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Tome 3, Chapitre 5 « Ännu sommarmorgon - Un autre matin estival » Tome 3, Chapitre 5
Quinzième jour d’Aedera de l’an soixante-quatorze de l’ère de Paix
    Marika et Fleur de Pivoine de Lathium

    
     Marika avait quitté sa couche, s’était approchée de l’unique vitrail de sa cellule.
    
    Dehors, il faisait presque jour. Bientôt, le bourdon de la cathédrale éclaterait mille tonnerres, sonnerait le début de la journée de cette voix grave qui faisait trembler les murs de la maison curiale voisine.
    
    Dans la large cour qu’encerclaient les hauts murs du presbytère, une nouvelle unité de la milice s’était présentée à grands fracas. Les chevaux avaient poussé des hennissements de satisfaction, claquant sur les pavés leurs sabots ferrés tandis que les soldats tiraient vigoureusement sur la bride. La mine grave, les traits tirés par la fatigue, ils s’avançaient avec cette assurance que l’armure et les galons dorés donnaient bien plus que les haillons pour se présenter, selon les instructions, au chef de l’Inquisition.
    
     Ce même manège se répétait plusieurs fois par jour depuis quelques temps. Depuis qu’un ordre de mobilisation pour la recherche de Magdala avait été enjoint à toutes les unités des forces armées du pays. Dans le secret des murs de la Maison Mère, Sveeriagë était devenu un vaste terrain de chasse. Plus rien ne semblait avoir d’importance pour le Chef de l’Eglise. Les assemblées du Conseil Judiciaire –du moins celles réservées au clergé- n’avaient plus pour but que de statuer sur les investigations, les témoignages, les fausses pistes et les interrogatoires d’innocentes qui, sous la torture, avouaient ce que l’on voulait bien entendre d’elles.
    
    Les pauvres gamines… Quand ce n’était pas un nez cassé, c’étaient des dents arrachées, des ongles retournés, une chair en lambeaux, marquée au fer rouge… Certaines s’étaient fait ravir pour une vague ressemblance avec cette vestale inconnue -le père Erik en avait fait une description détaillée- , un nom semblable – Magdalena, même de simples Magda ! – ou par simple désir de régler au plus vite cette sombre affaire.
    
    En deux semaines, Marika avait côtoyé plus de jeunes filles qu’elle n’en avait jamais fréquenté depuis sa prise d’habit, depuis qu’elle avait quitté le couvent où elle avait fait ses classes et vécu jusqu’à son ordination. Trop de jeunes filles en larmes, ne parlant parfois même pas le Swalüet –nombreuses avaient eu besoin d’un interprète -, effrayées, perdues. La milice, sous la pression de l’Inquisition, faisait du zèle. Comment ne pas craindre que ces arrestations n’ébruitent, de fait, davantage l’affaire ?
    
    — Encore ?
    
    Auprès d’elle s’était glissée Fleur de Pivoine.
    
     Quand l’Eglise cesserait-elle cette mascarade ? maugréait Fleur de Pivoine tandis qu’elle observait avec dédain les troupes armées qui se pavanaient fièrement dans la cour. Quand l’Eglise cesserait-elle de se jouer d’elle, de ses sujets en se pensant suffisamment fine pour dissimuler l’affaire qui la secouait ? Et quelle affaire cela devait être, pour que toute la garde du pays en soit mobilisée !
    
    En tant que reine, Fleur de Pivoine n’avait point été entretenue au sujet de cet évènement. Il ne concernait guère que l’Eglise et, aussi longtemps que le clergé se tenait à l’écart des entreprises des nobles, elle ne chercherait point à briser cet accord tacite de confidentialité. Mais à présent que l’ampleur de cet incident enflait, à présent que ses gens s’y trouvaient malgré eux mêlés, Fleur de Pivoine ne pouvait plus demeurer silencieuse.
    
    — Il semblerait.
    
    Marika avait poussé un soupir.
    
    — Mari… Il faut que cesse cette folie. Le peuple souffre de ces battues. On enlève des gosses sans aucune convocation. Certaines sont violentées, battues, les familles déshonorées… Je ne puis accepter que l’on traite mes sujets avec autant d’inhumanité. Les retombées seront dramatiques ! Le peuple se révoltera, et nous ne pourrons plus rien !
    
    Ses poings s’étaient crispés sur la soie fine de sa tenue du dessous. Sa poitrine était en feu. La colère lui serrait la gorge.
    Marika s’était davantage penchée pour suivre des yeux la troupe qui pénétrait dans l’économat de la cure.
    
    — Pour que cela change, il faudrait encore que le Chef de l’Eglise y consente, se lamentait-elle tandis qu’elle s’accoudait à l’appui du vitrail. Mais le Très-Haut seul sait si cela arrivera un jour…
    
    Ce maudit Erling ! avait grincé Fleur de Pivoine en sentant enfler la rage qui grondait en elle. Ses ongles s’étaient plantés dans ses paumes à sa mention.
    
    — Ce sale…
    — Ne jure pas ici. Le Très-Haut t’entend.
    — Ce n’est pourtant pas l’envie qui me manque ! Cet homme me rend folle pendant les assemblées!
    
    Sitôt permettait-elle au pays d’avancer d’un pas qu’il la faisait reculer de deux, durcissant la foi, obscurcissant la religion. Lui avec ses prédictions, ses sermons, ses Textes dont il usait et abusait pour tout justifier, même le pire. Pour la faire taire, museler la noblesse. Effrayer la nation en lui promettant l’enfer. Le Très-Haut devenait une menace. La couronne, qu’une jolie décoration.
    
    — Il faudra bien que cela arrive, avait-elle finalement lâché après quelques instants de silence.
    
     Marika s’était tournée vers Fleur de Pivoine.
    L’aurore rehaussait les éclats cuivrés de ses boucles blondes, réinventait sa couronne de tresses sophistiquée, les ornements de perles qu’elle avait omis retirer. Sur son visage, cet air majestueux qu’elle endossait dès lors que la politique s’invitait auprès d’elles.
    
    — Quoi donc ?
    — Que la situation change.
    
    Envolées, ses petites manières de précieuse. Délaissée, cette candeur qu’elle adoptait auprès d’elle. Marika en avait pris son parti et se disposait alors, en ces instants où elle était non plus son amie mais la reine de Sveeriagë, à agir en conséquence.
    
    — Cela viendra, Ma Reine.
    
    Ce sempiternel regard contrarié.
    
    — Pas de ça entre nous, Mère Marika.
    
    Un sourire complice. Un gloussement. Puis un rire qu’elles avaient étouffé, par crainte d’être entendues.
     Oui, pas de cela entre elles. Pas ici, dans sa cellule, où leur emploi, leur titre respectifs restaient à la porte. C’est ce qu’elles s’étaient promis la veille du couronnement.
    
    « Ni le pouvoir, ni la richesse ne sauront souiller notre sincère amitié. »
    
    — Mari.
    
    Fleur de Pivoine la regardait à présent avec un sérieux inébranlable. Dans ses yeux miroitait cette solennité qu’elle adoptait lorsque la situation se prêtait aux discours et promesses sincères. Marika se tenait prête.
    
    — Un jour, prophétisa-t-elle avec l’accent de l’espoir, tu n’auras plus à t’incliner devant quiconque, pas même devant moi.
    — Qu’est-ce que tu racontes encore ?
    
    Fleur de Pivoine avait enveloppé de ses paumes le visage souriant de son amie. Marika ne riait plus. La fixait avec attention.
    
    — Mari, il faut que ce soit toi.
    — Qui fasse changer d’avis le Chef de l’Eglise ? Mauvaise pioche, Fleur ! Je suis bien la dernière dont il écoute l’avis.
    — Ce n’est pas de cela dont je parle.
    — Quoi alors ?
    — Je veux que ce soit toi, la prochaine Chef de l’Eglise.
    
    Marika l’observait avec grand étonnement. Comment aurait-il pu en être autrement après ce qu’elle venait de lui annoncer ? s’amusait la jeune souveraine. Qui oserait, hormis elle-même – et Simon, sans doute aucun.- parier sur Marika ?
    
    Non, Marika était destinée à vivre dans l’ombre. Pourtant, son potentiel était remarquable.
    
    « Elle a de qui tenir », lui avait confié Simon le jour où elle s’était montrée admirative de son courage, de sa volonté. Et Fleur de Pivoine, dès cet instant, s’était mise dans la tête que viendrait leur règne.
    
    Elle en tant que reine, Marika en tant que pontife. C’était son fantasme, le miracle qu’elle attendait seule et pour lequel elle priait depuis des années. À présent, elle voulait espérer avec elle. Elle voulait créer avec elle ce miracle.
    
    — Très amusant, Fleur ! Tu m’en as fait, des drôleries saugrenues… Mais celle-là ?!
    — Mari.
    — Moi, Chef de l’Eglise ? Jamais.
    — Pourquoi pas ?
    — On n’a jamais vu cela.
    — Une femme cardinale non plus. Et pourtant te voilà.
    
    Silence. Marika gardait pincées ses lèvres, serrant la croix qui pendait à son cou.
    
     Ce n’était pas sa place. L’on lui avait bien trop répéter qu’elle n’était rien pour oser s’imaginer à la tête d’un clergé qui ne la voyait que comme un péché à dissimuler. À racheter. Cette évidence, elle était gravée dans sa chair. Elle n’était rien. Elle n’était en vie que pour expier la faute de ses parents. Rien de plus. Elle n’avait pas le droit d’aspirer à plus.
    
    Et voici que Fleur de Pivoine l’assurait du contraire, à grandes effusions d’optimiste espérance.
    
    — Certes, mais ce n’est guère comparable.
    — Oh de grâce, Mari ! Des excuses, des excuses… Tu m’avais tenu semblables discours avant que l’on t’ordonne cardinale.
    
    Pourquoi fallait-il que Fleur de Pivoine ait aussi bonne mémoire ? soupirait Marika. Devenir cardinale lui avait toujours paru à sa portée. Dès son plus jeune âge, tandis que l’on la dressait à coups de discipline à être droite, obéissante, posée et docile, elle s’était sentie de taille à rivaliser avec les plus grands. Ainsi, se disait-elle, elle serait capable de servir l’Eglise de son mieux, jusqu’à son dernier souffle, pour payer sa dette. Car pour devenir prêtresse, évêque, cardinale, seul le savoir suffisait. L’on ne demandait point plus. Mais pour être Chef de l’Eglise, il fallait bien davantage. Des connaissances qu’elle n’avait point. Des ambitions qu’elle n’avait pas le droit d’avoir.
    
    — Mari, un jour, nous rendrons ce pays meilleur. Côte à côte.
    
    Fleur de Pivoine lui avait tendu la main, cet éclat majestueux brûlant dans ses iris verts. C’était une promesse. Un contrat dont elle se rendait redevable envers la reine de Sveeriagë.
    
     Si Marika n’y croyait pas, alors elle y croirait pour deux, s’était promise Fleur de Pivoine tandis qu’elle sentait les doigts brûlants de la prêtresse se glisser dans sa main.
    
     Si Fleur de Pivoine espérait pour elle deux alors elle voulait bien miser sur l’improbable, souriait Marika, vaincue, en serrant avec douceur cette paume pleine de confiance.
    
    — Pour la gloire de notre pays.
    — Pour le salut de notre peuple.
    
    Un regard entendu. Leurs fronts s’étaient rencontrés, embrassés.
    
    — Votre Majesté ? Il faut nous retirer, les prêtres viennent.
    
    Même la voix du petit page, derrière la porte, n’aurait su briser la solennité de leur serment.
    
    — Va, avait soupiré Marika en déposant sur la joue de son amie un tendre baiser. Il ne faut pas que l’on te voit ici.
    
    Fleur de Pivoine avait acquiescé. Attiré la prêtresse dans une étroite étreinte. Humant ce parfum qui la rassurait toujours. Puis, comme un songe au réveil, s’était dérobée.
    
     Le jeune page avait jeté sur ses épaules une cape de bure sombre, à peine franchi le seuil de la cellule.
    Le bourdon avait crevé le silence, les faisant sursauter. Le devoir reprenait ses droits.
    
    — Le Ciel soit avec vous, Votre Majesté.
    — Et avec vous, Mère Marika.

Texte publié par Yukino Yuri, 8 janvier 2021 à 22h59
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