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Tome 3, Chapitre 7 « Den gamla mannen - Le vieil homme » Tome 3, Chapitre 7

Dans l’air, de soudains cris de joie. Autour de l’un des mâts, les demoiselles ne dansaient plus, applaudissaient joyeusement. La foule acclamait généreusement la nouvelle reine du jour, qui se tenait au centre de ses camarades en robe blanche. Elle avait revêtu l’étole bleue de circonstance, couleur de la madone Mariam. L’on avait garni sa coiffe florale de rubans qui virevoltaient au gré du vent. Devant elle, les lots de circonstances : un cochon gras, des tonneaux de vin, quelques poules, des paniers de massepains et d’autres douceurs…

Depuis les bois, Ana les distinguait tous. Elle imaginait sans difficulté aucune la joie de cette nouvelle souveraine d’un jour, aussi humble soit-elle. Sa fierté aussi. Celle d’avoir compléter sa dot, de s’être montrée bien plus persévérante que ses compagnes. De s’ouvrir les portes d’un avenir que son trousseau rendrait plus doux, d’une alliance bien plus favorable qu’elle ne l’aurait espéré. Si c’était là les souhaits de cette inconnue que l’on portait à présent en triomphe dans les champs, ses choix de vie… Alors Ana, de loin, ne pouvait que lui souhaiter ses plus sincères vœux de bonheur. Espérer, quelques instants, qu’elle serait de celles que le destin ne broierait point.

— Adiu, viatjere !

Dans un sursaut, Ana s’était tournée en direction de cette voix chantante. En alerte. Sa main avait affermi sa poigne sur son arc. Depuis leur départ de Lunthveit, elle était devenue fort méfiante, sans cesse sur ses gardes, toujours prête à dégainer quant auparavant elle n’avait point ce réflexe.

À quelques pas d’elle, arrêté au bord du sentier qui scindait en deux le versant de la colline, un vieil homme courbé sur son bâton de pèlerin lui faisait signe. Son sourire, bien qu’édenté, irradiait de gentillesse.

— Adiu, aujöl ! le salua-t-elle en retour, usant des quelques mots d’Angestäd que Moea lui avait appris. Où allez-vous de si bon matin ?

— Té, jusque là où mes jambes m’porteront. J’voudrais aller tout là-haut mais dame ! qu’c’est loin !

D’un mouvement du menton, il avait désigné un mont voisin couvert de chênes. Tout en haut se dressait une croix qui permettait aux voyageurs de se repérer.

— Mais toi, p’tiote, pourquoi t’es là toute seulette ? Tu vas pas danser avec les autres ? L’villages refusent jamais les voyageurs à leur table.

— C’est fort aimable de leur part, mais je ne suis que de passage en ces vaux et je suis sur le point de repartir.

— Aya ! J’comprends, j’comprends !

Il avait ponctué sa phrase par un petit rire chevrotant. Dans ses iris, une fatigue à peine dissimulée. Tout son être transpirait cette solitude que seuls les anciens savaient supporter. Un mélange de sérénité triste, d’abandon fataliste, de mélancolie joyeuse.

— Ce s’ra sûrement la dernière fois…

— Je vous demande pardon ?

— Aya ! J’radote ! J’suis bin vieux, j’répète toujours les mêmes choses !

Un autre gloussement, un peu rauque.

— C’veut dire qu’il est grand temps que j’aille là-haut.

— Qu’y a-t-il là-haut ?

La naturelle curiosité d’Ana était piquée au vif.

— Té, rien. D’la forêt.

— Est-ce tout ?

— Bé sûr.

Le vieil homme avait fait quelques pas, faisant claquer son bâton sur la terre sèche.

— J’y s’rai bien pour attendre.

Ana avait ouï cette étrange allégation. Que pouvait-on bien attendre en des contrées aussi reculées, au fin fond des bois ?

— Qu’allez-vous attendre, aujöl ?

— Qui s’rait plus exact, p’tiote. Aya !

Il paraissait soudain essoufflé.

— Veux-tu bien m’aider un instant ?

Il avait tendu un bras solliciteur en direction d’Ana. Celle-ci s’était approchée pour le soutenir tandis qu’il reprenait lentement son souffle. Oubliée la méfiance, voici que revenait cette serviabilité volontaire qui la suivait comme son ombre.

— Y a longtemps, j’vivais dans cette contrée. Dans l’village derrière les monts. J’crois qu’il existe plus aujourd’hui. Ma femme tsé, j’l’ai rencontré dans cette forêt ! J’tais curé à l’époque ! Elle m’a bien chamboulé, la friponne !

— Votre femme ? Mais alors…

— Eh oui ! J’ai quitté les ordres et j’l’ai épousée. On s’est marié loin dans l’est, vers Skeftea, et on a eu nos lardons. J’ai jamais regretté.

— Vous n’avez point pu choisir ? avait insisté Ana que l’histoire du vieil homme intriguait.

— Pourquoi choisir ?

Son souris s’était accentué. Une tendre affection y perçait. Une assurance sincère s’y glissait.

— On n’a pas à choisir. C’est ce que l’Eglise veut nous faire croire, avec ses règles imaginaires… C’est bien dommage qu’elle l’comprenne pas…

— Mais il le faut… Et ce ne sont pas des règles imaginaires…

— Où sont-elles écrites dans les Textes ?

— Nulle part…

— Aya ! Ma mémoire est encore bonne !

— Mais… Si l’on aime quelqu’un, l’on ne peut pas servir correctement le Très-Haut… Ni l’aimer comme Il le mérite.

— Pourquoi c’la ? J’ai aimé notre Créateur de toutes mes forces et adoré ma femme tout autant. Elle m’a p’têtre détourné des ordres mais pas du Très-Haut.

— En êtes-vous bien certain ?

— Té, non ! Seul le Très-Haut me l’dira quand j’irai Le retrouver. C’la toute la difficulté, toute la… Aya ! délicatesse d’la foi. On sait pas avant de mourir. J’aurai bientôt ma réponse.

Ana s’était figée, glacée.

— Vous pensez donc que l’on peut aimer un être de chair et se dévouer au Ciel ? Comment ?

Le vieil homme s’était mis à rire. Un rire rauque mais aussi amusé que celui d’un enfant.

— Qu’aimes-tu faire, p’tiote ?

— Pardon ?

— Allez, allez ! Deux choses !

Ana avait froncé les sourcils, considérant la question avec sérieux.

— J’apprécie la lecture et discourir avec mes compagnes.

— Et qu’aimes-tu le plus ?

— Je ne saurai le dire… Je crois bien je ne puis les départager…Ah !

— Té, j’pense que t’as compris où qu’j’veux en v’nir ! Pour moi, l’amour pour le Très-Haut et celui que l’on voue à son épouse sont complémentaires. Not’cœur est bien assez grand.

La nordique était ébahie, sonnée. Tout ce que l’on lui avait appris, tout ce qu’elle pensait connaître, ce dont elle était sûre…Tout cela se voyait bouleversé par de nouvelles idées, de nouvelles conceptions sur la dévotion au Ciel. Naturellement, elle avait ajusté ses notions à sa propre situation. Ses sentiments prenaient le pas sur sa raison. L’esprit gourd, elle tentait de se défaire de ses désirs pour ne garder que l’essentiel, n’analyser que le concret. Mais hélas, rien n’y faisait. Ses sentiments, ses envies venaient se mêler à son raisonnement. Il n’en devenait que davantage trouble.

— C’est p’têtre prétentieux d’ma part de penser ça, d’croire que ma vision des choses est la bonne… Mais grâce à elle, j’pas de regret. J’ai été fidèle à ma foi, fidèle à ma famille. Té, vlà qu’j’radote encore ! Aya !

Il avait relâché le bras d’Ana, avançait en claudiquant, voûté sur son bâton. Devant lui, la forêt semblait ouvrir sa gueule sombre, toute prête à l’engloutir. Un chemin doux disparaissait derrière les arbres. Le vieil homme, soudain, paraissait d’une humilité radieuse. Il avait tendu ses doigts noueux vers les branches, retiré une fleur de l’amandier le plus proche.

— J’vais continuer seul, damoisèla. J’suis plus bien loin ! Et j’s’rai au calme ici, au moins.

— Au calme ?

— Pour partir, pardi !

— Pourquoi…ainsi ?

La gorge d’Ana s’était serrée.

— Aya ! Là où vivent mes enfants, la région est troublée. Ça crie, ça hurle tous les quatre matins. C’est qu’on a besoin de calme, à mon âge. V’là qu’ils cherchent une vestale qui s’est enfuie… J’ai oublié son nom…

— Magdala ? avait murmuré Ana d’une voix où pointait l’angoisse.

— C’est ça j’crois. Bref ! La milice, avec ses grands airs, elle saccage tout. Bah ! Des freluquets ! Des paltoquets qui méprisent le peuple dans lequel ils sont nés !

Il avait craché de dédain. Puis ses doigts usés par la vie s’étaient traînés jusqu’à l’oreille d’Ana. Y avait glissé la fleur d’amandier. Tapoté amicalement la joue ronde de la jeune fille.

— Allez zou ! Retourne-t-en, petite reine. Faut pas rester ici.

Et lui ayant adressé un dernier signe de la main, il s’était retourné. Avancé de ce pas claudiquant et pourtant assuré dans la bouche de la forêt, disparaissant lentement dans l’ombre.

Ana l’avait observé aussi longtemps que possible, ses doigts crispés sur le lin de son tablier. Puis reprenant ses esprits, elle avait tourné les talons, sillonnant à toutes jambes la lande jusqu’au bois qu’elle avait auparavant quitté. Le cœur serré, elle gardait dans son poing la fleur d’amandier.

Et tandis qu’elle toussait, suffoquait, un sanglot rauque lui avait déchiré la gorge.


Texte publié par Yukino Yuri, 22 janvier 2021 à 00h42
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