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Tome 3, Chapitre 10 « Att komma upp - Avenir » Tome 3, Chapitre 10

D’une commune décision, les voyageuses s’étaient repliées dans les montagnes, contournant le versant nord qui dominait Umeå pour pénétrer dans les bois épais qui couvraient le versant ouest.

Elles avaient mené bon train leur marche par les chemins abstraits qu’avaient formés les bûcherons et les nomades, tant et si bien que la croix planté au sommet voisin qui au commencement semblait les narguer, à présent se faisait plus proche telle la promesse d’un repos proche. Une heure passée, elle se trouvait à leur hauteur, seulement séparée d’elles par les vallées qui ondoyaient en contre-bas sous le souffle sec du suet.

Le skydd dans lequel elles avaient fait halte semblait s’extraire du relief calcaire, son seul pignon en lambris et en bois se dérobait aux rayons brûlants du soleil qui pointait au zénith, s’ombrageaient sous quelques ramures. Il n’y avait, contrairement aux autres abris dans lesquels elles s’étaient arrêtées, aucun lavoir, aucun leytès.

— Ya toujours un skydd en bas et en haut dans l’sud, l’avait fièrement informée Moea lorsqu’Ana s’était étonnée de trouver pareille bâtisse à une telle altitude.

Juste à côté, là où les arbres se faisaient plus épars, une fontaine artisanale avait été creusée à même la roche. Laissait couler un mince filet d’eau claire qui tombait en clapotant d’un bec en bambou à un bassin en pierre assez large pour y plonger les mains. Le vent faisait chanter un vieux carillon fait de brindilles creuses et de ris de vaisselles que l’on avait noué à une branche. Pleurer la roche fissurée. Rire les feuilles déjà mortes.

Moea, sans demander son reste, s’était laissée choir dans la paille sèche que contenaient l’abri, avait avalé deux grosses goulées de vin puis succombé à l’appel pressant du sommeil. Linnea, la minute suivante, l’avait rejointe, s’était endormie aussi sec. Ana, tandis qu’elle se défaisait de son bagage, ne put s’empêcher de trouver cocasse cette soudaine amitié qui transparaissait dans ce tableau d’ordinaire. Il fallait donc que Morphée s’en mêle pour qu’elles parviennent à cohabiter sans se quereller.

Délassant ses épaules, elle s’était rafraichie à la fontaine, mouillant généreusement son visage brûlant.

Magdala avait élu siège à son côté sur le petit rebord qui cernait le bassin. Trempé ses doigts dans l’eau pour les passer sur ses tempes, soulager sa chair bouillante. Un coup de soleil prononcé sur son nez lui donnait des airs d’ivrogne de théâtre.

— Assurément, avait-elle soupiré d’aise en se débarrassant de ses chausses, je me sens bien mieux sans ces carcans de cuir… Très-Haut, qu’ils me compressent la peau !

Elle avait offert ses pieds nus à la terre humide, plonger ses plantes dans la mousse fraîche, l’herbe folle, l’ivraie sèche. Sensation familière qui avait chassé l’abattement.

— Vous ne vous y êtes point encore habituée, n’est-ce pas ?

— Jamais je ne le pourrais !

Puis se reprenant, Magdala avait continué d’une voix contrite :

— Mais il me faudra me faire violence, si je désire demeurer dans ce monde ci…

Elle avait souri. Cette idée lui était venue naturellement, comme si elle l’avait mûrement cultivée de longues années durant. Pourtant, à peine un mois auparavant, jamais elle n’y aurait songé. Rêvé, certainement. Mais l’envisager ainsi, sans qu’aucune voix de son esprit ne se gausse d’elle ou ne relègue cet espoir au modeste fantasme… Quand était ce devenu aussi simple, aussi inné ?

— À ce propos, Min Däm.

Ana, s’étant essuyée le visage avec un pan de son tablier, avait éclairci sa voix. Pris place auprès de la vestale, ancrant sur elle un regard grave.

— Pensez-vous qu’il s’agisse pour vous d’une idée appropriée ? N’allez-vous pas regretter la vie monacale ? Ne souhaiterez-vous point, dans quelques temps, entrer dans un couvent ?

— Je ne le sais… Mais je puis espérer qu’à vos côtés, je saurai y renoncer.

— Certainement… Seulement, je ne suis point sûre… que vivre avec moi soit un dessein fort confortable pour vous.

Magdala était restée muette de stupeur. Son estomac s’était violemment tordu, son cœur emballé. Alerte, elle fixait la nordique, l’œil brûlant de méfiance.

— Ana… Êtes-vous sur le point de vous dérober à vos engagements ?

— Point, point !

— Vous suis-je devenue intolérable ? Oh, que puis-je faire pour vous êtes agréable à nouveau ?! Je vous en prie, par mansuétude à mon égard, faîtes-moi vos reproches afin que je puisse me corriger !

Ah, ne put s’empêcher de remarquer Ana, voilà qu’elle retrouvait son phrasé si littéraire, si verbeux qu’elle employait jadis en toute occasion et qui reprenait ses droits sous l’impulsion de l’angoisse. Elle l’avait pourtant délaissé ses derniers temps à force d’échanges informels et humains. Il revenait, comme pour la rassurer.

— Je vous en prie, rien de tout cela ! avait-elle corrigée en s’asseyant près de la vestale, déposant un baiser sur chacune de ses mains. C’est seulement… Que je n’ai rien à vous offrir. Rien de sûr, rien de confortable. Je doute pouvoir encore prétendre à la prêtrise, je n’ai ni bien, ni situation, ni parent qui désire me reconnaître.

— Qu’est-ce que cela change ?

— Tant de choses desquelles vous n’êtes point au fait.

— Quoi donc ?

— Nous n’aurons point de toit, pas de foyer.

— Et ensuite ?

— Il me faudra trouver une place, un emploi décent.

— Et ensuite ?

— Je ne puis vous promettre, de fait, que nous aurons un train de vie confortable… Point d’onguent, point de livres, point de trousseau…

— Et ensuite ?

— Les gens se gausseront sûrement de nous, si nous ne faisons point d’épousailles…

— Et ensuite ?

— Comment cela ?! s’était vivement emportée Ana en se tournant vers Magdala. M’écoutez-vous seulement ? N’est-ce point suffisant ?

Elle s’était tue. L’air l’avait quittée un court instant.

Magdala s’était rapprochée d’elle, son front à quelques centimètres du sien. La fixait avec acuité. Cette proximité impromptue avait fait vivement s’empourprer Ana. Davantage par réflexe que par désir, elle avait eu un vif mouvement de recul. Tout son corps s’était embrasé d’un feu qui ne s’était plus manifesté depuis longtemps.

— Dîtes m’en plus, Ana. Confiez-moi vos craintes. Pour chacune, nous trouverons une solution. Je sais que j’ignore tout des difficultés de cette société mais je puis croire qu’avant de mourir de faim et de devoir mendier pour notre pain, nous avons bien assez de temps pour nous retourner.

— Comment pouvez-vous être aussi sereine ?

Magdala lui avait souri, serré discrètement l’ourlet de son voile.

— Je souhaite seulement rester optimiste autant que possible. Sans doute le suis-je excessivement ? Mais je ne puis m’abstenir de penser que nous saurons nous établir correctement. Nous avons déjà tant traversé, comment alors de simples questions matérielles pourraient nous faire barrage ?!

— Je suis navrée, avait murmuré Ana. Je vous ai enlevée à une vie luxueuse alors que mes mains sont désespérément vides.

— Je suis partie, Ana, avait rectifié Magdala en posant une paume aimante sur la joue de la nordique. Cessez donc de vous fustiger à ce sujet, pour commencer. Ensuite…

Elle avait serré ses mains usées dans les siennes, aussi fort que possible.

— Mes mains sont aussi vides que le sont les vôtres. Plus encore du fait que je ne sais point manier l’arme, ni l’outil… Je ne suis bonne qu’à coudre, et je doute même avoir le savoir et l’habileté nécessaires pour en faire mon emploi. Il n’y a point à douter que cela sera ardu au commencement. Mais ça ira, Ana. Viendra un matin où toutes vos craintes n’auront plus raison d’être.

— Comment faîtes-vous…, avait chuchoté Ana d’une voix étranglée, pour être aussi confiante ?

— C’est ainsi que ma mère m’a élevée.

Le ton de la vestale s’était fait aussi ferme que les convictions qui l’animaient.

C’était la seule chose, avec son voile, qu’elle s’autorisait à conserver de son existence solitaire : l’assurance que les enseignements de sa mère, celle qui lui avait appris à espérer, à s’entêter, à rêver, avaient forgée.

Cette assurance qui s’éveillait peu aux yeux d’autrui mais qu’elle espérait suffisamment solide pour l’extraire des situations les plus ardues. Qu’elle espérait indomptable, indestructible.

Ana en était ébranlée.

Était-ce de la candeur, de l’inconscience, un optimisme irréfléchi ? s’interrogeait-elle en considérant cette facilité avec laquelle Magdala balayait au loin ses appréhensions. Elle s’en agaçait. S’accrochait à ses craintes. S’obstinait à demeurer alerte quant à cet avenir imprécis qui n’attendait point après elle. Se sentait plus lourde que de la pierre, quand elle avait espéré alléger sa conscience en se confiant.

— Elle a eu bien raison.

Fut tout ce qu’elle avait ajouté en s’arrachant à l’étreinte de Magdala, l’abandonnant au clapotis de la fontaine.

— Ana ?

La vestale était preste de lui emboîter le pas, mais Ana l’avait priée d’une voix sourde de lui laisser quelques instants de solitude, lui imposant une immobilité qu’elle exécrait mais observait docilement par affection pour sa compagne.

Une amertume douloureuse avait inspiré Ana à s’éloigner, quitter l’ombre fraîche des ramures. Arrivée au bout du chemin, au plus haut du mont, elle avait levé les yeux. Le ciel était d’un bleu pur, dénué de nuage, éclatant. Le soleil l’avait aveuglée, ses paupières plissées pour se soustraire à sa morsure.

Elle s’était assise sur le muret qui marquait la crête. Avait longuement inspiré l’air aux parfums de cèdres. Le paysage ondoyait, se brouillait à mesure que grossissait la boule dans sa gorge.

Un sanglot avait déchiré sa gorge, crevé le silence, crevé son chagrin, ses regrets qui grondaient en cachette dans son sein.

Et tout alors s’était libéré.


Texte publié par Yukino Yuri, 7 février 2021 à 01h57
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