiote ? avait-elle osé s’enquérir une fois que la vestale eut cessé de renifler. Ça t’a fait du bien de larmoyer un bon coup ?

Sentant la jeune fille acquiescer contre son épaule, elle avait soupiré d’aise, lui frottant vigoureusement le dos pour lui redonner courage.

— T’veux m’en parler ?

— Vous allez vous gausser de ma personne et vous auriez bien raison, lui avait répondu la vestale d’une voix éraillée dans laquelle pointaient encore quelques accents chagrins.

— Nenni, j’te l’promets !

Pour appuyer son serment, elle avait théâtralement levé sa main gauche, marqué sa poitrine d’une croix imaginaire de la droite. Un sourire lui avait répondu.

— J’ai blessé Ana. Avec mon optimisme impudent, mon inconscience… Mes mots n’ont point été en mesure de l’apaiser… Et au contraire, je n’ai fait que réduire ses craintes à un simple rien.

— Comment cela ?

Magdala lui avait ainsi relaté par le détail la conversation qu’elle avait eue avec Ana, n’omettant aucune de ses omissions. Lorsqu’elle s’était tue, attendant fébrilement les remontrances de Moea, cette dernière avait posé sur sa tête une main protectrice, poussé un soupir songeur.

— T’as aucune raison d’t’en vouloir, et j’pense qu’Ana te bat pas froid non plus.

— Vous croyez ?

— Aya, j’veux pas parler en son nom, j’suis point dans sa tête. Mais je suis vraiment pas convaincue qu’Ana puisse se froisser pour si peu. Elle est trop réfléchie pour ça, et elle en a vu d’autres j’pense. En outre… Aya, comment dire…Je pense qu’la situation est point facile pour elle.

— À cause de moi.

— Non, grâce à toi. C’est c’qu’elle m’a dit.

— Quand vous a-t-elle dit cela ?! s’était écriée Magdala.

— Tsé, une nuit où on veillait. Y a ptètre deux, trois nuitées. J’lui ai d’mandé c’qu’elle comptait faire à l’avenir, quand on s’rait au col de Väsbergen. Elle m’a seulement souri puis a répondu qu’elle en savait rien. Qu’elle avait une raison de vivre auparavant et qu’à présent, grâce à toi, elle en avait une autre. Maintenant qu’j’sais qui t’es et ce à quoi elle s’destinait, j’commence à comprendre qu’elle ait eu besoin d’s’isoler pour digérer tout ça.

Elle avait poussé u nouveau soupir réfléchi, les yeux perdus dans le vague.

La situation d’Ana, elle ne pouvait que l’appréhender en surface. Elle n’avait jamais été face à pareil dilemme, ni eu à sacrifier l’espoir de toute une vie pour une cause qu’elle jugeait noble. Elle qui n’avait vécu que pour ses propres intérêts estimait de fait qu’Ana avait été inconsidérée tout en admirant cette soif de justice qui l’avait inspirée. L’admirait pour ce courage silencieux dont elle faisait preuve en assumant les fâcheuses conséquences que cette profession humaine avait engendrées sur sa vie. En dépit de cela, elle pouvait sans mal imaginer quels regrets devaient l’assaillir à l’instant, et face à quelle douleur elle devrait à présent se relever.

— T’aurais rien pu dire de mieux, rien de pire non plus. Elle aurait fini par craquer à un moment, et c’est arrivé aujourd’hui. C’pas facile d’renoncer au projet d’toute une vie, même par amour.

— Par amour ?!

Magdala avait étouffé un petit gloussement de juvénile embarras.

— Il n’y a rien de tel entre nous, Moea ! Nous nous apprécions certes, mais ne sommes point animées par de pareils sentiments… Nous ne sommes que de simples…

Sa voix s’était évanouie dans sa gorge, emportant avec elle les quelques dernières excuses qu’elle s’apprêtait à formuler. Moea la fixait sans mot dire. Dans ses yeux chauds, un éclat d’affectueuse perplexité.

— Sauf ton respect, es’ce qu’t’en es bin sûre ?

Le cœur de la vestale s’était emballé, le rouge de ses joues accentué sous l’impulsion soudaine de la confusion que lui inspirait cette question impromptue. La discussion lui échappait. La dépassait.

— Je le crois…, avait-elle affirmé avec trouble.

Le regard de la danseuse brillait d’un éclat mystérieux, semblait insinuer dans son esprit de nouveaux questionnements qui la déroutaient.

— Aya, quoiqu’il en soit, laisse-lui juste un peu d’temps. Va t’excuser si t’en r’ssens le besoin, même si j’pense pas qu’ce soit nécessaire. Laisse-toi du temps, à toi aussi. C’derniers jours, ça a été compliqué, hein ?

Magdala avait acquiescé timidement, froissé entre ses doigts l’ourlet de son voile. Moea s’en était amusée, avait amicalement tapoté son épaule.

— Ça ira, p’tite reine, ça ira, lui murmurait-elle d’une voix sincère qui ravivait en Magdala quelques braises d’espoir.

— Merci, Moea.

Fut tout ce qu’elle put dire tandis qu’elle s’enfermait dans ses pensées.


Texte publié par Yukino Yuri, 16 février 2021 à 13h04
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