Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 3, Chapitre 6 « Antagande - L'Assomption » Tome 3, Chapitre 6

Les aurores s’étaient succédé. Puis les semaines. Le mois d’Aedera, ainsi, en était déjà à sa moitié.

L’on était le quinzième jour du mois. Dans chaque ville, chaque village se dressait un haut mât de cocagne auquel étaient noués des rubans aux mille couleurs, des guirlandes de fanions et des ballotins remplis de gâteaux. Les dames portaient des fleurs au poignet, les messieurs au gilet, les jeunes filles en couronne. Belles toilettes et vestons du dimanche étaient de mise. Ainsi fêtait-on, à Sveeriagë, l’Antagande comme l’on nommait communément la montée au Ciel de la Vierge Mariam de Nazareth.

Depuis le skydd dans lequel elles s’étaient installées au petit matin, Ana, Magdala, Linnea et Moea pouvaient ouïr de la cité voisine les rumeurs des préparatifs. L’air était plein de cet effluve humide qui demeurait après la pluie, sucré des beignets de circonstance, un peu frais en cet été qui s’achevait.

Ana, en constatant que les feuilles rougissaient déjà, que le fond de l’air se parait du parfum des champs moissonnés, de la terre labourée, sentait sa poitrine se comprimer de cette mélancolie étrange, cette nostalgie d’une saison qui s’en était allée et qui reviendrait. Comme l’on pouvait regretter une amante s’éclipsant au matin.

Ah, la saison chaude reviendrait, bien-sûr ! Mais où serait-elle pour l’accueillir ?

Profitant du sommeil dans lequel s’étaient plongées ses camarades, la nordique s’était éloignée de l’abri, se glissant jusqu’à l’orée du bois qui se coulait, au nord-ouest, jusqu’aux remparts de la cité d’Umeå. De là où elle se trouvait, elle pouvait apercevoir les nombreux bourgs des cultivateurs, éleveurs et laboureurs qui s’étaient établis aux abords de la ville, au plus près des champs dans lesquels l’on avait planté plusieurs mâts de fête dans leurs apparats colorés. Le peuple se pressait autour d’eux – l’on ne travaillait pas le jour célébrant la Vierge – après l’office religieux, faisant fi de sa misère. Peu semblait leur importer la boue, la fange, la tristesse de leur univers rustre. Ce jourd’hui, ils étaient riches de ce qu’ils partageaient avec leurs voisins.

Ce tableau lointain rappelait à Ana Veevgärn, que l’on fêtait avec autant d’enthousiasme que l’Antagande. La faisait sourire. La plongeait dans les bras de la morosité, la laissait presser son cœur.

Avait-ce été cela, sa dernière fête du fil de tissage ? Un mélange diffus d’amertume, de colère, d’embarras ? La force de cette main masculine sur la sienne soudain se rappelait à ses sens. Elle en frémissait de dégoût. Passait frénétiquement la paume de sa main gauche sur le dos de la droite pour condamner cette terrible sensation à l’oubli.

Non, s’obstinait-elle à affirmer pour mieux rasséréner les inquiétudes qu’elle cultivait secrètement derrière sa feinte assurance. Ce ne serait point son dernier Veevgärn. Elle fêterait le prochain, se jurait-elle en serrant fermement son arc. Elle reverrait son nord natal, se promettait-elle comme pour mieux omettre la réalité.

Car au fond de son cœur, bien cachée sous une couche sirupeuse de rassurantes espérances, l’évidence remuait pour se rappeler à elle. L’arracher à ses chimères joyeuses.

En contre-bas, l’on avait commencé à danser. Les motifs répétitifs de la « valse de la Reine du Ciel » lui parvenaient par bribes. Ses souvenirs complétaient le reste.

Autour des mâts, les jeunes filles en robe blanche s’étaient mises à valser, tournoyant conjointement au son des instruments. Les couronnes de fleurs des champs qu’elles portaient ressemblaient à de jolies lucioles multicolores qui virevoltaient.

La dernière debout serait la reine du jour. À l’image des offrandes que l’on déposait devant la Vierge ce jour-là, le prélat du village remettait à la gagnante de cette singulière épreuve d’endurance de nombreuses récompenses, dont un pécule qui servait à la dot de la demoiselle à marier. Aussi les jeunes filles désireuses de faire bonne union mettaient du cœur à la tâche et s’y préparaient sérieusement. Comment aurait-il pu en être autrement, au vu de l’importance de cet octroi providentiel ?

Machinalement, ses pieds avaient esquissé quelques pas de danse, se calant sur les mouvements mélodiques sautillants. Elle l’avait apprise, cette danse, autrefois. Mais elle n’avait jamais gagné une seule fois. Son asthme, comme de coutume. Mais son amie Naemi, elle, avait été par trois fois la reine de l’Antagande. Sa dot, de fait, en était devenue considérable.

Ana s’était assise entre deux racines d’un arbre ancien, étalant ses jambes courbaturées dans l’herbe fraîche.

Naemi… Elle n’avait plus pensé à elle depuis longtemps. Quand au début de son voyage, toutes ses prières et son affection allaient vers elle… Aujourd’hui, son amie d’enfance lui paraissait bien secondaire, presque un détail.

Elles s’étaient perdues de vue, et point seulement à cause des lieues qui les séparaient. Les choix qu’elles avaient fait, chacune de leur côté, n’avaient réussi qu’à les éloigner l’une de l’autre. Guère d’animosité, point de rancœur, seulement la vie qui silencieusement suit son court. Ainsi, lorsqu’Ana s’évertuait à assimiler plus, toujours plus de savoir, Naemi courrait les fêtes, les rassemblements de jeunes gens. Naemi était faite pour être vue, entendue, admirée, aimée… Aussi, plus elle s’entourait, plus leur amitié en pâtissait. D’amitié vitale, elle était devenue acquise, routinière. Ennuyeuse.

Quand elle repensait à cette sororité qui avait fait le miel de son enfance, Ana ne pouvait s’empêcher de sourire, un petit pincement au cœur. Elle la regrettait, cette époque où l’innocence rendait tout plus simple. Où les projets des adultes n’éclaboussaient pas leur bonne entente, leur complicité, leurs rêves. Mais il avait fallu grandir… Et Naemi, tout comme Ana, avait voulu grandir à sa guise. Même si, pour cela, elles devaient se délaisser. S’abandonner.

Une autre raison pour ne jamais retourner à Sollnästeå.


Texte publié par Yukino Yuri, 17 janvier 2021 à 23h36
© tous droits réservés.
«
»
Tome 3, Chapitre 6 « Antagande - L'Assomption » Tome 3, Chapitre 6
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1833 histoires publiées
837 membres inscrits
Notre membre le plus récent est panda54170
LeConteur.fr 2013-2021 © Tous droits réservés