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Tome 3, Chapitre 8 « Förräderi - Trahison » Tome 3, Chapitre 8
Ils cherchent Magdala ! se répétait-elle tandis qu’elle regagnait à pas précipités le skydd.
    
    Ils cherchent Magdala ! Cette fois, elle en était sûre.
    
    Le vieil homme n’avait pu lui mentir à ce sujet, ne pouvait connaitre l’existence, ni le nom de Magdala. L’on gardait intimement ce secret pour les postulantes et les prêtresses. C’était leur secret, leur héritage, et elle pouvait assurer qu’aucune femme ne serait prête à trahir ce mystère qui leur appartenait. Il n’y avait alors qu’une seule explication : il avait entendu ce nom de la bouche de la milice. À cette conclusion, Ana avait dégluti. Était-elle déjà dans la contrée d’Alingvalla ? Allait-elle atteindre les portes d’Umeå sous peu ? Y était-elle déjà ?
    
    Ils la trouveraient. Et cette certitude lui brûlait la tête, faisait battre ses tempes. La panique se faisait régente de ses sens, l’aveuglait, l’assourdissait. Ne restaient que les battements désordonnés de son sang cognant contre sa chair. L’écho lointain de sa respiration agitée.
    
     Elle avait atteint l’abri où dormaient encore Moea – qui les avait guidées toute la nuit sans jamais s’autoriser de repos- et Magdala –terriblement épuisée par les efforts physiques que demandaient les longues marches. La vestale avait ôté ses chausses, les avait abandonnées sur le seuil de la salle de fourrage. Ses pieds étaient couverts d’un emplâtre de sauge afin de calmer ses ampoules et plaies.
    
    Un instant, ce tableau empli de quiétude avait balayé son angoisse. L’instant d’après, elle revenait. La poussait à désirer les secouer, leur ôter le sommeil, les alarmer. Pourquoi fallait-il qu’elle soit la seule lucide sur la situation ?
    
    Elle s’était approchée d’un pas hâtif, toute prête à hurler, à contrarier le repos de ses camarades. À la vue de Magdala, son sourire paisible, son visage empreint de sérénité, la terreur lui avait davantage tordu les entrailles. Ils allaient la retrouver, insistaient ses démons pour mieux l’indisposer. Ils la retrouveraient, l’enfermeraient de nouveau… L’on lui ferait un enfant contre son gré. Son imagination par trop fertile s’amusait à lui illustrer crûment la scène. Nouvelle angoisse qui avait entravé sa poitrine.
    
    Elle se sentait suffoquer. Tremblait comme un soir de grand froid, tandis qu’elle était caressé par le soleil d’été. Glacée, sa chair couverte de sueurs froides. Sa main s’était tendue vers l’épaule de Moea. La chair chaude dans sa paume froide l’avait soudain rappelée à ses sens, l’extirpant de cet affolement qui était roi en son esprit.
    
    — Ana ?
    
    Dans son dos, Linnea s’était rapprochée à pas pressés.
    
    — Qu…Quoi ?! maugréait Moea en se redressant, réveillée par les secousses fermes d’Ana.
    
    Ses yeux sombres avaient croisé ceux de sa cadette, y avaient lu toute la terreur qu’elle tentait de contenir de son mieux. Son irritation que le manque de sommeil attisait s’évanouit d’un seul coup. Plus aucune trace de somnolence sur son visage. Moea, inspirée par son instinct aiguisé par les voyages, se tenait prête.
    
    — Il faut partir, déclara Ana de but en blanc d’une voix où pointait l’anxiété.
    — Pourquoi ?
    — As-tu vu quelque chose… ? s’était enquise Linnea avec un intérêt anxieux.
    
    Ana avait hoché la tête.
    
    — Point mais j’ai ouï des rumeurs…
    — Elles sont fiables, tes rumeurs ? Parc’que bon… L’nombre de fois où on m’a raconté des bobards pour rien…
    — Moea.
    
    Ana la fixait froidement.
    
    — Vraies ou non, je ne peux me permettre d’attendre et de vérifier par moi-même. Il en va de notre sécurité. De celle de…
    
    Elle s’était tue de justesse. Le nom de Magdala était resté apposé sur ses lèvres sans pouvoir les traverser. Comme un tabou, un blasphème.
    
    — De qui ?
    
    Moea l’avait saisie par le poignet. Elle le sentait. Elle était proche de découvrir cette situation étrange qui semblait entourer ses camarades de voyage… Mais il lui semblait qu’il se tramait à son insu quelques projets qui pourraient lui causer du tort, à elle qui avait justement fui les ennuis. Elle pourrait les quitter, se protéger… Mais ces mystères, ces secrets piquaient par trop son intérêt. L’aventure donnait à son existence un goût pimenté. Il y avait si longtemps... Alors pourquoi y renoncerait-elle ? Quand bien-même elle leur avait promis de ne point chercher à découvrir les raisons de leur départ vers l’ouest…
    
     Les serments étaient parfois fait pour être transgressés, ricanait Moea.
    
    — De qui ? avait-elle insisté face au silence d’Ana.
    — De personne.
    — Aya ! Qu’esce qu’tu mens mal !
    
    Elle avait affermi sa poigne sur l’avant-bras de la nordique.
    
    — Ça suffit sans doute pour la p’tiote. Mais moi, j’suis pas idiote. Ni naïve. Sa sécurité à elle ?
    
    Pour appuyer son allégation, elle avait pointé Magdala du menton, faisant teinter ses boucles en nacre. Sous ses doigts, le pouls d’Ana s’était accéléré.
    
    — J’ai raison, pas vrai ?
    
    Le visage d’Ana s’était crispé. Ses traits grimaçants parlaient pour elle. Moea ne put s’empêcher de sourire victorieusement.
    
    — Quel secret caches-tu, Ana ?
    
    Son pouls battait plus vite, plus fort. Comme un écho, la poitrine de la jeune fille se soulevait et s’abaissait avec désordre.
    
    — Quel secret ?
    
    Ses doigts avaient serré plus fort la peau palpitante.
    
    — Moea, en voilà assez !
    
    Linnea avait laissé tomber le fagot qu’elle tenait, saisi fermement le poignet de la danseuse.
    
    — Vous n’avez de cesse de nous interroger, de nous chapitrer, d’investiguer à notre endroit ! N’avez-vous donc point souvenir de votre parole ?
    — Aya ! Si qu’j’m’en souviens ! Mais en v’là assez. Ce malaise, ces messes-basses, ce mystère… Ma patience a ses limites.
    — Vous n’avez aucune parole, cracha Linnea avec un mépris mordant.
    — Sûrement. Mais j’ai pas à avoir de parole avec des gens malhonnêtes.
    — Ne nous confondez pas avec vous !
    — Les bohémiens, c’est ça?! s’était emportée Moea en s’arrachant à l’étreinte de la prêtresse.
    — Voilà qui est bien raisonnable que de l’admettre…
    — Mère Linnea, je vous en prie, point de cela, l’avait priée Ana avec tempérance. Et toi Moea, mesure tes paroles. Nous ne sommes point fourbes, seulement…
    — J’entends bien, Ana.
    
    Moea avait quitté le côté de Magdala, craignant de l’éveiller. Un vertige l’avait saisie, la faisant porter ses mains à ses tempes. Puis ayant retrouvé son équilibre, elle s’était étirée en gémissant. Patientait. Ana pouvait se dérober, s’affirmait-elle. Dans son dos, elle pouvait l’ouïr converser en patois avec Linnea. De temps à autres, il prenait tantôt des accents coléreux, tantôt revêtait le voile gris de la morosité. Ainsi Moea, feignant de se laver le visage, prêtait-elle une oreille attentive à cette conversation qu’elle ne comprenait point, mais dont elle s’essayait à deviner les tenants. Son cerveau fourmillait de mille idées, mille histoires. Mille suspicions. Mille suppositions.
    
    — Elle…
    
    La voix étranglée d’Ana s’était glissée jusqu’à elle. Avec une désinvolture fausse, elle avait fait volte-face, toute prête à écouter, découvrir le secret avec lequel elle voyageait malgré elle.
    
    — Elle s’appelle… Magdala.
    
     Alors Ana lui avait tout raconté.
    
    Le sanctuaire, la lignée secrète des Magdala, les énigmes qui l’entouraient, les confidences que la vestale et elle avaient partagées, son désir de fuir sa destinée… Sa fuite, ce matin d’été. Comment elle l’avait incitée, par sa main tendue, à abandonner son existence de moniale. Elle lui avait conté tout, sans rien omettre de ses motivations, de l’indignation qui l’avait submergée, la joie coupable qu’elle avait ressentie en menant Magdala loin, très loin de sa prison. Ana, qui d’ordinaire parlait si peu, Ana qui se montrait parfois farouche soudain se dévoilait zélée oratrice.
    
    Moea l’avait écoutée sans intervenir, avec une inébranlable attention. Plus elle en apprenait, plus ses questions s’évanouissaient. Plus le brouillard qui enveloppait Magdala se dissipait. Et tandis que la vérité lui apparaissait lentement, malgré son esprit engourdi par ce trop-plein d’informations, elle réalisait soudain la gravité de la situation dans laquelle ses camarades s’étaient enlisées.
    
    Un rire nerveux lui avait échappé, crevant le silence qui s’était installé entre elles.
    
    — Aya, quelle histoire…
    
    Ce fut tout ce qu’elle put dire, se renfermant presque immédiatement dans ses pensées.
    
    Quelle histoire, en effet ! De tous les secrets, elle n’aurait point pu imaginer qu’elles portaient sur leurs épaules le poids d’un pareil sacrilège. Quelle folie, d’autant plus lorsque l’on était prêtresse et postulante – Ana avait enfin admis qu’elle, et non Magdala, était future séminariste. Oser seulement dérober une hostie était passible de prison à vie… Alors cela ? Cela méritait la mort. Lente, très lente. Un supplice interminable. Un spectacle de foire, comme elle en avait déjà vu, pendant lequel le condamné souffrait le martyr des heures durant sous les huées et les moqueries des badauds. Suppliait que l’on l’achève et voyait son calvaire durer, durer, durer. Elle prenait soudain conscience de l’ampleur du problème. Et sans le savoir, en acceptant de voyager avec les deux nordiques et cette demoiselle au voile, elle risquait pareille peine.
    
    La Providence s’était encore bien jouée d’elle.
    
    — Aya…
    
    Pour se libérer de cette menace qui pendait au-dessus de sa tête, il fallait qu’elle les dénonce à la milice. Elle s’en sortirait avec une peine minime, quelques coups de fouet, une amende… Mais entre cela et la mort…
    
    — Z’êtes dans un sacré pétrin, avait-elle lâché en leur adressant un sourire torve.
    
    Ana avait frémi en constatant cet air sinistre qui s’était glissé sur le visage de Moea, Linnea froncé les sourcils, fixant la danseuse avec dédain. Elle n’avait point voulu partager tout cela avec Moea. Face à l’insistance d’Ana, elle s’était à contrecœur pliée à sa décision, arguant néanmoins qu’elle avait de biens mauvais pressentiments à cet égard. Et voici que son intuition se révélait exacte. Cette femme allait les vendre sans aucune forme de compassion, pour mieux se dérober.
    
    — Ce s’rait bien simple d’vous dénoncer, susurrait Moea d’une voix dans laquelle pointait une tentation glaçante. P’têtre bin qu’j’y gagnerai un p’tit pécule…
    
    L’appel de l’argent, comme d’habitude, se désolait Linnea.
    
    — Tu comptes nous dénoncer ? l’avait questionnée Ana avec apathie.
    — Et si j’te dis oui, qu’es’ce qu’tu comptes faire ?
    
    Furibonde, Ana s’était jetée sur Moea, l’avait faite basculer dans la terre. Sa dague, elle l’avait dégainée sans hésitation aucune dans un mouvement net, plaquée contre la gorge de la danseuse.
    
    — Je te tuerai ! avait-elle rugi. S’il le faut, je te réduirai de ma lame au silence!
    — Tsé ! Tu vas rajouter le meurtre au sacrilège ?
    — Sans hésitation.
    — Qu’des paroles dans l’vent.
    — Tu crois ?
    
    Elle avait appuyé davantage sa lame sur la gorge chaude. Un mince filet de sang s’était échappé de l’entaille, formait sur le tranchant une petite bulle rougeâtre, glissait dans la courbe du cou.
    
    La vue de ce rouge que le hâle de Moea rendait presque grossier avait confirmé à Ana qu’elle ne pouvait désormais plus faire marche arrière. Si elle laissait Moea se défaire d’elle, la repousser, elle était certaine qu’elle fuirait à toutes jambes vers Umeå pour les vendre. Et alors, menée par elle, la milice ne peinerait guère à les retrouver.
    
    Il fallait la faire disparaître.
    
    Comme elle avait été sotte de lui faire confiance !
    
    Pourtant, à la seule pensée qu’elle se sentait prête à tuer, elle frémissait. Tuer quelqu’un, ce n’était pas comme chasser. Trancher la gorge d’un être humain, ce n’était point comme éviscérer un poisson ou égorger une proie déjà morte. Mais s’il le fallait… Elle ne se laisserait point dominer par sa Raison.
    
    — Je te tuerai si tu décides de nous trahir. Je cacherai ton corps dans la forêt, au fin fond d’une grotte, dans un puits, qu’importe ! Je te laisserai pourrir et dévorer par les vers et la vermine ! Je t’empêcherai de mettre Magdala en danger !
    
    Moea était restée coite un instant, considérant Ana avec empathie. Puis avait éclaté d’un rire frais, saisi d’une poigne ferme le bras de sa cadette pour retirer la lame de sa plaie.
    
    — T’as du cran dis-voir ! Tu m’as crue ? T’as cru qu’moi, Moea, j’allais faire ami-ami avec cette chienne de milice ? Aya !
    
    D’un bond, elle avait repoussé Ana pour se mettre sur son séant, portant la main à sa gorge pour mieux contenir le sang qui en coulait. Elle sentait encore la dague pointée vers son visage. S’en amusait. Le déplorait.
    
    Elle n’avait aucunement eu l’intention de les dénoncer, point même de trahir leur secret auprès de qui que ce soit. C’était une question de principes, de morale. Mais elle avait voulu éprouver Ana avant de décider si elle continuait ou non le voyage avec elles. Elle ne voulait pas se condamner à mort pour n’importe qui, n’importe quoi…
    
    Si Ana l’avait seulement suppliée de se taire en geignant misérablement, elle serait partie sans aucun remord. Car elle se refusait à risquer sa vie pour des pleurnicheuses inaptes à prendre leurs responsabilités et à assumer ouvertement leurs choix. Par le passé, se lier avec des lâches lui avait desservi. Elle s’était retrouvée accusée de tant de faits en s’associant avec des hypocrites couards qu’elle s’interdisait de refaire la même erreur. Surtout au vu de la gravité de la situation à laquelle sa curiosité l’avait mêlée.
    
    Mais Ana assumait ses décisions.
    
    Mieux encore, elle en prenait l’entière responsabilité, sans même incriminer Linnea ou Magdala. Sans repousser sur elles le poids de son péché.
    
    — J’vais pas te trahir, Ana. J’peux t’le jurer sur ce que tu veux. J’veux vous aider, vraiment.
    — Comment être sûre que vous dîtes vrai? l’avait interrogée Linnea d’un ton glacial empli de doutes.
    — J’ai pas d’moyen de vous l’prouver. À vous d’voir.
    — Je ne puis vous faire confiance, pour ma part.
    — Ça, j’avais compris et c’était déjà l’cas à Lunthveit. Mais depuis, qu’ai-je fait pour vous faire douter d’moi ?
    — À part votre petit numéro de théâtre, qui pourtant semblait si sincère ?
    — Vous savez que les bohémiens ne sont pas tous des traitres attirés par l’appât du gain ? Y en a qui ont des valeurs ! Et si j’voulais d’l’argent, je m’serais pas embêtée à vous guider gratuitement jusqu’ici !
    — Et si vous me laissiez décider ?
    
    Les trois voyageuses avaient fait volte-face.
    
    Magdala se tenait sévèrement droite à quelques pas d’elle.
    Plus de candeur aucune sur son visage, plus de cette innocence candide dans ses yeux. Elle avait retrouvé, le plus naturellement du monde, les traits graves, la prestance, l’aura de la fière héritière de la lignée des Magdala. Même dépourvue de sa toilette de cérémonie en soie et ses apparats précieux, il se dégageait d’elle cette essence surnaturelle, divine, qui avait tant de fois laissée Ana muette. Moea ne voyait plus la « p’tiote » dont elle avait bandé les pieds, apaisé les maux, gagné la sympathie à force de patience et de bonté.
    
    Non, devant elle se tenait la vestale de ce sanctuaire lointain.
    
    La porteuse d’un voile sacré pour lequel le pays allait être mis à feu et à sang.
    
    Magdala.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 29 janvier 2021 à 01h43
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